WAGNEUR Alain

Des milliers d eplaces vides couv.

NOTES DE LECTURE précédées d’éléments d’une CONVERSATION AVEC L’AUTEUR
– en vue de la préparation de la commémoration
du 30 mai 2015 à l’école élémentaire de la Brèche aux Loups

ENTRETIEN AVEC L’AUTEUR (nov-déc 2014)

Le projet de ce livre est construit autour de la question : « Qu’est-ce que l’école en 1940 ? »
Alain Wagneur estime que le temps est venu de passer de la commémoration à l’histoire, de l’émotion à la connaissance.

Car il s’agit aussi de mettre en lumière (de mesurer? d’interpréter ?) ce qu’il faut bien appeler le silence de l’institution au moment de l’occupation, et plus particulièrement à partir de la rentrée scolaire d’octobre 1942, celle où apparaissent, dans les classes, ces milliers de places vides, conséquences effrayantes de la rafle du Vel d’Hiv’ qui a eu lieu au mois de juillet. Les directeurs d’écoles ont dû alors, apparemment, adopter une attitude personnelle et endosser − seuls, ex nihilo −  une posture professionnelle, ne pouvant, semble-t-il, à la lecture des archives, s’appuyer sur aucune circulaire ministérielle ni même une quelconque recommandation du corps d’inspection, pourtant prompt, jusque là, à mettre en œuvre les arcanes d’une hiérarchie verticale reposant culturellement sur l’injonction.

Ainsi, les commentaires péremptoires, qui figuraient dans la fameuse colonne 14 intitulée «‌observations» sur les registres d’inscriptions, cèdent-ils la place à des notations laconiques, comme s’il fallait résolument jeter un voile pudique sur ces « traces administratives », dans le but, sans doute premier, de protéger les personnes après le drame des rafles, lesquelles s’étaient appuyées essentiellement sur le renseignement et la délation pour atteindre ce niveau d’efficacité. [Sur ce point → cf infra : p. 255]

Ce livre se veut un acte militant, incitateur. Entre les lignes, Alain Wagneur dit et répète à ses collègues d’aujourd’hui : Intéressez-vous à vos écoles, à leur passé, aux traces laissées par ceux qui leur ont donné vie et qui ont leur place, une place nécessaire dans nos mémoires d’aujourd’hui, à condition que nous y prenions garde, que nous restions « éveillés, vigilants », afin que la connaissance de l’histoire ne soit pas seulement académique, mais qu’elle interdise, si possible mais avec force, la répétition de ses pages les plus noires.

✩ Extraits ✩

LES CHIFFRES

Plus de 11 000 enfants furent déportés de France de 1942 à 1944 et assassinés à Auschwitz parce que nés juifs. Plus de 375 de ces enfants vivaient dans le 12e arrondissement. (…)
27 janvier 1945 : date de la libération du camp d’Auschwitz.

− p. 18

6 millions de personnes exécutées par balle, gazées, mortes de faim, d’épuisement, de maladie, mortes sous les coups. En France, 76 000 personnes déportées dont 11 400 enfants.
Rien qu’en juillet 1942, lors de la rafle du Vel d’Hiv, 13 152 personnes dont 4 115 enfants arrêtées, déportées.

− p. 21

LE MUTISME DES ARCHIVES

Quarante fonctionnaires ayant eu maille à partir avec la police de Vichy, la milice ou les autorités allemandes, cela paraît peu. La liste était incomplète puisque je ne trouvais pas M. Chapelle, mon collègue instituteur de l’école du boulevard Arago, arrêté par les Allemands en juin 1944 et mort en déportation.
Incomplète puisque je ne trouvais pas les enseignants morts en déportation du fait des lois anti-juives.
Et dans ces archives concernant les incidents dans les établissements scolaires et les arrestations, je n’ai trouvé aucune lettre ; aucune circulaire, aucun document sur les enfants juifs des écoles.

− pp. 64-65

« VENT PRINTANIER »

Le soixante-dixième anniversaire ? Alors soudain je réalise. Nous sommes en 2012, et le 16 juillet, il y aura soixante-dix ans qu’a eu lieu l’opération « Vent printanier », restée dans l’histoire sous le nom de rafle du Vel d’Hiv.

