NIETZSCHE Friedrich

[1844-1900]

«  Wehe mir! Ich bin eine nuance. » : « Malheur à moi, je suis une nuance »
— Ecce homo
(NB : Nietzsche écrit le mot nuance en français dans le texte original)

« La vie sans musique est tout simplement une erreur, un calvaire, un exil. » (« Das Leben ohne Musik ist einfach ein Irrtum, eine Strapaze, ein Exil. »).
— Lettre au compositeur Peter Gast.

(→ C’est le propre de Nietzsche d’avoir toujours cherché à subjuguer et provoquer son lecteur, à emporter son adhésion immédiate et le tenir à distance).

« Une heure d’ascension dans les montagnes fait d’un gredin et d’un saint deux créatures à peu près semblables. La fatigue est le plus court chemin vers l’égalité et la fraternité.»
— Humain, trop humain • 1878-1879

Danser dans les chaînes. — En face de chaque artiste, poète ou écrivain grec il faut se demander : quelle est la nouvelle contrainte qu’il s’impose et qu’il rend séduisante aux yeux de ses contemporains (pour trouver ainsi des imitateurs) ? Car ce que l’on appelle «invention» (sur le domaine métrique par exemple) est toujours une de ces entraves que l’on se met à soi-même. «Danser dans les chaînes» : regarder les difficultés en face, puis étendre dessus l’illusion de la facilité, — c’est là le tour de force qu’ils veulent nous montrer.
— [Ibid. 2e partie • N° 140)

« De même que les os, les muscles et les viscères et les vaisseaux sanguins sont entourés d’une peau qui rend la vue de l’homme supportable, les émotions et les passions de l’âme sont de même enrobées dans la vanité : c’est la peau de l’âme.»
— Ibid.

« Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.
Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.
Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !
Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.
Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.
Voici ! Je vous montre le dernier homme. »
— In : « Ainsi parlait Zarathoustra » • 1883-1885

« La grandeur de l’homme, c’est qu’il est un pont et non une fin.»
— Ibid.

« Deviens ce que tu es.»
— Ibid.

« Partout où j’ai trouvé du vivant, j’ai trouvé de la volonté de puissance ; et même dans la volonté de celui qui obéit, j’ai trouvé la volonté d’être maître. Et la vie elle-même m’a confié ce secret : “Vois, m’a-t-elle dit, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même”
— Ibid.

« Vouloir » délivre : c’est là la vraie doctrine de la volonté et de la liberté — c’est ainsi que vous l’enseigne Zarathoustra.
Ne plus vouloir, et ne plus évaluer, et ne plus créer ! ô que cette grande lassitude reste toujours loin de moi.
Dans la recherche de la connaissance, je ne sens aussi que la joie de ma volonté, la joie d’engendrer et de devenir ; et s’il y a de l’innocence dans ma connaissance, c’est parce qu’il y a en elle de la volonté d’engendrer.
Cette volonté m’a attiré loin de Dieu et des dieux ; qu’y aurait-il donc à créer, s’il y avait des dieux ?
Mais mon ardente volonté de créer me pousse toujours à nouveau vers les hommes ; ainsi le marteau est poussé vers la pierre.
— Ibid., Sur les îles bienheureuses

En vérité, je vous le dis : le bien et le mal qui seraient impérissables — n’existent pas ! Il faut qu’ils se surmontent toujours de nouveau en eux-mêmes.
Avec vos valeurs et vos paroles du bien et du mal, vous usez de force, vous, les appréciateurs de valeur : ceci est votre amour caché, l’éclat, le tremblement et le débordement de votre âme.

Mais une puissance plus forte grandit de vos valeurs et une nouvelle victoire sur soi-même qui brise les œufs et les coquilles d’œufs.

Et celui qui doit être créateur dans le bien et dans le mal : en vérité, celui-ci doit être d’abord destructeur et briser les valeurs.

