# Vérité

Citations

La vérité légendaire est d’une autre nature que la vérité historique. La vérité légendaire, c’est l’invention ayant pour résultat la réalité.
Victor Hugo
[In :  Quatre-vingt-treize]

La vérité est une illusion et l’illusion est une vérité.
Rémy de Gourmont

Ce que l’homme appelle vérité, c’est toujours sa vérité, c’est-à-dire l’aspect sous lequel les choses lui apparaissent.
Protagoras

La vie a besoin d’illusions, c’est-à-dire de non-vérités tenues pour des vérités.
Friedrich Nietzsche
[In : Le Livre du philosophe]

Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité.
[Ibid.]

Une œuvre d’art n’expose pas une vérité préétablie ; elle incarne une vérité vécue.
André Maurois
[In : Ce que je crois]

Il ne faut pas dire toute la vérité, mais il ne faut dire que la vérité.
Jules Renard
[In : Journal]

La vérité c’est qu’il n’y a pas de vérité (y compris celle-ci).
Jacques Rouxel
[In : les Shadoks]

Cette vieille erreur, qu’il n’y a de parfaitement vrai que ce qui est prouvé, et que toute vérité repose sur une preuve, quand, au contraire, toute preuve s’appuie sur une vérité indémontrée.
Arthur Schopenhauer
[In : Le Monde comme volonté et comme représentation]

Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas… Les mots y manquent… C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel.
Jacques Lacan
[Extrait de Séminaire]

La vérité est dure comme le diamant et fragile comme la fleur de pêcher.
Gandhi
[In : Autobiographie ou Mes expériences de vérité]

Mon exigence pour la vérité m’a elle-même enseigné la beauté du compromis.
[Ibid.]

La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde, c’est la mort.
Louis-Ferdinand Céline
[In : Voyage au bout de la nuit]

Il n’est pas de tyran au monde qui aime la vérité ; la vérité n’obéit pas.
Alain

«Chacun sa vérité» est une formule juste car chacun se définit par la vérité vivante qu’il dévoile.
Jean-Paul Sartre

Si la vérité blesse, c’est la faute de la vérité.
Nicolas Sarkozy
[Extrait d’une Conférence de presse – 4 Mai 2004]

La vérité est toujours plus surprenante que la fiction, parce que la fiction doit coller à ce qui est possible, alors que la vérité, elle, n’y est pas obligée.
Mark Twain

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.
Rabindranàth Tagore

Nul doute : l’erreur est la règle : la vérité est l’accident de l’erreur.
Georges Duhamel
[In : La Chronique des Pasquier]

S’il y avait une seule vérité, on ne pourrait pas faire cent toiles sur le même thème.
Pablo Picasso

Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité.
Arthur Conan Doyle
[In : Le signe des Quatre]

Pour atteindre la vérité, il faut une fois dans la vie se défaire de toutes les opinions qu’on a reçues, et reconstruire de nouveau tout le système de ses connaissances.
René Descartes

Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme ; nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme(1).
Blaise Pascal
[in : Pensées]

(1) Doctrine de Pyrrhon, qui, entre les dogmatiques qui prétendaient qu’il y a une vérité absolue, et les sophistes qui le niaient, voulait que le philosophe s’abstint.
 

Un homme est toujours la proie de ses vérités.
Albert Camus

[In : Le mythe de Sisyphe]

En vérité, le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout.
[Ibid]

Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont.
Friedrich Nietzsche
[In : Le livre du philosophe]

L’homme est de glace aux vérités ; Il est de feu pour les mensonges.
Jean de La Fontaine
[In : Le statuaire et la statue de Jupiter]

Je vois très bien que le talent n’a de valeur que parce que le monde est enfantin. Si le public avait la tête assez forte, il se contenterait de la vérité.
Ernest Renan
[In : Premiers pas hors de Saint-Sulpice]

Nos yeux, nos oreilles, notre odorat, notre goût diffèrent, créent autant de vérités qu’il y a d’hommes sur la terre.
Guy de Maupassant
[Extrait de Pierre et Jean]

La vérité - Sculpture du Jardin des Plantes à Paris, qui fait référence à une légende romaine selon laquelle on ne peut retirer sa main de la bouche de la vérité que si l'on n'a pas menti.

La vérité – Sculpture du Jardin des Plantes à Paris, qui fait référence à une légende romaine selon laquelle on ne peut retirer sa main de la bouche de la vérité que si l’on n’a pas menti.

 

 

Un poème

La fable et la vérité.
Jean-Pierre Claris de Florian

Illustration Victor Adam.

La vérité, toute nue,
sortit un jour de son puits.
Ses attraits par le temps étoient un peu détruits ;
jeune et vieux fuyoient à sa vue.
La pauvre vérité restoit là morfondue,
sans trouver un asyle où pouvoir habiter.
À ses yeux vient se présenter
la fable, richement vêtue,
portant plumes et diamants,
la plupart faux, mais très brillants.
– Eh ! Vous voilà ! Bon jour, dit-elle :
que faites-vous ici seule sur un chemin ?
La vérité répond : vous le voyez, je gèle ;
aux passants je demande en vain
de me donner une retraite,
je leur fais peur à tous : hélas ! Je le vois bien,
vieille femme n’ obtient plus rien.
– Vous êtes pourtant ma cadette,
dit la fable, et, sans vanité,
par-tout je suis fort bien reçue :
mais aussi, dame vérité,
pourquoi vous montrer toute nue ?
Cela n’ est pas adroit : tenez, arrangeons-nous ;
qu’ un même intérêt nous rassemble :
venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble.
Chez le sage, à cause de vous,
je ne serai point rebutée ;
à cause de moi, chez les fous
vous ne serez point maltraitée :
servant, par ce moyen, chacun selon son goût,
grace à votre raison, et grace à ma folie,
vous verrez, ma sœur, que par-tout
nous passerons de compagnie.