− p. 72

CHRONOLOGIE

Le 20 janvier 1942 eut lieu dans la banlieue de Berlin la conférence dite « de Wansee ».
Elle se traduisit dans la France occupée et encore non occupée par les mesures suivantes :

  • 7 février 1942 : Ordonnance allemande interdisant aux Juifs de changer de domicile. Le couvre-feu est établi de 20 heures à 6 heures ;
  • 27 mars : Premier convoi pour l’Est au départ de Drancy ;
  • 29 mai : port de l’étoile obligatoire ;
  • 16 juin : René Bousquet, secrétaire général à la police, rencontre à Paris Knochen (1) et Oberg (1) . L’État français conserve la direction de la police en zone occupée.
  • 3 juillet : interdiction faite aux Juifs de fréquenter les salles de spectacle, les cafés, les auberges, les musées, les piscines, les bains de mer, champs de course, jardins publics… La mesure s’applique aux écoliers dans le cadre des activités scolaires. En fait, les Juifs n’ont plus le droit d’aller nulle part. Écrivant ces mots, je prends conscience qu’il reste toutefois un lieu public, peut-être le seul, qui n’est pas interdit aux Juifs. Ce lieu, c’est l’école.
    Les achats ne peuvent s’effectuer qu’entre 15 heures et 16 heures, heure à laquelle les magasins étaient généralement fermés. Dans le métro, le dernier wagon de la rame est réservé aux voyageurs juifs. Interdiction leur est faite de posséder un vélo, une radio, d’être abonnés au téléphone, de pénétrer dans une cabine. téléphonique.
    Fragiliser les gens en leur interdisant de travailler, de se déplacer. Leur rendre au sens propre la vie impossible avant de la leur ôter.
  • Du 16 au 18 juillet 1942 : à la demande des Allemands, 4 500 policiers français arrêtent 13 152 Juifs apatrides ou étrangers. C’est la rafle dite du Vel d’Hiv.
  • 30 juillet : les autorités allemandes donnent leur accord à la proposition de Laval (qui est revenu aux « affaires » le 18 avril) de déporter les enfants de moins de seize ans.
  • 26 août : 10 542 Juifs de zone sud, non occupée, sont transférés à Drancy
———-
(1) Sous la responsabilité de Himmler et de Heydrich, Knochen dirigeait une unité chargée de surveiller les personnes qualifiées « d’ennemies » du nazisme en France, tels les Juifs, les communistes, les francs-maçons, les anti-fascistes et les réfugiés allemands. En octobre 1941, il ordonna les attentats contre les synagogues parisiennes. Il est un des responsables de l’internement des Juifs en France et de leur déportation, ainsi que des nombreuses exécutions de Français.
(2) Oberg assura le commandement de la totalité des unités SS et de la police dans la France occupée à partir de 1942.
pp. 125-126

L’ETOILE JAUNE

En juin 1942, des élèves vinrent pour la première fois à l’école avec, sur la poitrine, à la droite du cœur, une étoile jaune cousue et marquée « JUIF ».

« Quand j’ai commencé à porter l’étoile, toutes les gamines sauf une qui était espagnole sont venues et m’ont donné des coups de pied. J’avais une amie qui était espagnole et qui s’est mise à côté de moi et qui m’a défendue. Ceci dit, une fois qu’on est montées en classe, la maîtresse a fait un discours approprié en disant que c’était pas une façon de faire, qu’on est Juif et qu’on est des êtres humains et ça a calmé les esprits, donc ça c’est mieux passé… (Marie Aubert, enfant cachée, scolarisée au 24 rue Olivier Métra filles).

« Rue de Tourtille, la directrice a été admirable. Elle a prévenu qu’elle punirait sévèrement la moindre moquerie d’une élève vis-à-vis d’une autre qui avait l’étoile jaune. A l’école, il n’y a jamais eu de problèmes de moqueries, c’était assez réconfortant » (Hélène Simony, enfant cachée).
Mme Simony raconte qu’à l’école de la rue Julien Lacroix, ou peut-être était-ce celle de la rue Ramponneau, le directeur avait tracé sur le sol de la cour un trait pour délimiter un secteur réservé aux élèves juifs.

− pp. 129-130

LES TRACES DANS LES REGISTRES DES ECOLES ?

Rien d’extraordinaire dans les compte-rendus des conseils de maîtres de cette troisième année scolaire de guerre. Et pourtant…

Pourtant les 16 et 17 juillet, c’est-à-dire deux jours après le début des grandes vacances, 13 152 personnes avaient été arrêtées par la police française dans ce qui allait s’appeler la grande rafle du Vél d’Hiv. 13 152 personnes qui, pour la plupart, habitaient les 4e, 3e, 11e et 20e arrondissements de Paris. Et parmi elles, 4 115 enfants, ce qui représente (…) les effectifs de plus de 100 classes.

− p. 134

A la rentrée du 2 octobre (1942), le directeur de l’école de la rue des Hospitalières Saint Gervais, Joseph Migneret, qui devint Juste des Nations, n’avait plus que 4 enfants juifs. 165 autres avaient disparu.

