CHAR René

Madeleine à la veilleuse

Madeleine à la veilleuse G de-la-tour

Tableau de Georges de la Tour

Je voudrais aujourd’hui que l’herbe fût blanche pour fouler l’évidence de vous voir souffrir: je ne regarderais pas sous votre main si jeune la forme si dure, sans crépi, de la mort. Un jour discrétionnaire, d’autres pourtant moins avides que moi, retireront votre chemise de toile, occuperont votre alcôve.

Mais ils oublieront en partant de noyer la veilleuse, et un peu d’huile se répandra par le poignard de la flamme, sur l’impossible solution.

[In : La fontaine narrative – 1947]
 

De moment en moment _ René Char

Encart joint à « La postérité du soleil », photos d’Henriette Grindat, textes d’Albert Camus, NRF, Gallimard, Déc 2009

Picasso-René CHARRené CHAR par PICASSO

Extrait de « Lettera amorosa »

CHAR-Espace_et_liberte_de_mon_amour

« Je ne puis être et ne veux vivre que dans l’espace et dans la liberté de mon amour. Nous ne sommes pas ensemble le produit d’une capitulation, ni le motif d’une servitude plus déprimante encore. Aussi menons-nous malicieusement l’un contre l’autre une guérilla sans reproche. »

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EXTRAITS DES ŒUVRES COMPLÈTES / ÉDITIONS DE LA PLÉIADE
NRF – GALLIMARD
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Les territoires de René Char
— Extraits de l’introduction de Jean Roudaut

« Si une image était appropriée pour figurer le dessein de l’œuvre [de René Char] , ce serait celle dont usait Nicolas de Cuse, avant Pascal et après saint Augustin, pour évoquer la divinité, en quoi ils voyaient une sphère dont le centre eût été partout et la limite nulle part. Immédiatement placée, la voix ne s’est pas occupée de poursuivre mais de se mettre à l’épreuve sous forme d’éclats.»
— In : René CHAR, Introduction, œuvres complètes, page XI
« Le sujet ne fonde pas la poésie ; c’est le niveau de saisie de l’événement, la façon dont il est pulvérisé en mots, qui peut faire naître, des cendres du quotidien, des bribes lumineuses. Le poème est un creuset où sont portés à l’incandescence les objets d’étonnement et de plénitude jusqu’à ce qu’ils révèlent la lumière dont ils étaient soupçonnés d’être porteurs. Leur rayonnement les consume : telle est l’histoire du poème. Mais leur clarté métamorphose durablement nos ténèbres : tel est le bonheur du lecteur.»
— Ibid. page XII
« Ainsi le poème est-il donné comme le lieu où se rassemble ce qui tend à se disperser, et d’où, à l’inverse, paraissent jaillir, à la façon d’étincelles, éclairer, s’abolir, des brindilles de mémoire.»
— Ibid. p. XXVI

— LE MARTEAU SANS MAITRE
• Moulin premier

XXX
L’imagination jouit surtout de ce qui ne lui est pas accordé, car elle seule possède l’éphémère en totalité. Cet éphémère : carrosserie de l’éternel.
— Op. Cit. p. 70

LVII
Les boueurs de poésie sont en général privés du sentiment de la poésie ; inaptes à percer les voies de son action.
Il faut être l’homme de la pluie et l’enfant du beau temps.
— Op. Cit. p. 76

Commune présence

Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance (…)
– Ibid. Commune présence II, p. 80

Compagnie de l’écolière

Je sais bien que les chemins marchent
Plus vite que les écoliers
Attelés à leur cartable
Roulant dans la glu des fumées
Où l’automne perd le souffle
Jamais douce à vos sujets
Est-ce vous que j’ai vu sourire
Ma fille je tremble

N’aviez-vous donc pas méfiance
De ce vagabond étranger
Quand il enleva sa casquette
Pour vous demander son chemin
Vous n’avez pas paru surprise
Vous vous êtes abordés
Comme coquelicot et blé
Ma fille ma fille je tremble

La fleur qu’il tient entre ses dents
Il pourrait la laisser tomber
S’il consent à donner son nom
A rendre l’épave à ses vagues
Ensuite quelque aveu maudit
Qui hanterait votre sommeil
Parmi les ajoncs de son sang
Ma fille ma fille je tremble

Quand ce jeune homme s’éloigna
Le soir mura votre visage
Quand ce jeune homme s’éloigna
Dos voûté front bas et mains vides
Sous les osiers vous étiez grave
Vous ne l’aviez jamais été
Vous rendra-t-il votre beauté
Ma fille ma fille je tremble

La fleur qu’il gardait à la bouche
Savez-vous ce qu’elle cachait
Père un mal pur bordé de mouches
Je l’ai voilé de ma pitié
Mais ses yeux tenaient la promesse
Que je me suis faite à moi-même
Je suis folle je suis nouvelle
C’est vous mon père qui changez.
— Ibid. p. 98

— FUREUR ET MYSTÈRE
• Seuls demeurent (1938-1944)

Congé au vent

« A flancs de coteaux du village bivouaquent des champs fournis de mimosas. A l’époque de la cueillette, il arrive que, loin de leur endroit, on fasse la rencontre extrêmement odorante d’une fille dont les bras se sont occupés durant la journée aux fragiles branches. Pareille à une lampe dont l’auréole de clarté serait de parfum, elle s’en va, le dos tourné au soleil couchant.
Il serait sacrilège de lui adresser la parole.
L’espadrille foulant l’herbe, cédez-lui le pas du chemin. Peut-être aurez-vous la chance de distinguer sur ses lèvres la chimère de l’humidité de la Nuit ? »
— Ibid. p. 130

Afin qu’il n’y soit rien changé

3 – Dans la luzerne de ta voix tournois d’oiseaux chassent soucis de sécheresse.
— Ibid. p. 136

7 – Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du froid. Ta lampe est rose, le vent brille. Le seuil du soir se creuse.
— Ibid. p. 136

8 – J’ai, captif, épousé le ralenti du lierre à l’assaut de la pierre de l’éternité.
— Ibid. p. 136

9 – « Je t’aime », répète le vent à tout ce qu’il fait vivre.
Je t’aime et tu vis en moi.
— Ibid. p. 137

• Plissement

(…) Nous nous sommes étourdis de patience sauvage ; une lampe inconnue de nous, inaccessible à nous, à la pointe du monde, tenait éveillés le courage et le silence.
Vers ta frontière, ô vie humiliée, je marche maintenant au pas des certitudes, averti que la vérité ne précède pas obligatoirement l’action. (…)
— Ibid. p. 147

• Hommage et famine

(…) Il faisait nuit. Nous nous étions serrés sous le grand chêne de larmes. Le grillon chanta. Comment savait-il, solitaire, que la terre n’allait pas mourir, que nous, les enfants sans clarté, allions bientôt parler ?
— Ibid. p. 147

• La liberté

Elle est venue par cette ligne blanche pouvant tout aussi bien signifier l’issue de l’aube que le bougeoir du crépuscule.
Elle passa les grèves machinales ; elle passa les cimes éventrées.
Prenaient fin la renonciation  à visage de lâche, la sainteté du mensonge, l’alcool du bourreau.
Son verbe ne fut pas un aveugle bélier mais la toile où s’inscrivit mon souffle.
D’un pas à ne se mal guider que derrière l’absence, elle est venue, cygne sur la blessure, par cette ligne blanche.
— Ibid. p. 148

• Partage formel

VIII
Il convient que la poésie soit inséparable du prévisible, mais non encore formulé.
— Ibid. p. 157

XIX
Homme de la pluie et enfant du beau temps, vos mains de défaite et de progrès me sont également nécessaires.
— Ibid. p. 159

XXX
Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir.
— Ibid. p. 162

XLIX
A chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir.
— Ibid. p. 167

Dessin de Plantu. Le Monde du 07 Déc. 2015 au lendemain de la vaque FN au 1er tour des législatives en France.