Ainsi la plus grande malignité fait partie de la plus grande bénignité : mais cette bénignité est la bénignité du créateur. —

Parlons-en, vous les plus sages, quoi qu’il nous en coûte ; se taire est plus dur encore ; toutes les vérités que l’on a tues deviennent venimeuses. (phrase citée par Christiane Taubira à l’Assemblée nationale, le 23 avril 2013, après le vote de la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples homosexuels)

Et que tout se brise, qui peut être brisé par nos vérités ! Il y a encore bien des maisons à bâtir ! —

Ainsi parlait Zarathoustra.
— Ibid., De la victoire sur soi-même

« Ce qui ne me tue (détruit) pas me rend plus fort ».
— Le Crépuscule des idoles

Le Gai savoir

Introduction /3, 4

3. « (…) Un philosophe qui a parcouru le chemin à travers plusieurs santés, et qui le parcourt encore, a aussi traversé tout autant de philosophies : car il ne peut faire autrement que de transposer chaque fois son état dans la forme lointaine la plus spirituelle, — cet art de la transfiguration c’est précisément la philosophie. Nous ne sommes pas libres, nous autres philosophes, de séparer le corps de l’âme, comme fait le peuple, et nous sommes moins libres encore de séparer l’âme de l’esprit. Nous ne sommes pas des grenouilles pensantes, nous ne sommes pas des appareils objectifs et enregistreurs avec des entrailles en réfrigération, — il faut sans cesse que nous enfantions nos pensées dans la douleur et que, maternellement, nous leur donnions ce que nous avons en nous de sang, de cœur, d’ardeur, de joie, de passion, de tourment, de conscience, de fatalité. La vie consiste, pour nous, à transformer sans cesse tout ce que nous sommes, en clarté et en flamme, et aussi tout ce qui nous touche. Nous ne pouvons faire autrement. Et pour ce qui en est de la maladie, ne serions-nous pas tentés de demander si, d’une façon générale, nous pouvons nous en passer ? La grande douleur seule est la dernière libératrice de l’esprit, c’est elle qui enseigne le grand soupçon, qui fait de chaque U un X, un X vrai et véritable, c’est-à-dire l’avant-dernière lettre avant la dernière… Seule la grande douleur, cette longue et lente douleur qui prend son temps, où nous nous consumons en quelque sorte comme brûlés au bois vert, nous contraint, nous autres philosophes, à descendre dans nos dernières profondeurs et à nous débarrasser de tout bien-être, de toute demi-teinte, de toute douceur, de tout moyen terme, où nous avions peut-être mis précédemment notre humanité. Je doute fort qu’une pareille douleur rende « meilleur » ; — mais je sais qu’elle nous rend plus profonds. Soit donc que nous apprenions à lui opposer notre fierté, notre moquerie, notre force de volonté et que nous fassions comme le peau rouge qui, quoique horriblement torturé, s’indemnise de son bourreau par la méchanceté de sa langue, soit que nous nous retirions, devant la douleur, dans le néant oriental — on l’appelle Nirvana, — dans la résignation muette, rigide et sourde, dans l’oubli et l’effacement de soi : toujours on revient comme un autre homme de ces dangereux exercices dans la domination de soi, avec quelques points d’interrogation en plus, avant tout avec la volonté d’interroger dorénavant plus qu’il n’a été interrogé jusqu’à présent, avec plus de profondeur, de sévérité, de dureté, de méchanceté et de silence. C’en est fait de la confiance en la vie : la vie elle-même est devenue un problème. — Mais que l’on ne s’imagine pas que tout ceci vous a nécessairement rendu misanthrope ! L’amour de la vie est même possible encore, — si ce n’est que l’on aime autrement. Notre amour est comme l’amour pour une femme sur qui nous avons des soupçons… Cependant le charme de tout ce qui est problématique, la joie causée par l’X sont trop grands, chez ces hommes plus spiritualisés et plus intellectuels, pour que ce plaisir ne passe pas toujours de nouveau comme une flamme claire sur toutes les misères de ce qui est problématique, sur tous les dangers de l’incertitude, même sur la jalousie de l’amoureux. Nous connaissons un bonheur nouveau…