[In : Fables – Livre 1]

Quelques textes

Dans une lettre (trop peu connue), Hannah Arendt a rappelé que la Vérité n’est pas un résultat de la réflexion – elle en est la précondition et le point de départ : sans une expérience préalable de la Vérité, nulle réflexion ne peut se développer. Mais cette évidence indiscutable des premiers principes avait déjà été illustrée il y a deux mille trois cents ans par un apologue célèbre de Zhuang Zi :

Zhuang Zi et le logicien Hui Zi se promenaient sur le pont de la rivière Hao. Zhuang Zi observa : «Voyez comme les petits poissons qui frétillent, agiles et libres; comme ils sont heureux!»

Hui Zi objecta : «Vous n’êtes pas un poisson; d’où tenez-vous que les poissons sont heureux ?»

– Vous n’êtes pas moi; comment pouvez-vous savoir ce que je sais du bonheur des poissons ?

– Je vous accorde que je ne suis pas vous et, dès lors, ne puis savoir ce que vous savez. Mais comme vos n’êtes pas un poisson, vous ne pouvez savoir si les poissons sont heureux.

– Reprenons les choses par le commencement, rétorqua Zhuang Zi, quand vous m’avez demandé «d’où tenez-vous que les poissons sont heureux» la forme même de votre question impliquait que vous saviez que je le sais. Mais maintenant, si vous voulez savoir d’où je le sais – eh bien je le sais du haut du pont.

[In : Le bonheur des petits poissons – Simon LEYS – Ed° Lattès 2008]

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Extraits de "cours de philosophie" proposés sur le Net

Vérité : quelques préalables

La vérité concerne l’ordre du discours, et il faut en cela la distinguer de la réalité.

Elle se définit traditionnellement comme l’adéquation entre le réel et le discours. Qualité d’une proposition en accord avec son objet.

La vérité formelle, en logique, en mathématiques c’est l’accord de l’esprit avec ses propres conventions. La vérité expérimentale c’est la non-contradiction de nos jugements, l’accord et l’identification de nos énoncés à propos d’un donné matériel.

On distinguera soigneusement la réalité qui concerne un objet (ce cahier, cette lampe sont réels) et la vérité qui est une valeur qui concerne un jugement. Ainsi le jugement : « ce cahier est vert » est un jugement vrai ou bien un jugement faux. La vérité ou la fausseté qualifient donc non l’objet lui-même mais la valeur de mon assertion.

La philosophie, parce qu’elle recherche la vérité, pose le problème de ses conditions d’accès et des critères du jugement vrai.

La vérité sortant du puits armée de son martinet pour châtier l’humanité – Jean-Léon Gérome (1824-1904)

La « révolution copernicienne » de Kant

Publiée en 1748, l’Enquête sur l’entendement humain de David Hume, oeuvre maîtresse du scepticisme empirique, détermine l’un des virages les plus marquants en philosophie des sciences et en théorie de la connaissance. Emmanuel Kant lit l’ouvrage, sans doute vers 1770. Pour lui, c’est un tremblement de terre : « Hume m’a sorti de mon sommeil dogmatique » écrira-t-il. Jusqu’à cette date, en effet, Kant exerçait en tant que professeur (notamment d’astronomie) et avait adopté une position philosophique parente de celle de Platon et de Descartes, où l’existence d’une vérité ne fait aucun doute. La lecture de l’Enquête lui montre que la science n’est peut-être qu’un échafaudage chancelant, puisque la « vérité » dépend de l’expérience. Kant, à presque cinquante ans, va alors donner la priorité à la philosophie : il entame une « nouvelle carrière », si l’on ose dire. Après onze ans d’efforts, il publie, en 1781, l’une des plus grandes oeuvres philsophiques de tous les temps: la Critique de la raison pure.

Il y apaise la querelle entre dogmatiques et sceptiques par une découverte, littéralement, renversante, dont l’apparente évidence peut décontenancer.

« 7 + 5 = 12 »

Quoi de plus évident que cette simple vérité ? Quoi de plus banal que cette addition enfantine ? Et pourtant…

Comme toutes les vérités mathématiques, « 7 + 5 = 12 » est vraie de toute éternité : elle n’a donc nul besoin d’une expérience pour être « prouvée », aussi doit-on la considérer comme a priori ; mais par ailleurs, remarque Kant, « 12 » présente certaines propriétés intéressantes (il est pair, il est composé de deux chiffres…) que ne possèdent ni 7, ni 5 (et à plus forte raison ni + ni =). Il faut donc admettre que la mise en relation mathématique de 7 et 5 par le biais de l’opération « addition » nous enseigne quelque chose que nous ne savions pas au démarrage, lorsque nous ne disposions que de 7, 5, + et =.
La proposition « 7 + 5 = 12 » est donc synthétique.

Concluons : elle est synthétique ET a priori. (Remarquons au passage que Kant propose ici une vraie démarche philosophique : il dévoile un sens nouveau d’un constat en apparence trivial – en quelque sorte, il augmente l’intérêt du monde.)

Types de propositions vraies :

A priori et analytique :  « Un triangle a trois côtés. »
A posteriori et analytique : Ø

A priori et synthétique  :   « 7 + 5 = 12 »
A posteriori et synthétique : « La vache est la proie du loup. »

Conception révolutionnaire ! Au fond, le problème de l’affrontement entre dogmatiques et sceptiques tient à une sorte de « manque d’ouverture » intellectuel.