Dessin de Plantu dans « Le Monde » du 07 Déc. 2015 = Au lendemain de la puissante vague FN du 1er tour des élections régionales en France.

— FEUILLETS D’HYPNOS
1943-1944

(Dédiés à Albert Camus)
« Hypnos saisit l’hiver et le vêtit de granit. L’hiver se fit sommeil et Hypnos devint feu. La suite appartient aux hommes.»
Ces notes n’empruntent rien à l’amour de soi, à la nouvelle, à la maxime ou au roman. Un feu d’herbes sèches eût tout aussi bien été leur éditeur. La vue du sang supplicié en a fait une fois perdre le fil, a réduit à néant leur importance. Elles furent écrites dans la tension, la colère, la peur, l’émulation, le dégoût, la ruse, le recueillement furtif, l’illusion de l’avenir, l’amitié, l’amour. C’est dire combien elles sont affectées par l’événement. Ensuite plus souvent survolées que relues.
Ce carnet pourrait n’avoir appartenu à personne tant le sens de la vie d’un homme est sous-jacent à ses pérégrinations, et difficilement séparable d’un mimétisme parfois hallucinant. De réelles tendances furent néanmoins combattues.
Ces notes marquent la résistance d’un humanisme conscient de ses devoirs, discret sur ses vertus, désirant réserver l’inaccessible champ libre à la fantaisie de ses soleils, et décidé à payer le prix pour cela.

— Ibid. pp. 172-173

•••

L’action qui n’a un sens que pour les vivants, n’a de valeur que pour les morts, d’achèvement que dans les consciences qui en héritent et la questionnent. (…)
Notre héritage n’est précédé d’aucun testament.
— Feuillets d’Hypnos, Réf. à préciser  [Sur ce thème, cf : Hannah Arendt]

Fragments
2
Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats.
— Ibid. p. 175

4 – Etre stoïque, c’est se figer, avec les beaux yeux de Narcisse. Nous avons recensé toute la douleur qu’éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps ; puis le cœur serré, nous sommes allés et avons fait face.
— Ibid. pp. 175-176

5 – Nous n’appartenons à personne sinon au point d’or de cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous qui tient éveillés le courage et le silence.
— Ibid. p. 176

12 – Ce qui m’a mis au monde et qui m’en chassera n’intervient qu’aux heures où je suis trop faible pour lui résister. Vieille personne quand je suis né. Jeune inconnue quand je mourrai.
La seule et même Passante.
— Ibid. p. 178

13 – Le temps vu  à travers l’image est un temps perdu de vue. L’être et le temps sont bien différents. L’image scintille éternelle, quand elle a dépassé l’être et le temps.
— Ibid. p. 178

17 – J’ai toujours le cœur content de m’arrêter à Forcalquier, de prendre un repas chez les Bardouin, de serrer les mains de Marius l’imprimeur et de Figuière. Ce rocher de braves gens est la citadelle de l’amitié. Tout ce qui entrave la lucidité et ralentit la confiance est banni d’ici. Nous nous sommes épousés une fois pour toutes devant l’essentiel.
— Ibid. p. 179

30 – Archiduc me confie qu’il a découvert sa vérité quand il a épousé la Résistance. Jusque-là il était un acteur de sa vie frondeur et soupçonneux. L’insincérité l’empoisonnait. Une tristesse stérile peu à peu le recouvrait. Aujourd’hui il aime, il se dépense, il est engagé il va nu, il provoque. J’apprécie beaucoup cet alchimiste.
— Ibid. p. 182

38 – Ils se laissent choir de toute la masse de leurs préjugés ou ivres de l’ardeur de leurs faux principes. Les associer, les exorciser, les alléger, les muscler, les assouplir, puis les convaincre qu’à partir d’un certain point l’importance des idées reçues est extrêmement relative et qu’en fin de compte « l’affaire » est une affaire de vie et de mort et non de nuances à faire prévaloir au sein d’une civilisation dont le naufrage risque de ne pas laisser de trace sur l’océan de la destinée, c’est ce que je m’efforce de faire approuver autour de moi.
— Ibid. p. 184

40 – Discipline, comme tu saignes !
— Ibid. p. 185

? – Sommes-nous voués à n’être que des débuts de vérité ?
— Ibid. p. 186

59 – Si l’homme parfois ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé.
— Ibid. p. 189

63 – On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même et avec lesquelles on brûle en s’identifiant.
— Ibid. p. 190

72 – Agir en primitif et prévoir en stratège.
— Ibid. p. 192

81 – L’acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne la beauté.
— Ibid. p. 194

83 – Le poète, conservateur des infinis visages du vivant.
— Ibid. p. 195

86 – Les plus pures récoltes sont semées dans un sol qui n’existe pas. Elles éliminent la gratitude et ne doivent qu’au printemps.
— Ibid. p. 195

90 – On donnait jadis un nom aux diverses tranches de la durée : ceci était un jour, cela un mois, cette église vide, une année. Nous voici abordant la seconde où la mort est la plus violente et la vie la mieux définie.
— Ibid. p. 197

104 – Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri.
— Ibid.. p. 200

107 – On ne fait pas un lit aux larmes comme à un visiteur de passage.
— Ibid. p. 200

109 – Toute la masse d’arôme de ces fleurs pour rendre sereine la nuit qui tombe sur nos larmes.
— Ibid. p. 201

110 – L’éternité n’est guère plus longue que la vie.
— Ibid. p. 201

113 – Etre le familier de ce qui ne se produira pas, dans une religion, une insensée solitude, mais dans cette suite d’impasses sans nourriture où tend à se perdre le visage aimé.
— Ibid. p. 202

114 – Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement.
— Ibid. p. 202

116 – Ne pas tenir compte outre mesure de la duplicité qui se manifeste dans les êtres. En réalité, le filon est sectionné en de multiples endroits. Que ceci soit stimulant plus que sujet d’irritation.
— Ibid. p. 202

117 – Claude me dit : « Les femmes sont les reines de l’absurde. Plus un homme s’engage avec elles, plus elles compliquent cet engagement. Du jour où je suis devenu “partisan”, je n’ai plus été malheureux ni déçu…»
Il sera toujours temps d’apprendre à Claude qu’on ne taille pas dans sa vie sans se couper.
— Ibid. p. 202

126 – Entre la réalité et son exposé, il y a la vie qui magnifie la réalité, et cette abjection nazie qui ruine son exposé.
— Ibid. p. 204

127 – Viendra le temps où les nations sur la marelle de l’univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d’un même corps, solidaires en son économie.
Le cerveau, plein à craquer de machines, pourra-t-il encore garantir l’existence du mince ruisselet de rêve et d’évasion ? L’homme, d’un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs…
— Ibid. pp. 204-205

128 – Le boulanger n’avait pas encore dégrafé les rideaux de fer de sa boutique que déjà le village était assiégé, bâillonné, hypnotisé, mis dans l’impossibilité de bouger. Deux compagnies de S.S. et un détachement de miliciens le tenaient sous la gueule de leurs mitrailleuses et de leurs mortiers. Alors commença l’épreuve.

