COUTÉ Gaston

Gaston Couté(1880-1911) Originaire du Loiret, fils de meunier. Après avoir travaillé dans l’administration puis dans un journal local, il se mit à écrire des poèmes en patois traitant des réalités sociales du temps. A 18 ans, il monta à Paris tenter sa chance dans les cabarets.
Après quelques années de vaches maigres, il y obtint un certain succès. En 1910, il écrivit également des chansons d’actualités pour des journaux anarchistes.
En 1911, il fut emporté par la tuberculose, l’absinthe et les privations.

→ A consulter : Un site de référence dédié aux textes de Gaston Couté

Le gâs qu’a mal tourné

Dans les temps qu’j’allais à l’école,
– Oùsqu’on m’vouèyait jamés bieaucoup, –
Je n’voulais pâs en fout’e un coup ;
J’m’en sauvais fér’ des caberioles,
Dénicher les nids des bissons,
Sublailler, en becquant des mûres
Qui m’barbouillin tout’la figure,
Au yeu d’aller apprend’ mes l’çons ;
C’qui fait qu’un jour qu’j’étais en classe,
(Tombait d’ l’ieau, j’pouvions pâs m’prom’ner !)
L’mét’e i’m’dit, en s’levant d’ sa place :
« Toué !… t’en vienras à mal tourner ! »

Il avait ben raison nout’ mét’e,
C’t’houmm’-là, i’d’vait m’counnét’ par coeur !
J’ai trop voulu fére à ma tête
Et ça m’a point porté bounheur ;
J’ai trop aimé voulouér ét’ lib’e
Coumm’ du temps qu’ j’étais écoyier ;
J’ai pâs pu t’ni’ en équilib’e
Dans eun’plac’, dans un atéyier,
Dans un burieau… ben qu’on n’y foute
Pâs grand chous’ de tout’ la journée…
J’ai enfilé la mauvais’ route!
Moué ! j’sés un gâs qu’a mal tourné !

A c’tt’ heur’, tous mes copains d’école,
Les ceuss’ qu’appernin l’A B C
Et qu’écoutin les bounn’s paroles,
l’s sont casés, et ben casés !
Gn’en a qui sont clercs de notaire,
D’aut’s qui sont commis épiciers,
D’aut’s qu’a les protections du maire
Pour avouèr un post’ d’empléyé…
Ça s’léss’ viv’ coumm’ moutons en plaine,
Ça sait compter, pas raisounner !
J’pense queuqu’foués… et ça m’fait d’la peine
Moué ! j’sés un gâs qu’a mal tourné !

Et pus tard, quand qu’i’s s’ront en âge,
Leu’ barbe v’nu, leu’ temps fini,
l’s vouéront à s’mett’e en ménage ;
l’s s’appont’ront un bon p’tit nid
Oùsque vienra nicher l’ ben-êt’e
Avec eun’ femm’… devant la Loué !
Ça douét êt’ bon d’la femme hounnête :
Gn’a qu’les putains qui veul’nt ben d’moué.
Et ça s’comprend, moué, j’ai pas d’rentes,
Parsounn’ n’a eun’ dot à m’dounner,
J’ai pas un méquier dont qu’on s’vante…
Moué ! j’sés un gâs qu’a mal tourné !

l’s s’ront ben vus par tout l’village,
Pasqu’i’s gangn’ront pas mal d’argent
A fér des p’tits tripatrouillages
Au préjudic’ des pauv’ers gens
Ou ben à licher les darrières
Des grouss’es légum’s, des hauts placés.
Et quand, qu’à la fin d’leu carrière,
l’s vouérront qu’i’s ont ben assez
Volé, liché pour pus ren n’fére,
Tous les lichés, tous les ruinés
Diront qu’i’s ont fait leu’s affères…
Moué ! j’s’rai un gâs qu’a mal tourné !

C’est égal ! Si jamés je r’tourne
Un joure r’prend’ l’air du pat’lin
Ousqu’à mon sujet les langu’s tournent
Qu’ça en est comm’ des rou’s d’moulin,
Eh ben ! I’ faura que j’leu dise
Aux gâs r’tirés ou établis
Qu’ont pataugé dans la bêtise,
La bassesse et la crapulerie
Coumm’ des vrais cochons qui pataugent,
Faurâ qu’ j’leu’ dis’ qu’ j’ai pas mis l’nez
Dans la pâté’ sal’ de leu-z-auge…
Et qu’c’est pour ça qu’j’ai mal tourné !…

•••

Dans vos yeux

Dans vos yeux
J’ai lu l’aveu de votre âme
En caractères de flamme
Et je m’en suis allé joyeux
Bornant alors mon espace
Au coin d’horizon qui passe
Dans vos yeux.

Dans vos yeux
J’ai vu s’amasser l’ivresse
Et d’une longue caresse
J’ai clos vos grands cils soyeux.
Mais cette ivresse fut brève
Et s’envola comme un rêve
De vos yeux.

Dans vos yeux
Profonds comme des abîmes
J’ai souvent cherché des rimes
Aux lacs bleus et spacieux
Et comme en leurs eaux sereines
J’ai souvent noyé mes peines
Dans vos yeux.

Dans vos yeux
J’ai vu rouler bien des larmes
Qui m’ont mis dans les alarmes
Et m’ont rendu malheureux.
J’ai vu la trace des songes
Et tous vos petits mensonges
Dans vos yeux.