Pour les premiers, si une proposition est vraie, c’est forcément qu’elle doit être, d’une manière ou d’une autre, analytique (le prédicat « proie du loup » doit être en quelque sorte « englobé » dans l’Idée de vache) – position insoutenable parce qu’à ce compte, chaque Idée de chaque chose englobe toutes les choses de l’univers.

Pour les seconds, les analytiques a priori ne sont pas du tout des « vérités » puisqu’elles se contentent de redites formelles privées de contenu informatif – là aussi, position insoutenable, car il est clair qu’une proposition du type « Un triangle a trois côtés » est vraie. En somme, les uns et les autres campent sur leurs positions ; mais entre elles, il existe un pont, un moyen de les réconcilier, explique Kant : les propositions synthétiques a priori.

Ces propositions présentent deux propriétés fascinantes : d’une part, elles sont vraies indépendamment de toute expérience – donc tous les êtres humains, quel que soit leur vécu, peuvent s’entendre sur elles ; et d’autre part, elles nous enseignent vraiment quelque chose que nous ne savions pas au départ : elles sont donc fécondes.

Qu’espérer de mieux ? Il peut paraître, alors, de la plus extrême urgence de recenser et de classer ces propositions synthétiques a priori sur lesquelles on poura fonder solidement les sciences expérimentales. Sitôt ce programme esquissé, cependant, surgit une autre découverte tout aussi importante que « 7 + 5 = 12 »

La crise de la raison

Kant parvient à dépasser dogmatisme et scepticisme tout en les synthétisant ; mais il n’y parvient qu’au prix d’une redéfinition de la connaissance comme « composé » de sensations et de formes a priori de la sensibilité ; d’où un affaiblissement conséquent de la notion de vérité car, d’une part, s’il existe des phénomènes incompatibles avec ces formes a priori de la sensibilité, alors nous ne pourrons jamais les connaître (en particulier, pour Kant, l’Absolu intemporel est inconnaissable) ; et d’autre part, dans la mesure où notre esprit ne peut appréhender les noumènes que « au travers » de ces formes a priori de la sensibilité, alors nous ne pouvons jamais espérer saisir la vérité même des noumènes, des choses telles qu’elles sont « en réalité » : tout au plus parviendrons-nous à proposer une description à peu près correcte des phénomènes – c’est-à-dire des objets tels qu’ils nous apparaissent à nous, pauvres humains, à travers le « filtre » brumeux de nos intuitions pures.

En somme, nous pouvons formuler ce qui, à tous points de vue pratiques, constituera pour nous humains une « vérité » à propos des phénomènes : parce que, de facto, cette formule rendra compte de ce que les humains, en tant qu’humains, observent devant ce phénomène (la formule sera donc admise universellement, ainsi les lois de Newton) ; mais il n’existe à première vue aucune raison de penser que cette formule rend compte de l’intégralité du noumène que ce phénomène indique. Autrement dit : il n’y a aucune raison de penser que notre formule « universelle » soit « adéquate à la chose » ; et, pire, nous n’aurons jamais le moindre moyen de déterminer cette adéquation ou cette inadéquation, puisque nous n’avons pas d’accès direct et « pur » (c’est-à-dire sans mélange de structures mentales a priori) au noumène.

Fracas terrifiant ! Kant ne nie pas que nous ayons un « point de contact » avec le réel, mais il nie que ce point de contact ait les qualités requises pour nous donner une vue claire, distincte, exacte, lucide, exhaustive et rigoureuse (c’est-à-dire, pour résumer, « vraie ») du réel. Ce faisant, il prépare l’événement philosophique majeur du XXè siècle : la « crise de la raison ».

Le rationalisme moderne et ses critiques

Rappelons, à titre préliminaire, que les promesses de la raison (promesses de pouvoir, de liberté, de bonheur et de paix) s’appuyaient toutes sur la possibilité d’atteindre une vue lucide (donc efficace) sur le réel. On voit facilement ici comment Kant fissure le socle du rationalisme moderne. Pourtant, la position de Descartes et de ses héritiers n’avaient pas manqué, avant Kant, de soulever plusieurs critiques. Pour les comprendre, il convient de dégager les présupposés du rationalisme. On en dénombre trois.

1 – L’univers présente une cohérence (un « ordre du monde ») : même si un phénomène semble à première vue inexplicable, il doit quand même pouvoir s’expliquer par les « lois de la nature » (ou par le « plan de Dieu »). Poincaré l’exprime par cette formule ramassée : « Le miracle, c’est qu’il n’y a pas de miracle. » Dans une version croyante, Leibniz estime que, si « miracle » il y a (c’est-à-dire intervention directe de Dieu dans le cours du monde par des moyens surnaturels – ainsi l’ouverture de la mer Rouge devant les Hébreux – ci-contre, fresque du 4è siècle, catacombes de Rome), ce « miracle » s’explique néanmoins parce que Dieu a ses raisons (pour Leibniz, le surnaturel, parce qu’il sert les plans d’un Dieu à la fois tout-puissant et tout-sage, n’est pas irrationnel).

2 – La raison humaine parvient à connaître cette cohérence. Comment ? Nous n’en savons rien, et peut-être n’en saurons-nous jamais rien : Einstein lui-même remarque que « La chose du monde la plus incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible. » Pourtant, ce mystère n’a, jusqu’à une période récente, guère troublé la pensée occidentale : et de fait, par son efficacité même, par sa puissance de prédiction, par son aptitude à concevoir des objets techniques « qui marchent », la raison a souvent paru « en prise » avec l’ordre de l’univers.