4. Que je n’oublie pas, pour finir, de dire l’essentiel : on revient régénéré de pareils abîmes, de pareilles maladies graves, et aussi de la maladie du grave soupçon, on revient comme si l’on avait changé de peau, plus chatouilleux, plus méchant, avec un goût plus subtil pour la joie, avec une langue plus tendre pour toutes les choses bonnes, avec l’esprit plus gai, avec une seconde innocence, plus dangereuse, dans la joie ; on revient plus enfantin et, en même temps, cent fois plus raffiné qu’on ne le fut jamais auparavant. Ah ! combien la jouissance vous répugne maintenant, la jouissance grossière, sourde et grise comme l’entendent généralement les jouisseurs, nos gens « cultivés », nos riches et nos dirigeants ! Avec quelle malice nous écoutons maintenant le grand tintamarre de foire par lequel l’« homme instruit » des grandes villes se laisse imposer des jouissances spirituelles, par l’art, le livre et la musique, aidés de boissons spiritueuses ! Combien aujourd’hui le cri de passion du théâtre nous fait mal à l’oreille, combien est devenu étranger à notre goût tout ce désordre romantique, ce gâchis des sens qu’aime la populace cultivée, sans oublier ses aspirations au sublime, à l’élevé, au tortillé ! Non, s’il faut un art à nous autres convalescents, ce sera un art bien différent — un art malicieux, léger fluide, divinement artificiel, un art qui jaillit comme une flamme claire dans un ciel sans nuages !
Avant tout : un art pour les artistes, pour les artistes uniquement. Nous savons mieux à présent ce qui pour cela est nécessaire, [en première ligne la gaieté, toute espèce de gaieté, mes amis] ! Aussi en tant qu’artiste, je pourrais le démontrer. Il y a des choses que nous savons maintenant trop bien, nous, les initiés : il nous faut dès lors apprendre à bien oublier, à bien ignorer, en tant qu’artistes ! Et pour ce qui en est de notre avenir, on aura de la peine à nous retrouver sur les traces de ces jeunes Égyptiens qui la nuit rendent les temples peu sûrs, qui embrassent les statues et veulent absolument dévoiler, découvrir, mettre en pleine lumière ce qui, pour de bonnes raisons, est tenu caché. Non, nous ne trouvons plus de plaisir à cette chose de mauvais goût, la volonté de vérité, de la « vérité à tout prix », cette folie de jeune homme dans l’amour de la vérité : nous avons trop d’expérience pour cela, nous sommes trop sérieux, trop gais, trop éprouvés par le feu, trop profonds… Nous ne croyons plus que la vérité demeure vérité si on lui enlève son voile ; nous avons assez vécu pour écrire cela. C’est aujourd’hui pour nous affaire de convenance de ne pas vouloir tout voir nu, de ne pas vouloir assister à toutes choses, de ne pas vouloir tout comprendre et « savoir ». « Est-il vrai que le bon Dieu est présent partout,
demanda une petite fille à sa mère, mais je trouve cela inconvenant. » — Une indication pour les philosophes ! On devrait honorer davantage la pudeur que met la nature à se cacher derrière des énigmes et de multiples incertitudes. Peut-être la vérité est-elle une femme qui a des raisons de ne pas vouloir montrer ses raisons ! Peut-être son nom est-il Baubô, pour parler grec !… Ah ! ces Grecs, ils s’entendaient à vivre : pour cela il importe de rester bravement à la surface, de s’en tenir à l’épiderme, d’adorer l’apparence, de croire à la forme, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels — par profondeur ! Et n’y revenons-nous pas, nous autres casse-cous de l’esprit, qui avons gravi le sommet le plus élevé et le plus dangereux des idées actuelles, pour, de là, regarder alentour, regarder en bas ? Ne sommes-nous pas, précisément en cela — des Grecs ? Adorateurs des formes, des sons, des paroles ? Et à cause de cela des artistes ?

— Ruta près de Gênes, automne 1886.

258

Les négateurs du hasard. — Nul vainqueur ne croit au hasard.

Suprême scepticisme. — Quelles sont donc, en dernière analyse, les vérités de l’homme ? Ce sont ses erreurs irréfutables.
— 265


L’art fait à la sagesse le cadeau de la folie.

[Le gai savoir – Chapitre 7]