Les habitants furent jetés hors des maisons et sommés de se rassembler sur la place centrale. Les clés sur les portes. Un vieux, dur d’oreille, qui ne tenait pas compte assez vite de l’ordre, vit les quatre murs et le toit de sa grange voler en morceaux sous l’effet d’une bombe. Depuis quatre heures j’étais éveillé. Marcelle était venue à mon volet me chuchoter l’alerte. J’avais reconnu immédiatement l’inutilité d’essayer de franchir le cordon de surveillance et de gagner la campagne.
Je changeai rapidement de logis. La maison inhabitée où je me réfugiai autorisait, à toute extrémité, une résistance armée efficace. Je pouvais suivre de la fenêtre, derrière les rideaux jaunis, les allées et venues nerveuses des occupants. Pas un des miens n’était présent au village. Cette pensée me rassura. À quelques kilomètres de là, ils suivraient mes consignes et resteraient tapis. Des coups me parvenaient, ponctués d’injures. Les S.S. avaient surpris un jeune maçon qui revenait de relever des collets. Sa frayeur le désigna à leurs tortures. Une voix se penchait hurlante sur le corps tuméfié : « Où est-il ? Conduis-nous », suivie de silence. Et coups de pied et coups de crosse de pleuvoir. Une rage insensée s’empara de moi, chassa mon angoisse. Mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée, exaltaient sa puissance contenue. Je calculais que le malheureux se tairait encore cinq minutes, puis, fatalement, il parlerait. J’eus honte de souhaiter sa mort avant cette échéance. Alors apparut jaillissant de chaque rue la marée des femmes, des enfants, des vieillards, se rendant au lieu de rassemblement, suivant un plan concerté. Ils se hâtaient sans hâte, ruisselant littéralement sur les S.S., les paralysant « en toute bonne foi ». Le maçon fut laissé pour mort. Furieuse, la patrouille se fraya un chemin à travers la foule et porta ses pas plus loin. Avec une prudence infinie, maintenant des yeux anxieux et bons regardaient dans ma direction, passaient comme un jet de lampe sur ma fenêtre. Je me découvris à moitié et un sourire se détacha de ma pâleur. Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre.

J’ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice*.

* N’était-ce pas le hasard qui m’avait choisi pour prince ce jour-là plutôt que le cœur mûri pour moi de ce village ? (1945)

— Ibid. pp. 205-206

131 – A tous les repas pris en commun, nous invitons  la liberté à s’asseoir. La place demeure vide mais le couvert reste mis.
— Ibid. p. 206

132 – Il semble que l’imagination qui hante à des degrés divers l’esprit de toute créature soit pressée de se séparer d’elle quand celle-ci ne lui propose que «l’impossible» et «l’inaccessible» pour extrême mission. Il faut admettre que la poésie n’est pas partout souveraine.
— Ibid. p. 207

135 – Il ne faudrait pas aimer les hommes pour leur être d’un réel secours. Seulement désirer rendre meilleure telle expression de leur regard lorsqu’il se pose sur plus appauvri qu’eux, prolonger d’une seconde telle minute agréable de leur vie. A partir de cette démarche et chaque racine traitée, leur respiration se ferait plus sereine. Surtout ne pas entièrement leur supprimer ces sentiers pénibles à l’effort desquels succède l’évidence de la vérité à travers fleurs et fruits.
— Ibid. p. 207

138 – Horrible journée ! J’ai assisté, distant de quelque cent mètres, à l’exécution de B. Je n’avais qu’à presser la détente du fusil-mitrailleur et il pouvait être sauvé ! Nous étions sur les hauteurs dominant Céreste, des armes à faire craquer les buissons et au moins égaux en nombre aux SS. Eux ignorant que nous étions là. Aux yeux qui imploraient partout autour de moi le signal d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête… Le soleil de juin glissait un froid polaire dans mes os.
Il est tombé comme s’il ne distinguait pas ses bourreaux et si léger, il m’a semblé, que le moindre souffle de vent eût dû le soulever de terre.
Je n’ai pas donné le signal parce que ce village devait être épargné à tout prix. Qu’est-ce qu’un village ? Un village pareil à un autre ? Peut-être l’a-t-il su, lui, à cet ultime instant ?
— Ibid. p. 208

139 – C’est l’enthousiasme qui soulève le poids des années. C’est la supercherie qui relate la fatigue du ciel.
— Ibid. p. 209

140 – La vie commencerait par une explosion et finirait par un concordat ? C’est absurde.
— Ibid. p. 209

145 – Du bonheur qui n’est que de l’anxiété différée. Du bonheur bleuté, d’une insubordination admirable, qui s’élance du plaisir, pulvérise le présent et toutes les instances.
— Ibid. p. 210

161 – Tiens vis-à-vis des autres ce que tu t’es promis à toi seul. Là est ton contrat.
— Ibid. p. 214

165 – Le fruit est aveugle, c’est l’arbre qui voit.
— Ibid. p. 215

169 – La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.
— Ibid. p. 216

170 – Les rares moments de liberté sont ceux durant lesquels l’inconscient se fait conscient et le conscient néant (ou verger fou).
— Ibid. p. 216

Prisonnier de Georges de la Tour178 – La reproduction en couleur du Prisonnier de Georges de La Tour que j’ai piquée sur le mur de chaux de la pièce où je travaille, semble, avec le temps, réfléchir son sens dans notre condition. Elle serre le cœur mais combien désaltère ! Depuis deux ans, pas un réfractaire qui n’ait, passant la porte, brûlé ses yeux aux preuves de cette chandelle. La femme explique, l’emmuré écoute. Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours. Au fond du cachot, les minutes de suif de la clarté tirent et diluent les traits de l’homme assis. Sa maigreur d’ortie sèche, je ne vois pas un souvenir pour la faire frissonner. L’écuelle est une ruine. Mais la robe gonflée emplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore.
Reconnaissance à Georges de La Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’êtres humains.
— Ibid. p. 218

186 – Sommes-nous voués à n’être que des débuts de vérité ?
— Ibid.. p. 220

197 – Être du bond. N’être pas du festin, son épilogue. [Dès la libération René Char abandonne toute action politique]
— Ibid. p. 222

213 – J’ai, ce matin, suivi des yeux Florence qui retournait au Moulin du Cavalon. Le sentier volait autour d’elle : un parterre de souris se chamaillant ! Le dos chaste et les longues jambes n’arrivaient pas à se rapetisser dans mon regard. La gorge de jujube s’attardait au bord de mes dents. Jusqu’à ce que la verdure, à un tournant me la dérobât, je repassai, m’émouvant à chaque note, son admirable corps musicien, inconnu du mien.
— Ibid. p. 226

214 – Je n’ai pas vu d’étoile s’allumer au front de ceux qui allaient mourir mais le dessin d’une persienne qui, soulevée, permettait d’entrevoir un ordre d’objets déchirants ou résignés, dans un vaste local où des servantes heureuses circulaient.
— Ibid. p. 226

220 – Je redoute l’échauffement tout autant que la chlorose des années qui suivront la guerre. Je pressens que l’unanimité confortable, la boulimie de justice n’auront qu’une durée éphémère, aussitôt retiré le lien qui nouait notre combat. Ici on se prépare à revendiquer l’abstrait, là on refoule en aveugle tout ce qui est susceptible d’atténuer la cruauté de la condition humaine de ce siècle et lui permettre d’accéder à l’avenir, d’un pas confiant. Le mal partout déjà est en lutte avec son remède. Les fantômes multiplient les conseils, les visites, des fantômes dont l’âme empirique est un amas de glaires et de névroses. Cette pluie qui pénètre l’homme jusqu’à l’os c’est l’espérance d’agression, l’écoute du mépris. On se précipitera dans l’oubli. On renoncera à mettre au rebut, à retrancher et à guérir. On supposera que les morts inhumés ont des noix dans leurs poches et que l’arbre un jour fortuitement surgira.
Ô vie, donne, s’il est temps encore, aux vivants un peu de bon sens subtil sans la vanité qui abuse, et par-dessus tout, peut-être, donne-leur la certitude que tu n’es pas aussi accidentelle et privée de remords qu’on le dit. Ce n’est pas la flèche qui est hideuse, c’est le croc.
— Ibid. p. 228