3 – La raison humaine parvient dans la plupart des cas à dominer les autres inclinations humaines (notamment les passions, les appétits et les désirs) et à gouverner nos choix.

Tout philosophe qui soutient ces trois présupposés (par exemple Epictète, Descartes, Leibniz…) peut être dit « rationaliste ». Qu’un seul de ces présupposés soit abandonné par un auteur, et l’on ne peut plus le qualifier de « rationaliste ».

Une tradition bien antérieure à Kant rejetait le troisième présupposé ; ainsi lorsque Pascal écrit : « Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point » ; ou lorsque Rousseau s’exclame : « la froide raison n’a jamais rien fait d’illustre » ; ou bien encore lorsque Epicure fait du plaisir l’unique moteur de notre vie. De nombreux philosophes niaient ainsi que la raison pût toujours sortir victorieuse d’un affrontement avec nos inclinations irrationnelles ou animales. Cette tradition a connu, à partir de la deuxième moitié du XIXè siècle, un développement inattendu chez certains héritiers de Hegel, lesquels ont soutenu que la raison humaine individuelle (donc solitaire) était totalement incapable de surmonter les déterminismes du groupe : ainsi pour Marx les destins individuels se trouvent-ils contraints par un mouvement historique beaucoup plus vaste, celui de la « lutte des classes ». Même son de cloche dans la pensée sociologique – notamment chez Durkheim – pour qui l’ordre social domine entièrement les impulsions personnelles.

Cependant, et ce point est évidemment capital pour la compréhension de notre civilisation, non seulement une majorité, mais à ma connaissance tous les philosophes occidentaux jusqu’à une période très récente soutenaient les deux premiers présupposés rationalistes ; et non seulement les philosophes, mais aussi la plupart des religieux, des mystiques, et même des poètes. Lorsque Ovide, l’auteur si imaginatif et si audacieux des Métamorphoses, écrit « Je vois le bien, je l’approuve, et je fais le mal », il conteste le troisième présupposé et affirme les deux premiers d’un même souffle.

Il faut attendre le début du vingtième siècle pour que les deux premiers présupposés se voient ébranlés de manière sérieuse ; de manière brutale ; de manière irrévocable ; et le plus surprenant dans cette histoire, c’est que les attaques les plus violentes contre la forteresse sont venues… des sciences, y compris des sciences exactes, c’est-à-dire de ceux qui, à première vue, étaient les mieux placés pour défendre la raison cartésienne bec et ongles.

La Vérité sortant du puits
Peinture d’Edouard Debat-Ponsan,
musée de l’Hôtel de ville d’Amboise, dépôt du musée d’Orsay
© Ville d’Amboise

Autre proposition d'approche (cours de philosophie sur le Net)

La vérité : Les enjeux de la notion – une première définition

La Verite_Jules-Joseph_LEFEVRE_1836-1911

La Verite par Jules-Joseph LEFEVRE (1836-1911)

Approcher le problème de la vérité suppose en premier lieu de briser l’identification « non philosophique » entre vérité et réalité. Nous avons tendance à juger que ce qui est vrai est ce qui est réel. Pourtant, on ne peut qu’admettre la différence suivante : supposons que je regarde le soleil, je dirai sans hésitation qu’il est réel ; mais quel sens y aurait-il à dire que le soleil est vrai ? Lorsque j’affirme que quelque chose est réel, je ne fais rien d’autre que reconnaître son existence. La vérité semble exiger autre chose qu’une telle reconnaissance.

Dans notre exemple, ce n’est pas le soleil lui-même qui peut être dit vrai ou faux mais notre représentation ou notre jugement : si je dis « cela est le soleil » en désignant la lune, alors mon affirmation sera fausse tandis que si je désigne le soleil elle sera vraie. La distinction de la vérité et de la réalité se dévoile encore si l’on reprend un exemple de Descartes : en effet, nous pouvons avoir en notre esprit des représentations qui ne sont qu’imaginaires (ex : la représentation d’une Chimère) donc fausses car ne renvoyant à rien d’existant en dehors d’elles, et qui pourtant ont une certaine réalité en tant qu’elles sont bien des choses dans notre esprit.

Ayant ainsi explicité la différence de la vérité et de la réalité, il n’en faut pas pour autant conclure que ces deux concepts sont sans rapports aucun. C’est même autour de la question de ces rapports que s’affrontent les différentes conceptions de la vérité. On peut en effet prendre comme critère de vérité d’un jugement sa conformité avec la réalité. C’est la thèse de la vérité-correspondance. Inversement, on peut penser que la vérité se définit avant tout par la cohérence de la pensée avec elle-même, l’accord qu’elle manifeste entre ses différentes assertions. Étant donné notamment l’abîme ontologique qui sépare une idée d’une chose, la conformité du rapport de la pensée à la réalité ne peut être évalué immédiatement. C’est la thèse de la vérité-cohérence. Les différentes théories de la vérité que nous allons à présent exposer se distribuent assez bien autour de ces deux pôles sans toutefois s’y réduire dans la mesure où elles fournissent chacune des contributions originales qui ne se laisse enfermer dans aucun modèle prédéfini.