− p.140

Lorsque j’ai débuté dans le métier, on appelait ces inscrits jamais présentés des « fantômes ». Jamais venus, ils étaient pourtant inscrits et pris en compte dans les effectifs. C’était bien commode. Cette différence entre le nombre d’inscrits et le nombre d’élèves réellement présents allégeait les effectifs. Cela permettait parfois d’éviter une fermeture de classe. L’administration fermait les yeux, surtout lorsque l’instit concerné ou le directeur était syndiqué ou doté d’une forte personnalité. Il arrivait que l’inspecteur vienne à l’école compter les élèves effectivement présents et vérifier la sincérité de son subordonné. Ces pratiques ont disparu avec les bases de données informatiques qui interdisent l’inscription d’un élève qui n’a pas été radié de son ancienne école.
Pendant la guerre, les écoles étaient pleines de « fantômes ».

− p. 184

LES JUSTES

Dans son livre L’Epopée des Justes de France, Hubert Hannoun parle d’un « héroïsme parfois inconscient de lui-même » à propos des Justes. (…)

Parmi ces 1 262 Justes, il y a 138 Parisiens. Pour 103 d’entre eux, la profession est mentionnée. Hubert Hannoun les recense ainsi :

  • Ouvriers- employés : 32, soit 31,06%
  • Artisans : 12, soit 11,65%
  • Enseignants : 12, soit 11,65%
  • Religieux catholiques : 7, soit 6,79%
  • Policiers : 5
  • Fonctionnaires : 3
  • Pasteurs protestants : 3

Douze collègues parisiens. Ce que j’aurais fait, ce que je ferais dans une telle situation, est une question que je me pose souvent, et je ne suis pas le seul. Répondre serait présomptueux.

− pp. 206-207

(A.W. évoque ici une situation récente où deux élèves « oubliés » à l’école étaient sans nouvelles de leurs parents, et qu’avec l’aide du gardien, il avait improvisé un dîner en attendant l’arrivée de la mère) :

Tous nous avions été à notre place, à notre juste place. J’imagine que ç’a été ça être Juste. Mais avec plus de risques. Être à sa place, à sa juste place et ne pas se dérober à à l’idée de ce qui doit être et de ce qui ne devrait pas exister. Ouvrir sa porte.

− p. 209

LA POSE DES PLAQUES SUR LES ECOLES PARISIENNES

Ces poses de plaques sur les murs des écoles parisiennes n’ont pas toujours été faites dans l’unanimité. Dans certains établissements, des enseignants ou des parents d’élèves se sont opposés à ces cérémonies ou ont refusé d’y participer. Les raisons invoquées ? La laïcité d’abord. Dans une institution, l’école, où les notions de races et d’appartenance religieuse ne sauraient exister, pourquoi évoquer le souvenir des enfants « juifs » ? Et puis graver le mot « Juif » sur une plaque commémorative, n’était-ce pas prendre le risque de susciter l’antisémitisme ? Ne risquait-on pas de traumatiser les élèves en évoquant la déportation des enfants, leur mort dans des camps d’extermination ? Enfin, cet argument qui traîne sur de sites Internet et dans des milieux infréquentables : on parle toujours des Juifs et que fait-on pour les Cambodgiens, que fait-on pour les Tziganes, les Rwandais, les Arméniens, les Africains victimes de l’esclavage, les Indiens d’Amérique du Nord ?
Il n’empêche, en un peu moins de vingt ans, grâce à l’action du comité Ecole de la rue Tlemcen et grâce aux associations pour la mémoire des enfants juifs déportés (AMEJD), des plaques commémoratives ont été placées dans toutes les écoles de Paris où des élèves avaient été déportés, donnant ainsi un monument funéraire à ces enfants qui n’en avaient pas.

Quant aux plus jeunes, ceux qui n’étaient jamais allés à l’école, c’est dans les squares que l’on se souvient d’eux. Dans les squares où l’on suppose qu’ils venaient jouer, un monument a été érigé avec leurs noms gravés.

− p. 231

(C’est vrai) en bas de mon escalier, face à mes quarante CM2, je n’évoque pas la mémoire des Amérindiens exterminés par les conquistadors, je n’évoque pas les Africains capturés par des nervis, vendus par des commerçants bien souvent arabes, maltraités, assassinés par des colons blancs. Je n’évoque pas les Arméniens, je n’évoque pas les Ukrainiens massivement assassinés par la politique criminelle de Staline, je n’évoque pas les Tziganes, les Cambodgiens, je n’évoque pas les Rwandais, je n’évoque pas… Non, je me contente d’évoquer Bernard, Max, Joseph, Armand, Samuel qui étaient élèves dans mon école et qui ont été gazés. Il se trouve qu’ils étaient juifs ou désignés comme tels par des Etats criminels. Mais rassurez-vous, Nico, Patrick, Guillaume, Hedy, pauvres jeunes gens traumatisés par des enseignants philosémites, rassurez-vous. Samuel, Bernard, Max, Joseph et leurs copains eussent-ils été rwandais, arméniens, tziganes, cambodgiens, que je réunirais les élèves de CM2 pour évoquer leur souvenir.