223 – Vie qui ne peut ni ne veut plier sa voile, vie que les vents ramènent fourbue à la glu du rivage, toujours prête cependant à s’élancer par-dessus l’hébétude, vie de moins en moins garnie, de moins en moins patiente, désigne-moi ma part si tant est qu’elle existe, ma part justifiée dans le destin commun au centre duquel ma singularité fait tache mais retient l’amalgame.
— Ibid. p. 229

224 – Autrefois au moment de me mettre au lit, l’idée d’une mort temporaire au sein du sommeil me rassérénait, aujourd’hui je m’endors pour vivre quelques heures.
— Ibid. p. 229

225 – L’enfant ne voit pas l’homme sous un jour sûr mais sous un jour simplifié. Là est le secret de leur inséparabilité.
— Ibid. p. 225

233 – Considère sans en être affecté que ce que le mal pique le plus volontiers ce sont les cibles non averties dont il a pu s’approcher à loisir. Ce que tu as appris des hommes — leurs revirements incohérents, leurs humeurs inguérissables, leur goût du fracas, leur subjectivité d’arlequin — doit t’inciter, une fois l’action consommée, à ne pas t’attarder trop sur les lieux de vos rapports.
— Ibid. p. 231

237 – Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la beauté.
— Ibid. p. 234

LA ROSE DE CHÊNE

Chacune des lettres qui composent ton nom, ô Beauté,
au tableau d’honneur des supplices, épouse la plane simplicité du soleil,
s’inscrit dans la phrase géante qui barre le ciel,
et s’associe à l’homme acharné à tromper son destin
avec son contraire indomptable : l’espérance.

— Ibid. p. 233

— LES LOYAUX ADVERSAIRES

Chaume des Vosges
1939

Beauté, ma toute droite, par des routes si ladres,
A l’étape des lampes et du courage clos,
Que je me glace et que tu sois ma femme de décembre.
Ma vie future, c’est ton visage quand tu dors.
— Ibid. p. 239

Le Thor

Dans le sentier aux herbes engourdies où nous nous étonnions, enfants, que la nuit se risquât à passer, les guêpes n’allaient plus aux ronces et les oiseaux aux branches. L’air ouvrait aux hôtes de la matinée sa turbulente immensité. Ce n’étaient que filaments d’ailes, tentation de crier, voltige entre lumière et transparence. Le Thor s’exaltait sur la lyre de ses pierres. Le mont Ventoux, miroir des aigles, était en vue.
Dans le sentier aux herbes engourdies, la chimère d’un âge perdu souriait à nos jeunes larmes.
— Ibid. p. 239

— LE POÈME PULVÉRISÉ
1945-1947

Les trois sœurs

Mon amour à la robe de phare bleu,
je baise la fièvre de ton visage
où couche la lumière qui jouit en secret.

J’aime et je sanglote. Je suis vivant
et c’est ton cœur cette Etoile du Matin
à la durée victorieuse qui rougit avant
de rompre le combat des Constellations.

Hors de toi, que ma chair devienne la voile
qui répugne au vent.
— Ibid. p. 249

Marthe

Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent qui s’accumule. Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir comme deux pavots font en amour une anémone géante.
Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire. Je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’ouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable.
— Ibid. p. 260

Suzerain

Nous commençons toujours notre vie sur un crépuscule admirable. Tout ce qui nous aidera, plus tard, à nous dégager de nos déconvenues s’assemble autour de nos premiers pas.
La conduite des hommes de mon enfance avait l’apparence d’un sourire du ciel adressé à la charité terrestre. On y saluait le mal comme une incartade du soir. Le passage d’un météore attendrissait. Je me rends compte que l’enfant que je fus, prompt à s’éprendre comme à se blesser, a eu beaucoup de chance. J’ai marché sur le miroir d’une rivière pleine d’anneaux de couleuvres et de danses de papillons. J’ai joué dans des vergers dont la robuste vieillesse donnait des fruits. Je me suis tapi dans des roseaux, sous la garde d’êtres forts comme des chênes et sensibles comme des oiseaux. (…)
— Ibid. pp. 260-261

A la santé du serpent

IV – Dans la boucle de l’hirondelle un orage s’informe, un jardin se construit.
— Ibid. p. 262

V – Il y aura toujours une goutte d’eau pour durer plus que le soleil sans que l’ascendant du soleil soit ébranlé.

VI – Produis ce que la connaissance veut garder secret, la connaissance aux cent passages.

VII – Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience.
— Ibid. p. 263

XIV – Remercie celui qui ne prend pas souci de ton remords. Tu es son égal.
— Ibid. p. 264

XVIII – Pouvoir marcher, sans tromper l’oiseau, du cœur de l’arbre à l’extase du fruit.
— Ibid. p. 265

XX – Ne te courbe que pour aimer. Si tu meurs, tu aimes encore.
— Ibid. p. 266

XXVI – La poésie est de toutes les eaux claires celle qui s’attarde le moins aux reflets de ses ponts.
Poésie, la vie future à l’intérieur de l’homme requalifié.
— Ibid. p. 267

Le météore du 13 août

A la seconde où tu m’apparus, mon cœur eut tout le ciel pour l’éclairer. Il fut midi à mon poème. Je sus que l’angoisse dormait.
— Ibid. p. 268

Allégeance

Dans les rues de la ville, il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour : chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus ; qui au juste, l’aima ?

Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L’espace qu’il parcourt est ma fidélité. Il dessine l’espoir et léger l’éconduit. Il est prépondérant sans qu’il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma liberté est son trésor. Dans le grand méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.

Dans les rues de la ville, il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus ; qui au juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas ?
— Ibid. p. 278

— LES MATINAUX

ROUGEUR DES MATINAUX

III – Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.
– p. 229

IV – Au plus fort de l’orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C’est l’oiseau inconnu. Il chante avant de s’envoler.
– Ibid. p. 330

VII – L’intensité est silencieuse. Son image ne l’est pas. (J’aime qui m’éblouit et accentue l’obscur à l’intérieur de moi).
– Ibid. p. 330

QU’IL VIVE

Ce pays n’est qu’un vœu de l’esprit, un contre-sépulcre.
Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.
La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu’importe à l’attentif.
Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.
Il n’y a pas d’ombre maligne sur la barque chavirée.
Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.
On n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.
Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n’avoir pas de fruits. On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.
Dans mon pays, on remercie.
— Poésie/Gallimard, 1969 (n° 38), Les matinaux, p. 42

 

Echapper à la honteuse contrainte du choix entre l’obéissance et la démence, esquiver l’abat de la hache sans cesse revenante du despote contre laquelle nous sommes sans moyens de protection, quoique étant aux prises sans trêve, voilà notre rôle, notre destination,  et notre dandinement justifiés. Il nous faut franchir la clôture du pire, faire la course périlleuse, encore chasser au-delà, tailler en pièces l’inique, enfin, disparaître sans trop de pacotilles sur soi. Un faible remerciement donné ou entendu, rien d’autre.
— Op. Cit. p. 120
 
Où l’esprit ne déracine plus, mais replante et soigne, je nais. Où commence l’enfance du peuple, j’aime.
— Op. Cit. p.151

Nous n’avons qu’une ressource avec la mort : faire de l’art avant elle.
— Op. Cit. p. 201

« Prenez garde. Tous ne sont pas dignes de la confidence.»