La vérité métaphysique

« Il est absolument nécessaire que Dieu ait en lui-même les idées de tous les êtres qu’il a créés, puisque autrement il n’aurait pas pu les produire, et qu’ainsi il voit tous ces êtres en considérant les perfections qu’il renferme auxquelles ils ont rapport (…) il est certain que l’esprit peut voir en Dieu les ouvrages de Dieu, supposé que Dieu veuille bien lui découvrir ce qu’il y a dans lui qui les représente. »
Malebranche [In : De la recherche de la vérité]

Débutons en exposant la conception métaphysique (dogmatique) de la vérité, dont il faut reconnaître qu’elle n’est pas étrangère à la diffusion de la confusion de la vérité et de la réalité. En effet, Platon pense la vérité comme indépendante de la pensée et du discours. Il y a selon lui une réalité vraie qui ne s’oppose pas tant à une « réalité fausse » qu’à une réalité dégradée et aux apparences qui la constituent. Le monde sensible, auquel nous sommes attachés en raison de notre corporéité, est un monde ayant un faible degré de réalité en ce sens qu’il est peuplé de copies des Idées intelligibles. Or ce sont bien ces dernières qui constituent la vérité et cette vérité n’est pas une propriété de la pensée mais bien un autre être, un autre monde, le monde des Idées. Chez Platon, la vérité ne s’accorde pas simplement avec la réalité, c’est elle-même qui est érigée en réalité, absolue, immuable, éternelle. La pensée grecque du logos, en tant que désignant simultanément le discours vrai et l’être ou réalité révélé dans le discours, est à la source d’une telle identification de la vérité et de la réalité chez Platon.

On retrouve une conception analogue dans le christianisme dans lequel est posée l’identité de Dieu et de la vérité (plus encore le dogme même de la Création semble indiquer que toutes les choses sensibles reflètent l’archétype divin). Les réflexions de Descartes et Malebranche sur la nature des idées ne sont pas étrangères à cette conception. Pour Descartes, les idées claires et distinctes, vraies (idées qui sont des créations de Dieu), représentent immédiatement des natures simples, autrement dit des réalités : c’est le cas par exemple de l’idée d’étendue (l’étendue étant constitutive de la réalité matérielle) et de l’idée de pensée (la pensée étant constitutive de la réalité spirituelle). Malebranche quant à lui pense que puisque les idées sont éternelles et immuables, elles ne peuvent résider que dans un être qui possède lui aussi ces prédicats, c’est-à-dire Dieu. L’esprit humain est incapable de faire naître de telles idées par lui-même (seul un orgueil démesuré peut le faire même) ; il ne possède donc pas ces idées ; chaque fois qu’il s’y rapporte, c’est en réalité qu’il les contemple en Dieu ; c’est la célèbre thèse de la vision en Dieu.

Idées, propositions, réalité

« La première signification donc de Vrai et de Faux semble avoir tiré son origine des récits ; et l’on a dit vrai un récit quand le fait raconté était réellement arrivé ; faux, quand le fait raconté n’était arrivé nulle part. Plus tard, les Philosophes ont employé le mot pour désigner l’accord d’une idée avec son objet ; ainsi, l’on appelle idée vraie celle qui montre une chose comme elle est en elle-même ; fausse celle qui montre une chose autrement qu’elle n’est en réalité. »
Spinoza [In : Pensées métaphysiques]

La nature de l’idée, en tant que représentant formellement une chose qu’elle n’est pas, rattache cependant Descartes et Malebranche à une pensée qui n’est plus celle de l’identité entre vérité et réalité mais celle de la conformité de l’idée à la chose : « aedequatio rei et intellectus » écrit Saint-Thomas. Cette formule a l’avantage de souligner l’écart qui sépare la représentation ou la proposition de la réalité, écart qui leur interdit de se fondre l’une dans l’autre ; ce n’est plus une identité qui est postulée, mais un accord, une correspondance, une adéquation. Cette thèse, qui a été qualifiée de réaliste, trouve son origine dans la pensée d’Aristote qui se sépare de la conception platonicienne. Aristote définit la vérité comme la conformité de la proposition, de ce qui est dit, à la réalité. La proposition est vraie si les faits dont elle rend compte sont tels qu’elle les décrit ; elle est fausse si les faits sont autrement qu’elle ne les décrit.

Cette conception de la vérité a traversé toute l’histoire de la philosophie et l’on peut dire que c’est Kant le premier qui l’a profondément contestée. Mais avant de présenter une telle remise en question, nous voudrions montrer comment certains philosophes du 20ème siècle ont pu continuer à défendre cette position. C’est le cas de Russel pour qui toute proposition douée de sens doit, en droit sinon en fait, pouvoir être vérifiée ou infirmée, être dite vraie ou fausse. C’est la correspondance avec un état de choses qui rend une proposition vraie. Le fait que nous n’ayons actuellement aucune possibilité de savoir s’il y a correspondance ou absence de correspondance ne change rien à cette définition logique (répondant au principe du tiers-exclu selon lequel une proposition est soit vraie, soit fausse, mais ne peut pas être autre chose.) Tarski quant à lui pose cette définition à première vue étrange : « A est B » est vraie si et seulement si A est B [ici, les guillemets ont une importance capitale] « A est B » dénote l’usage d’un métalangage qui permet de parler de la proposition et qui est opposée au langage-objet utilisé pour parler des choses (A est B). La vérité est un prédicat qui appartient au métalangage ; elle est conférée à une proposition lorsque ce que décrit celle-ci est conforme à la réalité.

