BARTHES Roland

[1915-1980]

Roland Barthes -1980

« J’ai beau me dire que l’information n’est pas sûre, elle agit désagréablement en moi. Je constate que je suis atteint (parfois même : défait) plus facilement par les rumeurs que par les nouvelles; car les nouvelles mobilisent immédiatement une raison qui les discute, tandis que les rumeurs me touchent dans cette zone plus basse de mon corps, où s’agitent la bile et la peur.»
— Extrait d’une chronique que R.B. tenait dans le « Nouvel Observateur ».

[Tout refus du langage est une mort].

« Mais à nous, qui ne sommes ni des chevaliers de la foi ni des surhommes, il ne reste, si je puis dire, qu’à tricher avec la langue, qu’à tricher la langue. Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue hors-pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente du langage, je l’appelle pour ma part : littérature.»
— Leçon inaugurale de la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France, 1977

Si l’on appelle liberté, non seulement la puissance de se soustraire au pouvoir, mais aussi et surtout celle de ne soumettre personne, il ne peut donc y avoir de liberté que hors du langage. Malheureusement, le langage humain est sans extérieur : c’est un huis clos. On ne peut en sortir qu’au prix de l’impossible.
— Ibid.

Les signes dont la langue est faite, les signes n’existent que pour autant qu’ils sont reconnus, c’est à dire pour autant qu’ils se répètent ; le signe est suiviste, grégaire ; en chaque signe dort ce monstre : un stéréotype : je ne puis jamais parler qu’en ramassant ce qui traîne dans la langue. Dès lors que j’énonce, ces deux rubriques se rejoignent en moi, je suis à la fois maître et esclave : je ne me contente pas de répéter ce qui a été dit, de me loger confortablement dans la servitude des signes : je dis, j’affirme, j’assène ce que je répète. Dans la langue, donc, servilité et pouvoir se confondent inéluctablement.
— Ibid.

« Si la littérature est grande et traverse les siècles, c’est « par son tremblement, son ondoiement », c’est « parce qu’elle échappe à la sclérose des systèmes. Si les grands classiques sont éternels, c’est parce qu’ils se modifient encore. Le fleuve est plus durable que le marbre.»
— Notes sur André Gide et son Journal, In : Existences, juillet 1942

« Tout d’un coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne.»
Délibération, Essai de journal intime, revue Tel Quel, 1979

Fragments d’un discours amoureux

« Le monde soumet toute entreprise à une alternative ; celle de la réussite ou de l’échec, de la victoire ou de la défaite. Je proteste d’une autre logique : je suis à la fois et contradictoirement heureux et malheureux : «réussir» ou «échouer» n’ont pour moi que des sens contingents, passagers (ce qui n’empêche pas mes peines et mes désirs d’être violents) ; ce qui m’anime, sourdement et obstinément, n’est point tactique : j’accepte et j’affirme, hors du vrai et du faux, hors du réussi et du raté ; je suis retiré de toute finalité, je vis selon le hasard (à preuve que les figures de mon discours me viennent comme des coups de dés). Affronté à l’aventure (ce qui m’advient), je n’en sors ni vainqueur ni vaincu : je suis tragique.
(On me dit : ce genre d’amour n’est pas viable. Mais comment évaluer la viabilité ? Pourquoi ce qui est viable est-il un Bien ? Pourquoi durer est-il mieux que brûler
— FDA, L’intraitable, Seuil, Ed. Tel Quel,p. 30

Qu’est-ce que ça veut dire, « penser à quelqu’un » ?

Ça veut dire : l’oublier (sans oubli, pas de vie possible) et se réveiller souvent de cet oubli. Beaucoup de choses, par association, te ramènent dans mon discours. « Penser à toi » ne veut rien dire d’autre que cette métonymie. Car, en soi, cette pensée est vide : je ne te pense pas : simplement, je te fais revenir (à proportion même que je t’oublie).

C’est cette forme (ce rythme) que j’appelle « pensée » : je n’ai rien à te dire, sinon que ce rien, c’est à toi que je le dis :

Pourquoi j’ai de nouveau recours à l’écriture ?
Il ne faut pas, chérie, poser de question si nette,
Car, en vérité, je n’ai rien à te dire ;
Tes chères mains toutefois recevront ce billet
(Goethe)

 

Journal de deuil

– Seuil. Fév.2009

« Ce que j’ai perdu, ce n’est pas une Figure (la Mère), mais un être, et pas un être, mais une qualité (une âme) : non pas l’indispensable, mais l’irremplaçable. Je pouvais vivre sans la Mère (nous le faisons tous, plus ou moins tard), mais la vie qui me restait à vivre serait à coup sûr et jusqu’à la fin inqualifiable. »
— Journal de deuil 

« Qu’ai-je à perdre, maintenant que j’ai perdu la Raison de ma vie – la Raison d’avoir peur pour quelqu’un. »
— Ibid.

