THUAL François

De la bactérie à la baleine, le vivant est dévoration. Observez le fonctionnement de la cellule.

Un territoire peut être désiré pour l’une des trois raisons suivantes : parce qu’il donne un atout stratégique à son possesseur, parce qu’il contient des richesses économiques, des matières premières ou parce que son importance symbolique ou identitaire est immense. Vous voyez que j’ajoute un facteur « identité » à la phrase de Sartre dans la Critique de la raison dialectique : «les malheurs de l’humanité ne son que produit des tensions entre les hommes dus à la rareté».
[In : La passion des autres, CNRS Editions, Paris, 2011]

Face à tout conflit, il y a sept questions à se poser : qui veut quoi, pourquoi, comment, avec qui contre qui, où, quand. Une fois que l’on a répondu à ces éléments, on a 90 % des informations utiles pour comprendre les enjeux d’un conflit. Les 10 % qui restent sont indéterminables, c’est la place de l’événement, de l’aléatoire.
[Ibid]

Je suis tout à fait dans la pensée de Paul Valéry quand il dit : «Deux dangers menacent le monde : l’ordre et le désordre».
[Ibid]

Quarante ans après, lorsque je pense à mai 68, une phrase de Gramsci me revient à l’esprit : «Il y a crise quand le vieux n’arrive pas à mourir et le nouveau à naître».
[Ibid]

Les mythologies ne sont pas neutres. Même fausses, elles font l’«histoire», car les peuples agissent en fonction de ces mythologies. En général, les nationalismes identitaires se déploient selon un modèle gnostique en trois temps. «Il fut un temps où tout était merveilleux, où tout le monde vivait en paix dans la prospérité, puis un envahisseur est venu et a tout dtruit. Mais un jour nous retrouverons le paradis perdu». Tous les mythes identitaires fonctionnent avec ce moteur à trois temps : origine, déchéance et rédemption salutaire et réparatrice.
[Ibid]

Comme au cours d’une analyse, comprendre une situation géopolitique nécessite de remonter dans le temps. Comme l’écrivait Paul Valéry, «les événements sont l’écume. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la mer». Disons, de façon plus rigoureuse, que les évolutions de la matière sont lentes à évoluer et s’étalent dans le temps.
[Ibid]

Les tensions sont souvent le fait d’une jeune génération qui cherche à réparer une injustice plus ancienne. Dans le cas des Arméniens, qui a mis des bombes en France contre les Turcs ? Qui a occupé le consulat turc en 1981 ? Pas les gens qui avaient fui les massacres turcs en 1916. Ces derniers sont arrivés sur des bateaux en France et ont travaillé ainsi que leurs enfants. Ce sont les petits enfants qui récupèrent la problématique douloureuse des grands-parents et des arrière-grands-parents.
[Ibid]

Dans ma jeunesse, j’ai été marqué par la pensée du général de Gaulle : l’Europe des patries. Pour moi, l’Europe est un mariage de raison, pas un mariage d’amour. L’Europe existe, mis le sentiment européen est, à mon avis, une illusion. Elle existe parce qu’elle a une trentaine de nations avec des destins différents, qui ont en partie le mêmes origines identitaires et qui sont condamnées à rester ensemble par la férule de la géographie et l’appât du gain économique. Mais je n’ai jamais cru qu’une entité supra nationale européenne puisse fonder une identité nouvelle. Cependant, je pense que l’Europe demeure une zone productrice de valeurs fondamentales du XXIe siècle, de démocratie et de tolérance. Mais je ne crois pas à la fusion des populations européennes, à la disparition des nations, ni à l’existence d’un sentiment européen appelé à se substituer aux sentiments nationaux.
On commet une erreur fondamentale en voulant l’unanimisme en Europe. Le couple n’existe que parce qu’il réunit deux êtres distincts. La polyphonie musicale, parce que chacun y conserve sa voix et la met, dans un certain abandon, au service des autres, a donné des œuvres bien plus sublimes que les chants monocordes qui existent dans de nombreuses civilisations.
(…) D’ailleurs, aujourd’hui, il n’y a pas deux pays européens qui aient la même diplomatie ni la même lecture du passé du continent. Pour vous en rendre compte, prenez les livres sur la guerre de 14. Les Anglais vous expliquent qu’ils ont gagné la bataille de la Marne parce qu’ils ont tenu un secteur où les Allemands n’ont pas pu passer. Chacun tire la couverture à soi. C’est la «précarité du témoignage humain» comme on dit en justice, transposée et amplifiée dans le domaine de la reconstitution du passé, qu’essaient de rédiger les historiens.
[Ibid]

Pour les groupes humains, l’indépendance politique dans un cadre étatique semble être devenue la valeur suprême. De ce point de vue, l’Etat a changé de signification. Alors que Hegel le définissait, au début du XIXe siècle, comme le lieu de l’accomplissement des valeurs universelles de l’histoire humaine, il incarne aujourd’hui celui des égoïsmes identitaires parfois forcenés.
Ce changement s’initie avec le mouvement des nationalités qui débute en 1848 et qui aboutit à l’Europe de 1919, c’est-à-dire une Europe qui a vu apparaître le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qui répand l’idée que chaque groupe social doit avoir le contrôle de sa structure étatico-administrative. Le discours contemporain a tendance à sacraliser l’Etat au nom de l’identité. Pourtant l’origine des Etats reste aléatoire, car elle n’est pas toujours due à l’accomplissement d’une identité collective.
[Ibid]

Il existe une illusion étatiste qui, tout comme l’illusion souverainiste, consiste à croire que la liberté absolue est possible dès lors qu’on a eu accès à une indépendance formelle.
[Ibid]

Pourquoi un Serbe d’aujourd’hui a-t-il besoin de se référer à la grande Serbie de 1918 ? Le lien au territoire est peut-être la dernière adhérence de l’humanité à l’animalité. Se battre pour un morceau de terre n’est pas rationnel. Regardez le cas de l’Alsace-Lorraine dans la France de la IIIe République. On a perdu 1,4 millions d’hommes pour récupérer l’Alsace-Lorraine qui comptait 1,4 millions d’habitants ! Cette centralité du territoire dans les pathologies identitaires vient nous rappeler notre proximité avec le règne animal par l’ardeur passionnelle de l’appropriation territoriale et de l’enracinement identitaire dans celui-ci.
[Ibid]

Le monothéisme est paradoxal car le culte du dieu unique a donné lieu à une pluralité de courants religieux quine cessent de s’affronter. C’est le cas dans le christianisme, dans l’islam et même dans le judaïsme. C’est le paradoxe du monothéisme : un dieu unique adoré de façon multiple et non consensuelle.
[Ibid]

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