La vérité-forme

« Ils (Galilée, Torriccelli, Stahl) comprirent que la raison ne voit que ce qu’elle produit elle-même d’après ses propres plans et qu’elle doit prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements, suivant des lois immuables, qu’elle doit obliger la nature à répondre à ses questions et ne pas se laisser conduire pour ainsi dire en laisse par elle ; car autrement, faites au hasard et sans aucun plan tracé d’avance, nos observations ne se rattacheraient point à une loi nécessaire, chose que la raison demande et dont elle a besoin. »
Kant [In : Critique de la raison pure]

Kant semble être le premier à fournir une alternative à une telle pensée de la vérité-correspondance. Kant se pose la question de savoir comment la science est possible. Ce problème de la possibilité d’une connaissance s’avère plus aigu encore pour la métaphysique en tant que celle-ci prétend atteindre la chose en soi. Kant rejette les théories empiristes de Hume selon lesquelles les principes rationnels de la connaissance (par exemple la causalité) ne serait que des habitudes imprimées en nous par la répétition d’expériences similaires (par exemple l’expérience d’une connexion constante entre un événement A et un événement B qui le suit). Il faut selon Kant distinguer la matière des choses connues de la forme que confère à l’esprit cette connaissance, forme qui est a priori, c’est-à-dire précède toute expérience. L’esprit, bien loin de recevoir passivement les choses, leur impose une forme, une loi qui est la sienne (ainsi temps et espace ne sont pas des propriétés du monde mais des formes de la sensibilité ; de même pour la cause et l’effet, la causalité étant l’une des douze catégories de l’entendement). Ceci implique que ce que nous connaissons, ce n’est jamais la chose en soi, indépendante de l’esprit, mais les phénomènes, c’est-à-dire la manière dont elles nous apparaissent. Il y a donc nécessairement un relativisme de la connaissance. Tel est le sens de la révolution copernicienne opérée par Kant : la connaissance ne se fonde plus dans l’objet mais dans le sujet. Cependant, ce relativisme ne conduit aucunement à un arbitraire de la connaissance car les lois a priori de l’esprit sont universelles ; c’est pourquoi la science peut être dite vraie (remarquons, que sur le plan spéculatif, les prétentions de la métaphysique sont réduites à néant puisque la chose en soi est insaisissable). La vérité ne repose donc pas dans la matière de la connaissance, et donc dans une adéquation à la réalité, mais dans l’universalité de la forme de la connaissance.

La vérité scientifique

« L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu’on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique (…) Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit »
Bachelard [In : La formation de l’esprit scientifique]

Cette évocation de la pensée de Kant nous conduit naturellement à traiter de la vérité dans la connaissance scientifique. Intéressons-nous tout d’abord aux mathématiques. Celles-ci se réfèrent à des objets idéaux. Ainsi, la vérité d’un théorème de la géométrie ne se mesure jamais à des figures réelles. Lorsqu’on affirme que la somme des angles d’un triangle est égale à 180°, on ne prétend pas qu’il soit nécessaire qu’une figure tracée sur un tableau doive avoir la somme de ses angles exactement égale à 180° pour qu’on puisse la désigner comme étant un triangle. Une proposition mathématique se révèle vraie lorsqu’elle est le résultat d’une déduction faite à partir d’un système d’axiomes et de propositions déjà démontrées (auparavant, c’est une conjecture).

On peut penser que la thèse de la vérité comme adéquation à la réalité correspond mieux aux sciences expérimentales. En effet, pour qu’une proposition de la physique par exemple puisse être dite vraie, il faut qu’elle soit vérifiée expérimentalement (ou du moins qu’elle résiste à l’épreuve de la falsification). Les sciences expérimentales sont par conséquent dépendantes des faits, de la réalité. Cependant, il faut bien remarquer que pour qu’il y ait une hypothèse à vérifier, il faut nécessairement que cette hypothèse soit une anticipation de la réalité, une interprétation préalable. La somme des expériences passées ne saurait constituer d’elle-même une hypothèse (bien qu’elle puisse en certains cas la susciter) car celle-ci se situe à un tout autre niveau de généralité. De plus, l’objet des théorèmes scientifiques n’est jamais la réalité en soi, l’essence des choses, mais un ensemble de rapports que les choses entretiennent entre elles, rapports qui ne sont rien d’autre que les lois de la nature. De ces remarques, on peut conclure que la vérité scientifique est un construit de l’esprit ; ce n’est pas une description du monde mais bien plutôt une reconstruction de celui-ci (c’est pourquoi il peut exister des théories concurrentes).

Pour Bachelard, la vérité scientifique ne relève ni d’un idéalisme (selon lequel la science ne serait qu’une expression de l’esprit lui-même) ni d’un réalisme (selon lequel la science refléterait immédiatement la réalité). La raison n’est pas immuable ; au contraire elle progresse peu à peu en produisant ou adaptant des concepts qui répondent aux nouvelles expériences. La science est un processus dialectique procédant par critique des théories antérieures et élimination des obstacles épistémologiques. Le véritable ennemi de la science, c’est l’opinion.

Pour Piaget, la science échappe à l’alternative du réalisme et de l’idéalisme tout simplement car elle se définit par l’affrontement incessant de ces deux instincts ; si n’existait pas un tel affrontement, alors soit le réel serait inintelligible, soit il serait entièrement dissous dans une prétendue connaissance.