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De l’absence de distinction

Les soldats et leurs chefs maintiennent encore entre eux des rapports de nature supérieure à ceux d’ouvriers et patrons. Provisoirement tout au moins, toute civilisation de type militaire se trouve bien au-dessus de celles qu’on appelle industrielles : celles-ci, sous leur aspect présent, sont la plus basse forme d’existence qu’on ait pu voir jusqu’à nos jours. Elles ne sont régies que par la nécessité : on veut vivre et l’on doit se vendre, mais on méprise celui qui exploite cette situation inévitable et qui achète l’ouvrier. Chose singulière, on a moins de peine à se soumettre à des gens puissants qui aspirent la crainte, voire la terreur, à des tyrans et à des chefs d’armée, qu’à des inconnus sans intérêt, comme le sont tous les magnats de l’industrie. Dans le patron, l’ouvrier ne voit généralement qu’un chien rusé, un vampire qui spécule sur toutes les misères et dont le nom, la personne, les mœurs et la réputation lui sont parfaitement indifférents. Les fabricants et les grands négociants ont trop manqué probablement jusqu’à nos jours de ces signes distinctifs de la race supérieure, de ces formes qui sont nécessaires pour rendre intéressante une personnalité ; s’ils avaient eu, dans le regard et dans le geste, la distinction de la noblesse héréditaire, il n’y aurait peut-être pas de socialisme des masses. Car les masses sont prêtes, au fond, à toute espèce d’esclavage, pourvu que le chef se prouve sans cesse supérieur, et légitime son droit à commander de naissance par la noblesse de la forme. L’homme le plus vulgaire sent que la distinction ne s’improvise pas et qu’il doit révérer en elle le fruit du temps ; l’absence de forme et la classique vulgarité des fabricants aux grosses mains rouges l’amènent au contraire à penser que ce sont uniquement le hasard et la chance qui ont placé le patron au-dessus de lui : eh bien donc ! pense-t-il à part soi, essayons nous aussi du hasard et de la chance ! Jetons les dés !… Et le socialisme commence.
— Le Gai savoir, § 40

Prendre la vérité au sérieux. — Prendre la vérité au sérieux ! De combien de façons différentes les hommes n’entendent-ils pas cela ! Ce sont les mêmes opinions, les mêmes modes d’examen et de démonstration qu’un penseur considère comme une étourderie quand il les applique lui-même — il y a succombé pour sa honte, à telle ou telle heure de sa vie, — ce sont ces mêmes opinions, ces mêmes méthodes qui peuvent donner à un artiste, lorsqu’il s’y heurte et vit avec elles un certain temps, la conscience d’avoir été saisi par la profonde gravité de la vérité, d’avoir montré, — chose étonnante — encore qu’artiste, le plus sérieux besoin du contraire de l’apparence. C’est ainsi qu’il arrive qu’une pompeuse gravité révèle précisément l’absence de sérieux avec laquelle un esprit content de peu s’était ébattu jusqu’alors dans le domaine de la connaissance… Ne sommes-nous pas toujours trahis par ce que nous trouvons important ? Notre sérieux nous montre où se trouvent nos poids et dans quels cas nous en manquons.
— Le Gai Savoir, p. 128

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Considérations inactuelles, 1874

« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. L’homme qui est incapable de s’asseoir au seuil de l’instant en oubliant tous les événements du passé, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur, se dresser un instant tout debout, comme une victoire, ne saura jamais ce qu’est un bonheur et, ce qui est pire, il ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres. Imaginez l’exemple extrême: un homme qui serait incapable de ne rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu’un devenir ; celui-là ne croirait pas à sa propre existence, il ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. Finalement, en vrai disciple d’Héraclite, il n’oserait même plus bouger un doigt. Toute action exige l’oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est encore impossible de vivre sans oubli. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens, historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’une peuple ou d’une civilisation » .

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Par-delà le bien et le mal ⋅ 1886

1-4 :
Nous ne voyons pas dans la fausseté d’un jugement une objection contre ce jugement ; c’est là, peut-être, que notre nouveau langage paraîtra le plus déroutant. La question est de savoir dans quelle mesure un jugement est apte  à promouvoir la vie, à la conserver, à conserver l’espèce, voire à l’améliorer, et nous sommes enclins à poser en principe que les jugements les plus faux (et parmi eux les jugements synthétiques a priori) sont les plus indispensables à notre espèce, que l’homme ne pourrait pas vivre sans se rallier aux fictions de la logique, sans rapporter la réalité au monde purement imaginaire de l’absolu et de l’identique, sans fausser continuellement le monde en y introduisant le nombre. Car renoncer aux jugements faux serait renoncer à la vie même, équivaudrait à nier la vie. Reconnaître la non-vérité comme la condition de la vie, voilà certes une dangereuse façon de s’opposer au sens des valeurs qui a généralement cours, et une philosophie qui prend ce risque se situe déjà, du même coup, par-delà le bien et le mal.
— Par-delà le bien et le mal, 1886, Folio Essais, n° 70, pp. 23-24