Dans vos yeux
Je ne vois rien à cette heure
Hors que l’Amour est un leurre
Et qu’il n’est plus sous les cieux
D’amante qui soit fidèle
A sa promesse… éternelle
Dans vos yeux.

•••

La paysanne

Paysans dont la simple histoire
Chante en nos cœurs et nos cerveaux
L’exquise douceur de la Loire
Et la bonté des vins nouveaux,
Allons-nous, esclaves placides,
Dans un sillon où le sang luit
Rester à piétiner au bruit
Des Marseillaises fratricides ?…

En route ! Allons les gâs!
Jetons nos vieux sabots

Marchons,
Marchons,
En des sillons plus larges et plus beaux !

A la clarté des soirs sans voiles,
Regardons en face les cieux ;
Cimetière fleuri d’étoiles
Où nous enterrerons les dieux.
Car il faudra qu’on les enterre
Ces dieux féroces et maudits
Qui, sous espoir de Paradis,
Firent de l’enfer sur la « Terre » !…

Ne déversons plus l’anathème
En gestes grotesques et fous.
Sur tous ceux qui disent :  » Je t’aime  »
Dans un autre patois que nous ;
Et méprisons la gloire immonde
Des héros couverts de lauriers :
Ces assassins, ces flibustiers
Qui terrorisèrent le monde !

Plus de morales hypocrites
Dont les barrières, chaque jour,
Dans le sentier des marguerites,
Arrêtent les pas de l’amour !…
Et que la fille-mère quitte
Ce maintien de honte et de deuil
Pour étaler avec orgueil
Son ventre où l’avenir palpite !…

Semons nos blés, soignons nos souches !
Que l’or nourricier du soleil
Emplisse pour toutes nos bouches
L’épi blond, le raisin vermeil !…
Et, seule guerre nécessaire
Faisons la guerre au Capital,
Puisque son Or : soleil du mal,
Ne fait germer que la misère.

Ecouter la chanson interprétée par Gérard Piéron

•••

La chanson du printemps du chemineux

J’sais pas c’qui m’produit c’t’effet là,
Mais, j’cré ben qu’c’est l’ Printemps que v’là ;
Son cochon d’soleil m’émoustille,
Mon coeur bat coumme eun enragé !
Dam’, vous savez, à l’âg’ que j’ai
J’aurais grand besoin d’me purger ;
J’veux eun’ fille !

A chaqu’ maison que j’vas frapper,
Ça m’rend tout chos’ d’entendr’ japper
Les chiens en chass’ darriér’ leu’ grille.
Et, quand que j’les vois deux par deux,
Les moignieaux m’ont l’air si heureux
Qu’ça m’dounn’ des envi’s d’fair’ coumme eux ;
J’veux eun’ fille !

Pisque les gâs qui foutent rien,
Les chanceux, les ceuss’ qu’à l’moyen
D’avoér eun’ femme et d’la famille
Font ben l’amour itou queuqu’fois…
Pourquoué que j’s’rais moins qu’les borgeois ?
Moué, non pus, bon Guieu ! j’se’pas d’bois…
J’veux eun’ fille !

Des fill’s ! on peut pas vivr’ sans ça ;
On s’en pass’pas pus qu’on s’pass’ra
De l’air, du « boère » et d’la croustille ;
Et, mêm’, pour casser un morcieau,
J’attendrai ben jusqu’à tantôt…
A c’tte heur’, c’est d’la fumell’ qu’i m’faut ;
J’veux eun’ fille !

Et quoiqu’ j’soy’ pas appétissant
Quand qu’on m’voit coumm’ça, en passant,
Dans ma p’lur’ qu’est pus qu’eun’ guenille,
Ej’m’en fous… à d’main coumme à d’main,
Et gare aux fill’s, le long du ch’min…
Faura que j’mang’ pisque j’ai faim ;
J’veux eun’ fille !

•••

Gueux

Un soir d’hiver, quand de partout,
Les corbeaux s’enfuient en déroute,
Dans un fossé de la grand’route,
Près d’une borne, n’importe où
Pleurant avec le vent qui blesse
Leurs petits corps chétifs et nus,
Pour souffrir des maux trop connus,
Les gueux naissent.

Pour narguer le destin cruel,
Le Dieu d’en haut qui les protège
En haut de leur berceau de neige
Accroche une étoile au ciel
Qui met en eux sa chaleur vive,
Et, comme les oiseaux des champs,
Mangeant le pain des bonnes gens
Les gueux vivent.

Puis vient l’âge où, sous les haillons,
Leur coeur bat et leur sang fermente,
Où dans leur pauvre âme souffrante,
L’amour tinte ses carillons
Et dit son éternel poème ;
Alors blonde fille et gars brun,
Pour endolir leur chagrin
Les gueux s’aiment !

Mais bientôt, et comme toujours,
– Que l’on soit riche ou misérable –
L’amour devient intolérable
Et même un poison à leurs jours,
Et sous tous leurs pas creuse un gouffre :
Alors, quand ils se sont quittés,
Pour les petits qui sont restés
Les gueux souffrent !

Et, quand le temps les a fait vieux,
Courbant le dos, baissant la tête
Sous le vent qui souffle en tempête,
Ils vont dormir un soir pluvieux,
Par les fossés où gît le Rêve,
Dans les gazons aux ors fanés,
Et – comme autrefois ils sont nés –
Les gueux crèvent !…

•••

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