Éduquer c’est, à l’image du Larousse, semer à tout vent. Sur quel terrain ces graines tomberont-elles ? Qu’importe. Je persiste. L’école doit bien ces quelques graines de souvenir à ses anciens élèves.

− p. 233

Au début des années 80, grande nouveauté ! Les remarques et appréciations de la colonne 14 disparaissent. N’y figurent plus que des renseignements concernant les redoublements, les orientations éventuelles en classe spécialisée, les passages au collège. Les directeurs s’abstiennent désormais de porter des jugements sur la tenue, le comportement, les capacités intellectuelles et le niveau de leurs élèves.

Bien sûr, Mai 1968 est passé par là avec sa remise en question de l’autorité de l’Etat et des institutions ; Michel Foucault aussi et son Surveiller et punir. Mais c’est aussi que ces directeurs, enfants durant la guerre, ont appris à se méfier des écrits. Contrairement à leurs prédécesseurs, mes collègues ont pris le parti des individus contre l’institution. Ils nous ont légué leur prudence et leurs scrupules.

− pp. 254-255

ÉVOCATION DE JOSEPH MIGNERET,
DIRECTEUR DE L’ECOLE DES HOSPITALIÈRES ST GERVAIS

Quel temps faisait-il à Paris, ce vendredi 2 octobre 1942 ? Était-ce un matin pâle et lumineux comme il y en a parfois en automne, un matin dont la fraîcheur humide annonce une belle et chaude journée, une des dernières avant l’hiver ? Était-ce déjà la morne journée d’une troisième année de guerre ? Comme tous ses collègues parisiens, comme moi chaque matin, Joseph Migneret se tenait sur le seuil de son école. Il accueillait les enfants qui se présentaient, répondait aux parents, calmait les inquiétudes. Les classes étaient faites, les listes recopiées, les enseignants à leur poste. La cloche allait sonner, les rangs se former, l’école pouvait commencer. Ne manquaient plus que les élèves.

Le directeur n’avait pas écrit à son supérieur hiérarchique. C’était inutile. Les temps étaient au silence et aux poings serrés. Plus tard, il avait reçu la jeune Frida Wattenberg, la monitrice des scouts israélites. Elle avait besoin de faux papiers, il lui en avait fabriqué.

A l’été 1945, ou peut-être à la rentrée parce que Migneret avait passé les vacances à Antony où j’imagine il avait un pavillon (Antony, dans ces années-là c’était presque la campagne!), il avait rencontré Milo Adoner, un de ceux qui « en étaient revenus ». Il lui avait ans doute demandé des nouvelles de Joseph, Abraham…

Et un ancien élève lui avait dit. Il lui avait dit l’arrivée du train, les portes que l’on ouvre, les cris… Il lui avait dit ce que nous savons pour l’avoir lu : l’épuisement, la peur, la violence, les hurlements, les coups. La sélection et puis la marche vers les chambres à gaz.
Joseph Migneret l’avait écouté. Il avait pensé aux gamins, aux gosses, à ses élèves. Il s’était souvenu de petits faits, des incidents, des bêtises qui devenaient soudain sans importance, colères d’adultes et chagrins d’enfants. Il avait retrouvé des visages, des noms, ceux-là mêmes qui sont gravés sur le mur de l’école.

Il avait su la détresse de leurs dernières semaines, l’épouvante de leur dernier jour. Et, dit-on, cela l’avait profondément affecté. Une douleur dont il était mort.
Peut-être que ce n’est pas vrai. Peut-être qu’il est mort d’une maladie banale, mort de vieillesse à une époque où soixante ans c’était la vieillesse. Qu’importe. Moi, je garde ce chagrin dont on ne se relève pas, je le prends en héritage. La douleur de mon collègue me renforce, elle me protège de l’indifférence. Elle me tient éveillé, vigilant.

− pp. 264-265

___ ∴ ___

« L’action qui n’a un sens que pour les vivants, n’a de valeur que pour les morts, d’achèvement que dans les consciences qui en héritent et la questionnent. (…)
Notre héritage n’est précédé d’aucun testament.»

René CHAR, Feuillets d’Hypnos

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