— LA PAROLE EN ARCHIPEL

POÈMES DES DEUX ANNÉES

Les poèmes sont des bouts d’existence incorruptibles que nous lançons à la gueule répugnante de la mort, mais assez haut pour que, ricochant sur elle, ils tombent dans le monde nominateur de l’unité.
— Le rempart de brindilles (extrait), p. 359

Tour à tour coteau luxuriant, roc désolé, léger abri, tel est l’homme, le bel homme déconcertant.
Disparu, l’élégance de l’ombre lui succède. L’énigme a fini de rougir.
Nota. – Cessons de miroiter. Toute la question sera, un moment, de savoir si la mort met bien le point final à tout. Mais peut-être notre cœur n’est-il formé que de la réponse qui n’est point donnée?
– Ibid. pp. 361-362

— LA BIBLIOTHÈQUE EST EN FEU

(A Georges Braque)
Tout en nous ne devrait être qu’une fête joyeuse quand quelque chose que nous n’avons pas prévu, que nous n’éclairons pas, qui va parler à notre cœur, par ses seuls moyens, s’accomplit.
– p. 377

Il n’y a que mon semblable, la compagne ou le compagnon, qui puisse m’éveiller de ma torpeur, déclencher la poésie, me lancer contre les limites du vieux désert afin que j’en triomphe. Aucun autre. Ni cieux, ni terre privilégiée, ni choses dont on tressaille.
Torche, je ne valse qu’avec lui.
– p. 378

La terre qui reçoit la graine est triste. La graine qui va tant risquer est heureuse.
– p. 378

Parfois, la silhouette d’un jeune cheval, d’un enfant lointain, s’avance en éclaireur vers mon front et saute la barre de mon souci. Alors sous les arbres reparle la fontaine.
– p. 379

Oiseaux qui confiez votre gracilité, votre sommeil périlleux à un ramas de roseaux, le froid venu, comme nous vous ressemblons.
– p. 379

Je m’avise parfois que le courant de notre existence est peu saisissable, puisque nous subissons non seulement sa faculté capricieuse, mais le facile mouvement des bras et des jambes qui nous ferait aller là où nous serions heureux d’aller, sur la rive convoitée, à la rencontre d’amours dont dont les différences nous enrichiraient, ce mouvement demeure inaccompli, vite déclinant en image, comme un parfum en boule sur notre pensée.
Désir, désir qui sait, nous ne tirons avantage de nos ténèbres qu’à partir de quelques souverainetés véritables assorties d’invisibles flammes, d’invisibles chaines, qui, se révélant pas après pas, nous font briller.
– p. 380

LES COMPAGNONS DANS LE JARDIN

L’homme n’est qu’une fleur de l’air tenue par la terre, maudite par les astres, respirée par la mort ; le souffle et l’ombre de cette coalition, certaines fois, le surélèvent.

Notre amitié est le nuage blanc préféré du soleil.
— p. 381

Nous sommes ingouvernables. Le seul maître qui nous soit propice, c’est l’Éclair, qui tantôt nous illumine et tantôt nous pourfend.
— p. 381

Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves Seules les traces font rêver.
— p. 382

Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir ? Mourir, c’est devenir, mais nulle part, vivant ?
— p. 382

Le réel quelquefois désaltère l’espérance. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit.
— p. 382

Le merveilleux chez cet être : toute source en lui donne vie à un ruisseau. Avec le moindre de ses dons descend une averse de colombes.
— p. 383

LE DEUIL DES NÉVONS (Extrait)

Puisqu’il faut renoncer
À ce que l’on ne peut retenir,
qui devient autre chose
Contre ou avec le cœur, —
L’oublier ron dement,

Puis battre les buissons
Pour chercher sans trouver
Ce qui doit nous guérir
De nos maux inconnus
Que nous portons partout.
— p. 391

DECLARER SON NOM

moulin-isle-sur-la-sorgueJ’avais dix ans. La Sorgue m’enchâssait. Le soleil chantait les heures sur le sage cadran des eaux. L’insouciance et la douleur avaient scellé le coq de fer sur le toit des maisons et se supportaient ensemble. Mais quelle roue dans le cœur de l’enfant aux aguets tournait plus fort, tournait plus vite que celle du moulin dans son incendie blanc ?
— p. 401

— QUITTER

L’ÉTERNITÉ À LOURMARIN
Albert Camus

   Il n’y a plus de ligne droite ni de route éclairée avec un être qui nous a quittés. Où s’étourdit notre affection ? Cerne après cerne, s’il approche c’est pour aussitôt s’enfouir. Son visage parfois vient s’appliquer contre le nôtre, ne produisant qu’un éclair glacé. Le jour qui allongeait le bonheur entre lui et nous n’est nulle part. Toutes les parties — presque excessives — d’une présence se sont disloquées. Routine de notre vigilance… Pourtant cet être supprimé se tient dans quelque chose de rigide, de désert, d’essentiel en nous, où nos millénaires ensemble font juste l’épaisseur d’une paupière tirée.
   Avec celui que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n’est pas le silence. Qu’en est-il alors ? Nous savons, ou croyons savoir. Mais seulement quand le passé qui signifie s’ouvre pour lui livrer passage. Le voici à notre hauteur, puis loin, devant.
A l’heure de nouveau contenue où nous questionnons tout le poids d’énigme, soudain commence la douleur, celle de compagnon à compagnon, que l’archer, cette fois, ne transperce pas.

— Ibid. p. 412

LES DENTELLES DE MONTMIRAIL

La quête d’un frère signifie presque toujours la recherche d’un être, notre égal, à qui nous désirons offrir des transcendances dont nous finissons à peine de dégauchir les signes.

L’essentiel est ce qui nous escorte, en temps voulu, en allongeant la route. C’est aussi une lampe sans regard, dans la fumée.

DANS LA PLUIE GIBOYEUSE

LE TERME EPARS

Si tu cries, le monde se tait : il s’éloigne avec ton propre monde.

Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la voie sacrée.
— Ibid. p. 446

COTES

Si l’on ne peut informer l’avenir à l’aide d’une grande bataille, il faut laisser des traces de combat. Les vraies victoires ne se remportent qu’à long terme et le front contre la nuit.
— Ibid. p. 451

LE CHIEN DE CŒUR

CRIBLE

Plus il comprend, plus il souffre. Plus il sait, plus il est déchiré. Mais sa lucidité est à la mesure de son chagrin et sa ténacité à celle de son désespoir.
— Ibid. p. 465

ENCART

Les routes qui ne promettent pas le pays de leur destination sont les routes aimées.

La générosité est une proie facile. Rien n’est plus attaqué, confondu, diffamé qu’elle. Générosité qui crée nos bourreaux futurs, nos resserrements, des rêves écrits à la craie, mais aussi la chaleur qui une fois reçoit et, deux fois, donne.

En amour, en poésie, la neige n’est pas la louve de janvier mais la perdrix du renouveau.
— Ibid. p. 466

CONTRE UNE MAISON SECHE

Nous passerons de la mort imaginée aux roseaux de la mort vécue nûment. La vie, par abrasion, se distrait avec nous.
La mort ne se trouve ni en deçà, ni au delà. Elles est à côté, industrieuse, infime.
— Ibid. p. 482

I – VERS APHORISTIQUES

VOLETS TIRES FENDUS

Plus ce qui nous échappe semble hors de portée, plus nous devons nous persuader de son sens satisfaisant.
— Ibid. p. 491

PEU À PEU, PUIS UN VIN SILICEUX

Désir, voyageur à l’unique bagage et aux multiples trains.

À une unique interlocutrice, celle qui tranche le fil, nous pouvons sincèrement dire : « Je suis à toi.» Femme parée d’une parfaite jeunesse, qui nous libère à notre heure, non à la sienne.

Être au monde est une belle œuvre d’art qui plonge ses artisans dans la nuit.
— Ibid. p. 494

Rester honnête, même bafoué, c’est vivre au plus profond de soi la liberté.

Parole de soleil : « Signe ce que tu éclaires, non ce que tu assombris.»
Se saurait-il soleil ?