« Tout le monde suppute – je le sens – le degré d’intensité d’un deuil. Mais impossible (signes dérisoires, contradictoires) de mesurer combien tel est atteint. »
[Ibid.]

« – Jamais plus, jamais plus ! »
– Et pourtant contradiction : ce «jamais plus» n’est pas éternel puisque vous mourrez vous-même un jour.
« Jamais plus» est un mot d’immortel.
[Ibid.]

Dans la phrase «Elle ne souffre plus», à quoi, à qui renvoie-t-elle ? Que veut dire ce présent ?
[Ibid]

… que cette mort ne me détruise pas complètement, veut dire que décidément je veux vivre éperdument, à la folie, et que donc la peur de ma propre mort est toujours là, n’a pas été déplacée d’un pouce.
[Ibid]

Parfois, très brièvement, un moment blanc – comme d’insensibilité – qui n’est pas moment d’oubli. Cela m’effraie.
[Ibid.]

L’étonnant de ces notes, c’est un sujet dévasté en proie à la présence d’esprit.
[Ibid.]

On souhaite du «courage». Mais le temps du courage, c’est celui où elle était malade, où je la soignais en voyant ses souffrances, ses tristesses et où il fallait me cacher de pleurer. A chaque instant il fallait assumer une décision, une figure, et c’est cela le courage. – Maintenant, courage voudrait dire vouloir-vivre et on n’en a que trop.
[Ibid.]

Frappé par la nature abstraite de l’absence; et cependant c’est brûlant, déchirant. D’où je comprends mieux l’abstraction : elle est absence et douleur, douleur de l’absence
– peut-être donc amour ?
[Ibid.]

Gêné et presque culpabilisé parce que parfois je crois que mon deuil se réduit à une émotivité.
Mais toute ma vie n’ai-je été que cela : ému ?
[Ibid.]

Solitude : n’avoir personne chez soi à qui pouvoir dire : je rentrerai à telle heure ou à qui pouvoir dire (téléphoner) : voilà, je suis rentré.
[Ibid.]

Voir avec horreur comme simplement possible le moment où le souvenir de ces mots qu’elle m’a dits ne me ferait plus pleurer…
[Ibid.]

A qui pourrais-je poser cette question (avec espoir de réponse) ?
Pouvoir vivre sans quelqu’un qu’on aimait signifie-t-il qu’on l’aimait moins qu’on ne croyait…?
[Ibid.]

Froid, nuit, hiver. Je suis au chaud et cependant seul. Et je comprends qu’il faudra que je m’habitue à être naturellement dans cette solitude, y agir, y travailler, accompagné, collé par la «présence de l’absence».
[Ibid.]

Maintenant, parfois monte en moi, inopinément, comme une bulle qui crève : la constatation : elle n’est plus, elle n’est plus, à jamais et totalement. C’est mat, sans adjectif – vertigineux parce qu’insignifiant (sans interprétation possible).
Douleur nouvelle.
[Ibid.]

Je n’ai pas envie mais besoin de solitude.
[Ibid.]

La solitude où me laisse la mort de mam me laisse seul dans des domaines où elle n’avait point part : dans ceux de mon travail. Je ne puis lire des attaques (des blessures) concernant ces domaines, sans me sentir lamentablement plus seul, plus abandonné qu’avant : effondrement du recours, même si lorsqu’il était là je n’y recourais jamais directement.
Métonymie exhaustive (panique) du Deuil, de l’Abandon.
[Ibid.]

La vérité du deuil est toute simple : maintenant que mam est morte, je suis acculé à la mort (rien ne m’en sépare plus que le temps).
[Ibid.]

Deuil : Recherche du Temps Perdu II, 769 – M. Proust :
[La mère après la mort de la grand-mère]
… «cette incompréhensible contradiction du souvenir et du néant».

Lettre de Proust à André Beaunier après la mort de sa mère, 1906.
Proust explique qu’il ne pouvait avoir de bonheur que dans son chagrin… (mais se sent coupable car a été pour sa mère, à cause de sa mauvaise santé, source de soucis) «Si cette pensée ne me déchirait sans cesse, je trouverais dans le souvenir, dans la survivance, dans la communion parfaite où nous vivions une douceur que je ne connaissais pas».

