ROCARD Michel

«La France ne peut accueillir toute la misère du monde»…

«…mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part».

Prononcée par moi en 1990, la première partie de cette phrase a eu un destin imprévisible. Elle soulignait les limites inévitables que les circonstances économiques et sociales imposent à toute démarche d’immigration, et cela d’autant plus qu’on veut la conduire dignement. Ce rappel des contraintes pesant sur les responsables politiques a été perversement interprété comme un ralliement à une doctrine d’immigration zéro qui n’a jamais été la mienne et qui serait aussi irréaliste pour la France que dangereuse pour son économie.

Au point qu’aujourd’hui cette phrase, prononcée à l’époque devant les militants et amis de la Cimade, auditoire non suspect de xénophobie, est séparée de son contexte et sert de caution tous azimuts pour légitimer l’application, sans aucune considération des droits de la personne humaine, des impitoyables lois Pasqua de 1993, qui doivent être abbrogées tout comme mon gouvernement avait fait abroger la loi Pasqua de 1986.

J’ai déjà dit souvent, et je veux écrire explicitement ici, qu’on ne peut plaider pour le tout ou rien en matière d’immigration. Que nous ne puissions, à nous seuls, prendre en charge toute la misère mondiale ne nous dispense nullement de la soulager en partie. Au contraire. Dans la fidélité à elle-même, à ses principes, à son histoire, la France doit prendre loyalement, fièrement et généreusement sa juste part de cette misère. N’est-ce pas de Gaulle, qui proclamait : « C’est beau, c’est grand, c’est généreux, la France ! » Ouvrons les yeux ! La France est la quatrième puissance économique de la planète, et quelles que soient ses difficultés actuelles, elles sont sans commune mesure avec celles de l’immense majorité du reste de l’humanité.

La France prend sa part dans la misère du monde quand elle participe au développement d’un certain nombre de pays, notamment en Afrique.

Elle prend sa part lorsque ses équipes médicales (les French doctors connus dans le monde entier) participent partout à des opérations humanitaires. Elle en prendra sa part en accédant à la demande de régularisation des ressortissants de ses anciennes colonies que sont les sans-papiers de l’église Saint-Bernard.

Combien de fois nous a-t-on répété, pour justifier les lois Pasqua, qu’il était légitime, pour obtenir la nationalité française, que les enfants nés en France fassent une démarche manifestant leur désir d’être français ? Cette argumentation ne me paraît toujours pas opposable au droit du sol. Mais ceux qui la soutiennent devraient au moins la faire jouer en faveur des Maliens de Saint-Bernard, qui témoignent d’un attachement extraordinaire à notre pays, au point que dix d’entre eux sont prêts à payer de leur vie le droit d’y demeurer.

L’histoire de la République nous oblige. La France n’est elle-même que lorsqu’elle est juste. Elle ne l’est pas quand on se laisse enfermer dans le paradoxe consistant à obéir aux injonctions de Le Pen sous prétexte de limiter son influence. Que les partis républicains réfléchissent tous ensemble à la question de l’immigration est une tâche urgente. Je l’avais engagée sans succès en 1990.Tout ce qu’il s’est produit depuis démontre qu’il est grand temps de la reprendre.

Pour l’immédiat, la première chose à faire est d’accueillir parmi nous les trois cents de Saint-Bernard. En refusant de reconnaître à temps les droits à la régularisation de ceux qui en avaient, le ministre de l’intérieur a solidarisé trois cents personnes de status juridiques très différents. Du coup, il les a rendus inséparables. Après cinq mois de lutte dans des conditions très difficiles, on doit considérer que ceux qui n’avaient pas de droits les ont, du fait même du gouvernement, acquis dans cette lutte.

L’appel au droit pour nier ce droit, le tri honteux qui nous renvoie à des souvenirs non moins honteux, sont, nous l’apprenons ce vendredi matin, les seules réponses de ce gouvernement qui, décidément, ne sent rien, ne comprend rien. Mais cela, non plus, ne change rien : les trois cents de Saint-Bernard font aujourd’hui partie de la part qui nous revient.

[In : LE MONDE du samedi 24 août 1996 (Point de vue)].

Extrait d’une interview de Michel Rocard

— Question : Comment expliquez-vous que l’on ne reconnaît plus, aujourd’hui, aux partis politiques [allusion à l’appartenance de M.R. au PSU (1960-1989)] ce rôle d’être un vrai espace de production intellectuelle ?

— Toutes nos traditions et toutes nos structures se sont fabriquées à une époque où, en matière de presse, il n’existait que de l’écrit, et où la presse écrite se faisait un devoir de présenter des documents compliqués, les textes des traités qu’on discutait — s’il vous plaît — et les interventions complètes des députés qui avaient dit des choses importantes. Fini tout ça. Et nous sommes dans une civilisation maintenant où l’essentiel de nos cristallisations mentales, dans nos têtes, sur ce qui se passe, sur n’importe quel problème, est le produit de la télévision. L’image frappe plus fort que l’écrit. Or, l’image a une servitude; elle est tellement prégnante pour nos cerveaux qu’on ne la tolère qu’à condition qu’elle soit émouvante, nous parle d’événements, présente des chocs. Mais dès qu’elle devient pédagogique ou explicative, c’est ennuyeux, tout le monde zappe.

— Question : Au milieu de ce mépris et de ces critiques, comment est-ce que vous pouvez donner l’envie aux jeunes de s’intéresser à la politique ?

— D’abord en leur rappelant — ce qu’ils devraient avoir découvert tout seul — qu’ils en dépendent. Deuxièmement, en rappelant aussi qu’il arrive tout de même qu’on puisse y faire des choses nobles et utiles.

Extrait de : Emission « Les jeunes dans la présidentielle », France Inter, 24.03.2012.

Dernier livre publié à ce moment-là : «La politique, ça vous regarde», Gallimard jeunesse, mars 2012

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