La vérité-utilité

« Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement haussées, transposées, ornées, et qui, après un long usage, semblent à un peuple fermes, canoniales et contraignantes : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus comme des pièces de monnaie, mais comme métal. »
Nietzsche [In : Vérité et mensonge au sens extra-moral]

Nietzsche a présenté une théorie tout à fait originale de la vérité. Il pose la question suivante : Pourquoi désirons-nous la vérité plutôt que l’erreur ? Autrement dit, pourquoi la vérité fait-elle l’objet de notre préférence et, plus encore, de notre vénération ? Cette question permet à Nietzsche d’affirmer que la vérité est avant tout une valeur. En ce sens, elle est directement dépendante des nécessités vitales. Si la réalité sensible a le plus souvent été considérée en philosophie comme le domaine de  l’illusion, de l’apparence, de l’erreur, c’est parce que cette réalité était fuyante, mouvante, changeante, qu’elle dépossède l’homme de sa maîtrise sur lui-même et son environnement. Au contraire, les catégories de l’être, de l’identité, de la substance, du durable, permettent à l’homme de reconnaître parmi le divers (le chaos) des sensations des points d’appui autour desquels orienter son action. La connaissance consiste ainsi à ramener le nouveau, le différent à du déjà connu. Mais ceci dévoile que la recherche de la vérité est en réalité une entreprise de falsification du réel consistant à gommer les différences entre les choses, à nier leurs perpétuelles métamorphoses. Ce que l’on appelle vérité n’est donc rien d’autre que l’erreur utile au développement de la vie. De l’utilité que procurait à l’homme un certain jugement, on a, dit Nietzsche, directement conclu à sa vérité. Or, la « réelle » vérité, c’est celle qu’on a toujours voulu ignorer, la vérité du devenir, de l’éternel écoulement des choses qu’évoquait Héraclite, c’est-à-dire la vérité du monde sensible.

On retrouve quelque chose de la pensée nietzschéenne dans le courant philosophique baptisé du nom de pragmatisme et notamment chez James. Pour lui, la vérité n’est pas quelque chose d’inerte à l’égard d’une réalité que la pensée ne ferait que copier. La pensée est indissociable de l’action. Une hypothèse scientifique ne se vérifie que par la réalisation d’une multiplicité d’opérations à la suite desquelles elle pourra être qualifiée de vraie. De plus, pour James, la vérité n’est rien d’autre que ce qui est utile, ce qui est avantageux. Or, l’utilité dépendant du domaine d’expérience, la vérité trouve elle aussi différentes formulations. Une vérité physique, c’est une vérité qui offre la possibilité de prévoir et d’agir de manière optimale. Une vérité psychologique ou intellectuelle, c’est une vérité qui nous procure un sentiment de rationalité, celui-ci n’étant rien d’autre qu’un sentiment de paix ou de repos. Enfin, une vérité religieuse, c’est une vérité qui nous offre un réconfort et nous permet de nous élever au-dessus de notre cas singulier.

L’intuition

« Si l’on compare entre elles les définitions de la métaphysique et les conceptions de l’absolu, on s’aperçoit que les philosophes s’accordent, en dépit de leurs divergences apparentes, à distinguer deux manières profondément différentes de connaître une chose. La première implique qu’on tourne autour de cette chose ; la seconde, qu’on entre en elle. La première dépend du point de vue où l’on se place et des symboles par lesquels on s’exprime. La seconde ne se prend d’aucun point de vue et ne s’appuie sur aucun symbole. De la première connaissance on dira qu’elle s’arrête au relatif; de la seconde, là où elle est possible, qu’elle atteint l’absolu. »
Bergson [In : La pensée et le mouvant]

Les théories de la vérité précédemment exposées semblent mettre à mal l’idée d’une vérité-correspondance, d’une vérité définie par sa conformité à la réalité. Néanmoins, cette idée peut être défendue, non plus dans une théorie de la proposition ou de la représentation, mais dans une théorie de l’intuition. Bergson distingue deux modes de connaissance. Le premier mode est l’intelligence qui envisage la chose de l’extérieur. L’intelligence, c’est une faculté pratique, visant l’action sur les choses. Son modèle originel est la fabrication d’outils. En ce sens, elle est directement tournée vers la matière considérée en tant que pur substrat passif de l’activité. L’intelligence fige le réel, en brise la continuité ; étant donné que le réel se définit par la mobilité, l’intelligence ne peut que le méconnaître. L’intuition est le second mode de connaissance ; elle se transporte à l’intérieur de l’objet pour «coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable». L’intuition est une sympathie par laquelle l’ineffable s’offre dans sa nudité, sa simplicité, une sympathie par laquelle l’esprit acquière la mobilité qui est celle du réelle et atteint par là un absolu.

Husserl, fondateur de la phénoménologie, va lui aussi fonder sa théorie de la vérité sur l’intuition, mais ce, d’une manière toute différente de celle de Bergson. Pour lui, l’intuition n’est en aucun cas une fusion avec l’objet, elle ne s’identifie pas à celui-ci. L’intuition phénoménologique relève du caractère intentionnel de toute pensée ; il n’existe pas de pensée qui ne tende pas vers quelque chose d’autre qu’elle ; la conscience est toujours conscience de… quelque chose. Certes, comme chez Kant, ce qui s’offre à l’intuition, ce n’est qu’un phénomène. Mais ce phénomène, pour Husserl, n’est pas une simple apparence masquant la chose en soi à jamais inaccessible. Dans l’intuition phénoménologique, c’est l’objet lui-même qui est donné (Husserl s’oppose par conséquent aux théories de la représentation : l’objet de ma pensée, ce n’est jamais l’idée d’une chose mais cette chose même).