Brève tentative de remise en ordre, suivie d’un chaos plus grand encore que celui qui les instaura, telles sont les religions et les sciences des idées.
— Ibid. p. 495

AROMATES CHASSEURS

Orion à la Licorne
Je voudrais que mon chagrin si vieux soit comme le gravier de la rivière : tout au fond. Mes courants n’en auraient pas de souci.
— Ibid. p. 512

LA FRONTIÈRE EN POINTILLÉ

Mains autrefois sublimes. Pas aujourd’hui comptés. Un vivre évasif, un long-courrier retenu jusqu’à son service d’évidence inutile.
— Ibid. p. 516

— Chants de la Balandrane • 1975-1977

MA FEUILLE VINEUSE

Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux. Un moment nous serons l’équipage de cette flotte composée d’unités rétives, et le temps d’un grain, son amiral. Puis le large la reprendra, nous laissant à nos torrents limoneux et à nos barbelés givrés.
— Ibid. p. 534

CRUELS ASSORTIMENTS

Ma mémoire est une plaie à vif où les faits passés refusent d’apparaître au présent. S’ils y sont contraints, ils saignent et une chatte n’y reconnaîtrait pas ses petits sanglants.
— Ibid. p. 541

Fenêtres dormantes et portes sur le toi • 1973-1979

UN JOUR ENTIER SANS CONTROVERSE
Vieira Da Silva, chère voisine, multiple et une…

Le changement du regard ; comme une bergeronnette derrière le laboureur, de motte en motte, s’émerveillant de la terre joueuse nouvellement née qui s’offre à la nourrir parmi tant de frayeur.

Recherche de la base et du sommet

Pauvreté et privilège

BILLETS À FRANCIS CUREL

Les mois qui ont suivi la Libération, j’ai essayé de mettre de l’ordre dans ma manière de voir et d’éprouver qu’un peu de sang avait tachée, à mon cœur défendant, et je me suis efforcé de séparer les cendres du feu dans le foyer de mon coeur.
(…)
À mon peu d’enthousiasme pour la vengeance se substituait une sorte d’affolement chaleureux, celui de ne pas perdre un instant essentiel, de rendre sa valeur, en toute hâte, au prodige qu’est la vie humaine dans sa relativité. Oui, remettre sur la pente nécessaire les milliers de ruisseaux qui rafraîchissent et dissipent la fièvre des hommes. Je tournais inlassablement sur les bords de cette croyance, je redécouvrais peu à peu la durée, j’améliorais imperceptiblement mes saisons, je dominais mon juste fiel, je redevenais journalier.
(…)
Tout être qui jouit de quelque expérience humaine, qui a pris parti, à l’extrême, pour l’essentiel, au moins une fois dans sa vie, celui-là est enclin parfois à s’exprimer en termes empruntés à une consigne de légitime défense et de conservation. Sa diligence, sa méfiance se relâchent difficilement, même quand sa pudeur ou sa propre faiblesse lui font éprouver ce penchant déplaisant. Sait-on qu’au-delà de sa crainte et de son souci cet être aspire pour son âme à d’indécentes vacances ?
— Ibid. pp. 635-639

La liberté, c’est de dire la vérité, avec des précautions terribles, sur la route où TOUT se trouve.
— Après, 1958, Recherche de la base et du sommet

LA LUNE D’HYPNOS
1945

À la mi-juillet 1944, l’ordre me parvint d’Alger, dans le maquis de Céreste, de me tenir prêt à m’envoler par la plus proche opération d’atterrissage clandestin.
(…)
Le dernier compagnon avec lequel je m’entretins fut Roger Chaudon. Il me déconseillait, lui, fortement de partir. Il mettait une insistance triste à me peindre en noir le milieu qui allait être le mien en Afrique du Nord, les intrigues dont je serais le témoin écœuré. Chaudon, dont je devais quelques jours plus tard à Alger apprendre le martyre, avec une honte impuissante, est un de ceux auprès du souvenir de qui je reviendrai longtemps, car il était celui-là même qui avait le don de purifier toute question par la teneur juste de la réponse. Il aimait la vie comme on l’aime à quarante ans, avec un regard d’aigle et des effusions de mésange. Sa générosité l’agrandissait au lieu de l’entraver. Il croyait sans niaiserie que la vertu de nos dix doigts ajoutée à la ténacité de notre cœur, à une ruse aussi, parade au mal qu’il fallait, pour ne pas être contaminé, rejeter ensuite comme une défroque, possédaient contre la tyrannie des ressources qu’on ne doit pas perdre. Le battant des avocats du diable lui était connu : « Leur descendance est assurée pour de nombreuses années. Ils ont si bien fait leurs comptes qu’ils ont des fils jusque parmi nous. Nous connaîtrons l’époque d’une autre peur. Je parie ma vie contre l’entreprise.» Telle était sa pensée.
(…)
L’avion n’est pas armé. Sa course est suivie par la lune qui la surplombe, colosse sournois. Le regard moite de la lune m’a toujours donné la nausée. Cette nuit plus que jamais. Mon attention préfère observer les défilés de sol obscur sous la ligne ondulée des montagnes. Pourquoi me suis-je serré puis ouvert brusquement ? Je ploie sous l’afflux d’une ruisselante gratitude. Des feux, des brandons partout s’allument, montent de terre, bouffées de paroles lumineuses qui s’adressent à moi qui pars. De l’enfer, au passage on me tend ce lien, cette amitié perçante comme un cri, cette fleur incorruptible : le feu. Comme les étoiles du ciel de Corse, au terme de cette traversée, me parurent pâlottes et minaudières !
Il ne devait pas dépendre, hélas, de mes moyens qu’une ferveur de ma première aurore trouvât des interlocuteurs dignes d’elle, ni que sa beauté farouche fût comprise et sauvegardée. L’homme battu mais invincible, périodiquement couché et foulé par la meute, restera-t-il toujours le roseau d’avant Pascal ?
— Ibid. pp. 640-643

LA LIBERTÉ PASSE EN TROMBE
Texte lu à la Radiodiffusion française le 15 août 1946 (Extrait)

(…) Mes camarades des Forces Françaises de l’Intérieur, des Forces Françaises Combattantes, je ne vous parle pas ce soir sous les arbres propices d’une forêt, où l’angle d’une rue empoisonnée par la présence de l’ennemi, ou encore au-dessus du chiffre vrillant d’un code. Nous avons certainement parcouru du chemin depuis et notre route comptera encore plus d’un tournant, notre route de rochers noirs et de fontaines abruptes.
La vraie fraternité commande une extrême discrétion. Aucun fardeau ne se soulève sans l’aide du cœur.
Nous avons appris entre-temps à nous méfier de nos nerfs, à nous entendre avec nos douleurs, à nous supporter, à nous épauler, enfin à nous estimer un peu les uns les autres. La singularité de notre condition n’a eu d’égal que le climat dans lequel nous avons grandi.
Vous m’en voudriez, et vous auriez raison de m’en vouloir si je réclamais pour vous quelque gratitude, quelque considération eu égard à la longueur de ce cauchemar et des actions qui en ont précipité le dénouement.
(…)
Des mots échangés tout bas au lendemain de 1940 s’enfouissaient dans la terre patiente et fertile de la révolte contre l’oppresseur et devenaient progressivement des hommes debout… Miracle de la conscience, de cette sensation de l’évidence qui, selon Claude Bernard, a nom vérité. Vous saviez clairement que l’arbre donnerait son fruit, et vous aviez confiance en ceux qui poussaient en peinant à sa maturité, camarades dont vous ne verriez peut-être jamais surgir devant vous le visage fraternel parce qu’à cet instant vous seriez morts.
J’aimerais que ceux que les circonstances ont empêchés d’être à vos côtés chaque heure de votre peine et de votre solitude, en refassent furtivement par le cœur et par la pensée le trajet, trajet dont on ne savait pas alors, tant les mots s’étaient compromis, s’il était vertigineux ou pitoyable. Certainement mon souhait a perdu aujourd’hui son sens. Ils connaissent aujourd’hui le prix de ces deux mots : rendre justice*.
Mais, s’il vous plaît, qu’à tous ces bras avides de construire des images de bon vouloir on ne tende pas que des fantômes…

