STYRON William

[1925-2006]

William STYRONLe choix de Sophie

Note de lecture (RL)

«Un mot n’est-il pas dit et c’est toute la vie d’un homme qui chavire».

L’œuvre – majeure – de William Styron, plongeon dans les eaux violentes et glacées que charrie, jusqu’à nous encore aujourd’hui, l’enfer d’Auschwitz, illustre, avec une densité intense et précise, ce pouvoir du verbe qui, s’il est capable d’enrichir et d’éclairer une vie, n’échappe pas à l’omniprésence du mal car, pour emprunter à Freud, le vivant est dévoration et la paix n’apparaît que comme une période d’intermittence entre deux états de guerre.

Et c’est Thanatos qui règne sur la danse infernale du triangle amoureux que forment Stingo, Nathan et Sophie, dans lequel Eros, Philia et Agapè ne peuvent guère trouver leur place. L’auteur nous fait partager plus que leur voyage, il nous fait voyager à leurs côtés, grâce à une écriture d’une telle précision qu’elle nous fait pénétrer jusqu’à l’intime avec une grande économie de mots.

«(…) Nous allons devenir les meilleurs amis du monde ! gazouillait-elle par-dessus le vacarme saccadé du train, et elle gratifia mon bras d’une pression qui certes n’avait rien d’une invite, mais témoignait de quelque chose qui n’était pas simplement banal. Disons que c’était là le geste rassurant d’une femme qui, bien à l’abri dans son amour pour un autre, souhaitait donner à un compagnon de fraîche date accès aux privilèges de sa confiance et de son affection.»

[p. 145]

Il déploie cet art de l’écriture à travers des dialogues d’une insupportable violence comme dans des scènes très crues – mais indispensables aux voyageurs que nous sommes, pour rester à bord de ce train – et nous permet ainsi d’être témoins de leur inévitable descente aux enfers.

«Quant au désir de Sophie (…) c’était en même temps à la fois un plongeon dans l’oubli charnel et une fuite pour échapper au souvenir et au chagrin. En outre, je le vois maintenant, c’était une tentative frénétique et orgiaque pour repousser l’assaut de la mort.

[p. 886]

Dans ce ce triangle symbolique — formé par celle qui est revenue d’Auschwitz et ne comprend pas comment elle peut y survivre, celui qui y a échappé et ne parvient pas à se soustraire à la culpabilité ne n’y être pas allé, et celui qui, s’éloignant à petits pas d’une certaine innocence de l’enfance, découvre que la négation de l’autre était omniprésente dans la culture et les traditions de son Sud esclavagiste — s’insère cet officier médecin allemand, incarnation du mal absolu, auquel Styron donne un nom hautement symbolique, Jemand von Niemand, chacun et personne à la fois, à savoir ce n’importe qui, pouvant être nous-même, si le hasard de nos vies nous avait revêtu d’un uniforme allemand, en 1942, sur le quai de la Judenrampe.

Cette œuvre nous oblige à une rencontre complexe et difficile avec cette part sombre de nous-mêmes que nous sommes tenus d’enfouir pour que la vie reste victorieuse. Sophie et Nathan ne pouvaient y survivre, Stingo y est parvenu en leur redonnant vie à travers ce roman, et celui-ci ne peut que nous aider à aller vers l’autre avec la main tendue.

Un immense merci à toi, ma chère C., de l’avoir laissé sur ma table au moment de partir.

RL

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