La vérité et l’existence

«L’obnubilation est donc, lorsqu’on la pense à partir de la vérité comme dévoilement ; le caractère de n’être pas dévoilé et, ainsi, la non-vérité originelle, propre à l’essence de la vérité. L’obnubilation de l’étant en totalité ne s’affirme pas comme une conséquence subsidiaire de la connaissance toujours parcellaire de l’étant. L’obnubilation de l’étant en totalité, la non-vérité originelle, est plus ancienne que toute révélation de tel ou tel étant»
Heidegger [In : De l’essence de la vérité]

Terminons ici en exposant brièvement une conception « existentialiste » de la vérité. Pour Jaspers, une existence singulière est à elle-même sa propre vérité ; la vérité est l’autorévélation de l’existence. Comment alors la vérité peut-elle dépasser ce statut purement privé ? C’est dit Jaspers, la communication, notre rapport aux autres, qui nous dévoile leur vérité, comme la nôtre leur est dévoilée. Il y a de plus, ajoute Jaspers, une tension continuelle vers la Vérité, unique et définitive, qui demeure inaccessible. Heidegger quant à lui pense la relation que l’homme entretient avec la vérité plutôt que l’essence de la vérité en elle-même ; ou mieux encore, il pense que cette essence est inséparable de son rapport au Dasein (l’homme en ses structures existentielles), ce qui ne signifie en aucun cas pour lui que la vérité ne soit qu’un reflet de la subjectivité humaine. Heidegger revient au mot grec désignant la vérité, à savoir aletheia, mot qui signifie littéralement « le fait de ne pas cacher » et que l’on peut encore traduire par dévoilement. C’est en quelque sorte l’Être (la vérité étant toujours vérité de l’Être) qui se dévoile de lui-même à l’homme ; l’homme n’est donc jamais le « créateur » de l’Être et de sa vérité mais plutôt celui qui est en mesure de recueillir cette vérité, d’être « le berger de l’Être ». Enfin, il faut bien comprendre que le dévoilement n’est jamais total, définitif ; le dévoilement ne va pas sans un voilement. L’être se révèle toujours en même temps qu’il se soustrait.

Ce qu’il faut retenir

La vérité en tant que réalité : Platon distingue le monde sensible, monde de l’apparence, de l’illusion et le monde des Idées intelligibles, monde de la vérité. Les choses sensibles ne sont que des copies très imparfaites des Idées et en ce sens possèdent un degré moindre d’être, de réalité. La vérité est érigée en réalité.

Idées vraies et réalité : Pour Descartes, les idées claires et distinctes, les idées vraies, représentent immédiatement des natures simples, des réalités. Pour Malebranche, les idées, en tant qu’éternelles et nécessaires ne peuvent être produites par l’esprit ; elles sont vues en Dieu.

Proposition et réalité : Aristote affirme que la vérité appartient à la proposition, au jugement. Une proposition si ce qu’elle décrit est conforme à la réalité ; elle est fausse dans le cas contraire. Cette conception a été reprise au 20ème siècle par des penseurs tels que Russell et Tarski.

La vérité-forme : Pour Kant, la connaissance est relative au sujet connaissant. Elle consiste en l’application de formes a priori au divers de la sensation qui permet de structurer celui-ci, de l’organiser, d’en faire une expérience. Cette conception ne conduit aucunement au subjectivisme car les formes de la connaissance sont universelles.

La vérité scientifique : La science, bien que dépendante des faits, n’est pas une pure et simple description de la réalité. Les hypothèses scientifiques sont des anticipations, des interprétations qui précèdent l’expérience. De plus, la science ne vise pas l’essence des choses, mais leurs rapports mutuels (les lois de la nature). La science est un construit. Elle échappe à la fois à l’idéalisme et au réalisme (elle n’est ni dialogue de l’esprit avec lui-même, ni copie de la réalité).

La vérité-utilité : Pour Nietzsche, la vérité telle qu’on l’entend habituellement est avant tout une valeur ; elle répond à des nécessités vitales (et en ce sens il est possible qu’elle repose sur des erreurs). En ce sens, ce n’est parce qu’une chose est vraie qu’elle est par la suite utile aux hommes mais au contraire parce qu’elle est utile qu’on la dit vraie. Dans la pensée pragmatiste de James, la vérité est le résultat d’actions et se distingue par son caractère utile, avantageux dans les différents domaines de l’expérience.

L’intuition : Bergson pose que l’intelligence, en tant qu’elle est fondée sur l’activité première de la fabrication d’outils et donc sur la manipulation d’une matière inerte, passive méconnaît le réel en tant que celui se définit par sa mobilité. Seule l’intuition peut, par sympathie, pénétrer dans l’intimité, l’intériorité des choses. Pour Husserl, la conscience est toujours conscience de quelque chose, elle tend vers autre chose qu’elle. L’intuition phénoménologique ne donne pas l’idée de la chose mais la chose elle-même.

Vérité et existence : Jaspers affirme que la vérité est l’autorévélation de l’existence singulière. Quant à la communication, elle nous permet de dépasser notre singularité en nous dévoilant la vérité d’autres existences. Pour Heidegger, la vérité est aletheia, dévoilement de l’Être, celui-ci n’étant jamais définitif en ce qu’il s’accompagne toujours d’un voilement, d’un retrait.

Indications bibliographiques

Aristote, De l’interprétation ; Bachelard, Le nouvel esprit scientifique ; Bergson, La pensée et le mouvant ; Descartes, Médiations métaphysiques ; Heidegger, De l’essence de la vérité ; James, Pragmatism ; Jaspers, Sur la vérité ; Malebranche, De la recherche de la vérité ; Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral ; Piaget, Introduction à l’épistémologie génétique ; Platon, Phèdre ; Russell, Sens et vérité ; Tarski, La conception sémantique de la vérité.

Le chat – Philippe Gelück

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