Lettre [de Proust] à Georges de Lauris qui vient de perdre sa mère (1907)

«Maintenant, je peux vous dire une chose : vous aurez des douceurs que vous ne pouvez pas croire encore. Quand vous aviez votre mère vous pensiez beaucoup aux jours de maintenant où vous ne l’auriez plus. Maintenant vous pensez beaucoup aux jours d’autrefois où vous l’aviez. Quand vous serez habitué à cette chose affreuse que c’est à jamais rejeté dans l’autrefois, alors vous la sentirez doucement revivre, revenir prendre sa place, toute sa place près de vous. En ce moment, ce n’est pas encore possible. Soyez inerte, attendez que la force incompréhensible qui vous a brisé vous relève un peu, je dis un peu car vous garderez toujours quelque chose de brisé. Dites-vous cela aussi car c’est une douceur de savoir qu’on n’aimera jamais moins, qu’on ne se consolera jamais, qu’on se souviendra de plus en plus.»
[Ibid.]

Mon chagrin est inexprimable mais tout de même dicible. Le fait même que la langue me fournit le mot «intolérable» accomplit immédiatement une certaine tolérance.
[Ibid.]

L’infirmière du matin parle à maman comme à une enfant, d’une voix un peu trop forte, inquisitoriale, grondeuse et niaise. Elle ne sait pas que maman la juge.
[C’est cela la bêtise]
On ne parle jamais de l’intelligence d’une mère, comme si c’était amoindrir son affectivité, la distancer. Mais l’intelligence, c’est : tout ce qui nous permet de vivre souverainement avec un être.
[Ibid.]

La chambre claire

Note sur la photographie

A la fin de sa vie, peu de temps avant le moment où j’ai regardé ses photographies et découvert la Photo du jardin d’Hiver, ma mère était faible, très faible. Je vivais dans sa faiblesse (il m’était impossible de participer à un monde de force, de sortir le soir, toute mondanité me faisait horreur). Pendant sa maladie, je la soignais, lui tendais le bol de thé qu’elle aimait parce qu’elle pouvait y boire plus commodément que dans une tasse, elle était devenue ma petite fille, rejoignant pour moi l’enfant essentielle qu’elle était sur sa première photo. Chez Brecht, par un renversement que j’admirais autrefois beaucoup, c’est le fils qui éduque (politiquement) la mère ; pourtant, ma mère, je ne l’ai jamais éduquée, convertie à quoi que ce soit ; en un sens, je ne lui ai jamais «parlé», je n’ai jamais discouru» devant elle, pour elle ; nous pensions sas nous le dire que l’insignifiance légère du langage, la suspension des images devait être l’espace même de l’amour, sa musique. Elle, si forte, qui était ma loi intérieure, je la vivais pour finir comme mon enfant féminin. Je résolvais ainsi, à ma manière, la Mort. Si, comme l’on dit tant de philosophes, la Mort est la dire victoire de l’espèce, si le particulier meurt pour la satisfaction de l’universel, si, après s’être reproduit comme autre que lui-même, l’individu meurt, s’étant ainsi nié et dépassé, moi qui n’avais pas procréé, j’avais, dans sa maladie même, engendré ma mère. Elle morte, je n’avais plus aucune raison de m’accorder à la marche du Vivant supérieur (l’espèce). Ma particularité ne pourrait jamais plus s’universaliser (sinon utopiquement, par l’écriture, dont le projet, dès lors, devait devenir l »unique but de ma vie). Je ne pouvais plus qu’attendre ma mort totale, indialectique.

Voilà ce que je lisais dans la Photographie du Jardin d’Hiver.

— Cahiers du cinéma, Gallimard, Seuil, pp 112-113

Dans La Mère, il y avait un noyau rayonnant irréductible : ma mère. On veut toujours que j’aie d’avantage de peine parce que j’ai vécu toute ma vie avec elle ; mais ma peine vient de qui elle était ; et c’est parce qu’elle était qui elle était que j’ai vécu avec elle. A la Mère comme Bien, elle avait ajouté cette grâce, d’être une âme particulière. Je pouvais dire, comme le Narrateur proustien à la mort de sa grand-mère : « Je ne tenais pas seulement à souffrir, mais à respecter l’originalité de ma souffrance », car cette originalité était le reflet de ce qu’il y avait en elle d’absolument irréductible, et par là-même perdu d’un seul coup à jamais. On dit que le deuil, par son travail progressif, efface lentement la douleur ; je ne pouvais, je ne puis le croire ; car, pour moi, le Temps élimine l’émotion de la perte (je ne pleure pas), c’est tout. Pour le reste, tout est resté immobile. Car ce que j’ai perdu, ce n’est pas une Figure (la Mère), mais un être ; et pas un être, mais une qualité (une âme) : non pas l’indispensable, mais l’irremplaçable. Je pouvais vivre sans la Mère (nous le faisons tous, plus ou moins tard) ; mais la vie qui me restait serait à coup sûr et jusqu’à la fin inqualifiable (sans qualité).

— Op. Cit. pp. 117-118

Expo Barthes à la BNF – Juin 2015

2015-07-12 Barthes.B.Et après

Un commentaire pour BARTHES Roland

  1. Foncée dit :

    Merci.

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