* Comment le connaîtraient-ils ? À peine la vague en fureur reposée, les murènes accourent, la baleine blanche s’éloigne, la foi commune se défait… Mais restent la vertu de l’action consommée, la parenté fulgurante de quelques hommes, et ce baume de l’essor que rien n’altère (1948)

— Ibid. pp. 649-650

BANDEAUX DE «CLAIRE»
1949

I

Jeune fille, salut ! Si l’on s’avisait de te dire un jour à l’oreille, que Claire, la rivière, ta confidente, le miroir de ton regard triste ou heureux, a cessé d’exister, n’en crois rien. Que cette alerte te soit plutôt un prétexte pour te rendre une nouvelle fois auprès d’elle, et recevoir son effusion. Au retour, ne sois pas pressée de quitter les champs qu’elle irrigue. Entre dans chaque maison où sa présence se laisse percevoir. Flâne en marchant, ici c’est possible. Ou tiens-toi un moment sous l’arbre le plus vert, à proximité des roseaux. Bientôt, tu ne seras plus seule : une Claire bien vivante, jeune, passionnée, active, s’avancera et liera conversation avec toi. Telle est la rivière que je raconte. Elle est faite de beaucoup de Claires. Elles aiment, rêvent, attendent, souffrent, questionnent, espèrent, travaillent. Elles sont belles ou pâles, les deux souvent, solidaires du destin de chacun ; avides de vivre.
En touchant ta main, jeune fille, je sens la douce fièvre de l’eau qui monte. Elle m’effleure, me serre en s’enfuyant, et chasse mes fantômes.

II

L’aube, chaque jour, nous éveille avec une question insignifiante qui sonne parfois comme une boutade lugubre. Ainsi ce matin : « Trouveras-tu aujourd’hui quelqu’un  à qui parler, aux côtés de qui te rafraîchir ? »
Le monde contemporain nous a déjà retiré le dialogue, la liberté et l’espérance, les jeux et le bonheur ; il s’apprête à descendre au centre même de notre vie pour éteindre le dernier foyer, celui de la Rencontre… Ici il va falloir triompher ou mourir, se faire casser la tête ou garder sa fierté.
Nous jouons contre l’hostilité contemporaine la carte de CLAIRE. Et si nous la perdons, nous jouerons encore la carte de CLAIRE. Nos atouts sont perpétuels, comme l’orage et comme le baiser, comme les fontaines et les blessures qu’on y lave.
— Ibid. pp. 654-655

•••

À LA QUESTION : « POURQUOI NE CROYEZ-VOUS PAS EN DIEU ? »
Revue Empédocle – 1950

Si par extraordinaire, la mort ne mettait pas un point final à tout, c’est probablement autre chose que ce Dieu* inventé par les hommes, à leur mesure, et ajusté (plutôt mal que bien) à leurs contradictions, que nous nous trouverions. Songer à un carré de linge blanc, avec un rayon de soleil qui tombe dessus, est une nostalgie d’enfant.

* Je n’écarte pas d’un leste revers de la main l’effarant prodige que constitue la possibilité de vivre, la faculté d’agir, d’aimer, d’atteindre ou d’échouer au sein d’une gerbe d’écumes, d’être des années durant cet homme mortel doué d’un esprit libérateur ou crucifiant. Mieux vaut, certes, conserver son incertitude et son trouble, que d’essayer de se convaincre et de se rassurer en persécutant autrui.

— Ibid. P. 658

Y A-T-IL DES INCOMPATIBILITÉS ?

(…) Il y a dans tout être, on le sait, deux gouttes d’Ariel, une goutte de Caliban, plus une parcelle d’un amorphe inconnu susceptible de devenir diamant si Ariel persévère, ou, si Ariel démissionne, maladie des mouches. (…)

[Dans « La Tempête » de William Shakespeare, Ariel représente la face positive liée à l’air et à la vie. Caliban, représente la face négative symbolisant la terre, la violence et la mort. NDLR]

— Ibid. pp. 658-659

LA LETTRE HORS COMMERCE
À André Breton – 1947

(…) Je ne serai jamais assez loin, assez perdu dans mon indépendance ou son illusion, pour avoir le cœur de ne plus aimer les fortes têtes désobéissantes qui descendent au fond du cratère, sans se soucier des appels du bord. Ma part la plus active est devenue… l’absence. Je ne suis plus guère présent que par l’amour, l’insoumission, et le grand toit de la mémoire.
(…) Nous avons su et saurons toujours nous retrouver côte à côte, à la seconde excessive de l’essentiel. Notre particularité consiste à n’être indésirables qu’en fonction de notre refus de signer le dernier feuillet, celui de l’apaisement. Celui-ci s’arrache — ou nous est enlevé.
— Ibid. pp. 660-661

JE VEUX PARLER D’UN AMI
(Albert Camus) – 1957

L’amitié qui parvient à s’interdire les patrouilles malavisées auprès d’autrui, quand l’âme d’autrui a besoin d’absence et de mouvement lointain, est la seule à contenir un germe d’immortalité. C’est elle qui admet sans maléfice l’inexplicable dans les relations humaines, en respecte le malaise passager. Dans la constance des cœurs expérimentés, l’amitié ne fait le guet ni n’inquisitionne. Deux hirondelles, tantôt silencieuses, tantôt loquaces se partagent l’infini du ciel et le même auvent.
— Ibid. p. 714

RENÉ CREVEL
1948

(…) C’est l’homme, parmi ceux que j’ai connus, qui donnait le mieux et le plus vite l’or de sa nature. Il ne partageait pas, il donnait. Sa main ruisselait de cadeaux optimisés, de gentillesses radicales qui vous mettaient les larmes aux yeux. Il s’en excusait car il n’aimait pas obliger. Il était courageux et fidèle, d’une bonne foi jamais relâchée. Il a lutté sa vie durant, sous les fausses apparences du papillon des trèfles, sans se dégrader dans les méandres et les clairs-obscurs de la lutte (…).
— Ibid. p. 715

À LA MORT D’ELUARD
1952

(…) Durant des dizaines d’années nous nous sommes rencontrés presque chaque jour avec le même impatient entrain. Puis nous avons cessé de nous retrouver. Nous nous adressions dérisoirement des livres, comme d’anciens jumeaux fendus, mais qui s’estiment, savent et communiquent doucement… Misère !
— Ibid. p. 718

POUR JEAN-PAUL SAMSON
1964

Lors d’une visite que Samson me fit à Paris, et au cours de laquelle nous évoquâmes Camus mort quelques mois plus tôt, mais comme resté là dans cette maison des Tocqueville, je lui citai la stricte phrase d’Herman Melville que Camus aimait entre toutes ses pareilles : « La vérité exprimée sans compromis a toujours des bords déchiquetés ». Nous prêtâmes soudain plus d’attention aux pas de quelqu’un qui descendait l’escalier de bois de l’immeuble, avant de se perdre dans la rue. Jean-Paul Samson se leva, s’essuya les yeux, ajusta son béret fané, et se hâta de partir.

Il n’y a pas de chimère. Pourtant des hommes, jamais bien établis, en incarnent les traits furtifs et dégrisants. Samson fut l’un d’eux. Où la mort les couche, les vents de la terre, certains jours, sont plus glacials ou plus chauds. Et les jardiniers et les chasseurs les localisent.
— Ibid. p. 737

•••

À UNE SÉRÉNITÉ CRISPÉE
1952

(Extraits du Préliminaire)

Celui qui sauta dans le feu n’avait que son cri pour abri.

L’action est nécessaire : elle forge des clés probables. Mais vers quoi, et dans les mains de qui ?
— Ibid. p. 749

Aucun oiseau n’a le cœur de chanter dans un buisson de questions.

L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant. Cycle bas.
— Ibid. p. 752

L’oiseau et l’arbre sont conjoints en nous. L’un va et vient, l’autre maugrée et pousse.

Le poète se remarque à la quantité de pages insignifiantes qu’il n’écrit pas. Il a toutes les rues de la vie oublieuse pour distribuer ses moyennes aumônes et cracher le petit sang dont il ne meurt pas.
— Ibid. p. 753

L’obsession de la moisson et l’indifférence à l’Histoire sont les deux extrémités de mon arc.
L’ennemi le plus sournois est l’actualité.
— Ibid. p. 754

L’homme et la femme rapprochés par le ressort de l’amour me font songer à la figure de la coque du navire lié par son amarre à la fascination du quai. Ce murmure, cette pesanteur flexible, ces morsures répétées, la proximité de l’abîme, et par-dessus tout, cette sûreté temporaire, trait d’union entre fureur et accalmie.

J’aime l’homme incertain de ses fins comme l’est, en avril, l’arbre fruitier.

Cet instant où la beauté, après s’être longtemps fait attendre surgit des choses communes, traverse notre champ radieux, lie tout ce qui peut être lié, allume tout ce qui doit être allumé de notre gerbe de ténèbres.
— Ibid. p. 757

Si ce n’est pas le capitaine, sur la passerelle du navire, qui dirige la manœuvre, ce sont les rats.
— Ibid. p. 758

Les fondations les plus fermes reposent sur la fidélité et l’examen critique de cette fidélité.
— Ibid. p. 760

L’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne. Nous éviterons l’abeille et le serpent, nous dédaignerons le venin et le miel.
— Ibid. p. 766

Comment la fin justifierait-elle les moyens ? Il n’y a pas de fin, seulement des moyens à perpétuité, toujours plus machinés.
— Ibid. p. 767

EN TRENTE-TROIS MORCEAUX
1956

XXIV – Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable.
— Ibid. p. 778

LE BÂTON DE ROSIER

Sommeille, ne dors pas.
Dehors la nuit est gouvernée.
Les rêves sont immobilisés.
— Ibid. p. 796

• Cantonnement d’Octobre

Beauté, ma toute droite, par les routes d’étoiles,
À l’étape des lampes et du courage clos,
Pose tes mains meurtries sur le bois de la faux,
Grande sœur du retour des hommes sous la toile,
Beauté de nuits brûlées et de fauves échos,
Écroule-moi et sois ma Femme de décembre.

(…)

Beauté, ma toute droite, par les routes d’étoiles,
À l’étape des lampes et du courage clos,
Dans l’absurde chagrin de vivre sans comprendre,
Ecroule-moi et sois ma Femme de décembre.
— Ibid. p. 799

• Chanson des étages

Il fait jour chez la reine.
C’est la nuit près du roi.
Déjà chante la reine.
À peine dort le roi.

Les ombres qui l’enchaînent,
Une à une, il les voit.
Le regard de la reine
Ne s’y attache pas.

Le destin qui les mène,
Dont frissonne le roi,
Ne trouble point la reine.
Brillent la mer au bas,
Et, rythme de ses veines,
Celle qui la brûla,
Sœur de la vague même.

Ô minutes sereines,
Vous n’êtes plus au roi !

Le souvenir d’un chêne
Sur son front de souci
Pose une tache claire.
C’est dans une autre vie,
Quand s’éveillait la reine
Contre le cœur du roi.

Ah ! ferme ton palais
Ou monte en ses étages,
Timide souverain.
Tu comprendras pourquoi
Sur un rocher sauvage
La reine appuie son sein.

Tu comprendras pourquoi
Et t’en consoleras.
— Ibid. p. 801

DE MOMENT EN MOMENT
1949

Pourquoi ce chemin plutôt que cet autre ? Où mène-t-il pour nous solliciter si fort ? Quels arbres et quels amis sont vivants derrière l’horizon de ses pierres, dans le lointain miracle de la chaleur ? Nous sommes venus jusqu’ici car là où nous étions ce n’était plus possible. On nous tourmentait et on allait nous asservir. Le monde, de nos jours, est hostile aux Transparents. Une fois de plus il a fallu partir… Et ce chemin, qui ressemblait à un long squelette, nous a conduits à un pays qui n’avait que son souffle pour escalader l’avenir. Comment montrer, sans les trahir, les choses simples dessinées entre le crépuscule et le ciel ? Par la vertu de la vie obstinée, dans la boucle du Temps artiste, entre la mort et la beauté.
— Ibid. p. 803

Comme les larmes montent aux yeux puis naissent et se pressent, les mots font de même. Nous devons seulement les empêcher de s’écraser comme les larmes, ou de refouler au plus profond.
Un lit en premier les accueille : les mots rayonnent. Un poème va bientôt se former, il pourra, par les nuits étoilées, courir le monde, ou consoler les yeux rougis. Mais pas renoncer.
— Ibid. p. 806

LOIN DE MES CENDRES

AVANT DE TE CONNAÎTRE

Avant de te connaître, je mangeais et j’avais faim, je buvais et j’avais soif, bien et mal m’indifféraient, je n’étais pas moi mais mon prochain.

Moi qui n’ai jamais marché mais nagé, mais volé parmi vous.
— Ibid. p. 813

ÉLOGE D’UNE SOUPÇONNÉE

NOUS ÉTIONS DANS L’AOÛT D’UN CLAIR MATIN PEU SÛR

Il n’y a que deux conduites avec la vie : ou on la rêve ou on l’accomplit. Dans les deux cas on est sans destination sous la chute du jour, et rudoyé, cœur soyeux avec cœur sans tocsin. (…)
— Ibid. p. 846

SUR LA POÉSIE

La poésie est de toutes les eaux claires celle qui s’attarde le moins au reflet de ses ponts.
Poésie, la vie future à l’intérieur de l’homme requalifié.
— Ibid. p. 1298

Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir.

A chaque effondrement des preuves le poète répond par une salve d’avenir.
— Ibid. p. 1299

En poésie, devenir c’est réconcilier. Le poète ne dit pas la vérité, il la vit ; et la vivant, il devient mensonger. Paradoxe des muses : justesse du poème.
— Ibid. p. 1300

Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver.

Le poète est la partie de l’homme réfractaire aux projets calculés. Il peut être appelé à payer n’importe quel prix ce privilège ou ce boulet. Il doit savoir que le mal vient toujours de plus loin qu’on ne croit, et ne meurt pas forcément sur la barricade qu’on lui a choisie.
— Ibid. p. 1301

L’acte poignant et si grave d’écrire quand l’angoisse se soulève sur un coude pour observer et que notre bonheur s’engage nu dans le vent du chemin.

Le poète se remarque à la quantité de pages insignifiantes qu’il n’écrit pas. Il a toutes les rues de la vie oublieuse pour distribuer ses moyennes aumônes et cracher le petit sang dont il ne meurt pas.
— Ibid. p. 1302

Tout finit par mourir, excepté la conscience qui témoigne pour la Vie.
— Ibid. p. 1313

—–

« Le oui, le non immédiats, c’est salubre en dépit des corrections qui vont suivre »
— Contre une maison sèche

———————————— Extraits à référencer ————————————

L’effort du poète vise à transformer vieux ennemis en loyaux adversaires, tout lendemain fertile étant fonction de la réussite de ce projet.

• Correspondance, extraits

« Nous ne dirons plus « il faut bien vivre puisque », mais « ça vaut la peine de vivre parce que ». [In : Lettre à Albert Camus après la publication de « L’Homme Révolté]

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