3-25 :
« J’adresse ces mots aux esprits les plus graves. Tenez-vous sur vos gardes, philosophes et amis de la connaissance ! Évitez le martyre, évitez de souffrir « pour l’amour de la vérité » ! Évitez même de vous défendre ! Vous ne ferez que ruiner toute l’innocence et l’impartialité supérieure de votre conscience, vous raidir contre les abjections et les provocations, vous transformer en sots, en bêtes, en bœufs, si, alors que vous êtes déjà aux prises avec le danger, la calomnie, le soupçon, l’ostracisme et autres séquelles, plus brutales encore, de la haine, vous avez au surplus à vous poser en défenseurs de la vérité sur la terre. Comme si la « vérité » était désarmée et faible au point d’avoir besoin de défenseurs ! Et justement de vous, lugubres paladins de l’esprit, qui vous rencognez dans votre trou pour filer vos toiles d’araignées ! Car enfin, vous le savez pertinemment, il importe peu que ce soit vous qui ayez le dernier mot, vous n’ignorez pas que jusqu’ici aucun philosophe n’a eu le dernier mot, et qu’il y a plus de vérité dans n’importe quel petit point d’interrogation placé après vos formules préférées et vos théories favorites (et après vous-mêmes, à l’occasion) que dans toutes vos attitudes et vos déclamations pompeuses devant procureurs et tribunaux. Écartez-vous plutôt, fuyez dans des retraites ! Et portez des masques, usez de ruses pour passer inaperçus, ou pour vous faire craindre un peu. Et n’oubliez pas le jardin, je vous prie, le jardin aux grilles dorées. Et entourez-vous d’hommes qui soient comme un jardin, ou commue une musique sur l’eau quand le soir tombe et que le jour n’est plus qu’un souvenir. Choisissez la bonne solitude, la solitude libre, capricieuse et légère, celle qui vous accorde aussi le droit de rester bons en quelque manière. »

3-31 :
Quand on est jeune, on révère et on méprise sans rien connaître encore de cet art de la nuance qui constitue la meilleure acquisition de la vie, et comme il est juste, on paie cher d’avoir asséné sur les hommes et les choses un oui ou un non catégorique. Tout se passe comme si le prie de tous les goûts, le goût de l’absolu, devait être cruellement tourné en dérision et malmené jusqu’à ce que l’individu apprenne à mettre un peu d’art dans ses sentiments ou mieux encore à ne pas repousser l’artificiel, comme le font les vrais artistes de la vie. L’esprit de colère et de révérence propre à la jeunesse semble ne pas connaître de repos avant d’avoir si bien falsifié les êtres et les choses à sa convenance qu’il puisse enfin se déchaîner. En soi déjà la jeunesse est quelques chose qui dénature et qui trompe. Plus tard, quand la jeune âme, à force de déceptions cuisantes, finit par se retourner soupçonneusement contre elle, impétueuse et farouche jusque dans sa méfiance et ses remords, comme elle s’en prend à elle-même, avec quelle fureur elle se déchire et se venge de son long aveuglement, comme s’il avait été volontaire ! En opérant ce passage on se punit soi-même, par méfiance envers ses sentiments ; on fustige son enthousiasme par le doute ; la bonne conscience elle-même apparaît comme un danger, comme si elle résultait du camouflage et de la lassitude d’une sincérité plus fine ;

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En admettant que la vérité soit femme, n’y aurait-il pas quelque vraisemblance à affirmer que tous les philosophes, dans la mesure où ils étaient des dogmatiques, ne s’entendaient pas à parler de la femme ? Le sérieux tragique, la gaucherie importune qu’ils ont déployés jusqu’à présent pour conquérir la vérité étaient des moyens bien maladroits et bien inconvenants pour gagner le cœur d’une femme. Ce qui est certain, c’est que la femme dont il s’agit ne s’est pas laissé gagner ; et toute espèce de dogmatique prend maintenant une attitude triste et découragée, si tant est qu’elle garde encore une attitude quelconque. Car il y a des railleurs pour prétendre qu’elle n’en a plus du tout, qu’elle est par terre aujourd’hui, — pis encore, que toute dogmatique est à l’agonie. Pour parler sérieusement, je crois qu’il y a de bons motifs d’espérer que tout dogmatisme en philosophie — quelle que fût son attitude solennelle et quasi-définitive — n’a été qu’un noble enfantillage et un balbutiement. (…)
— Extrait de la préface

34 (extrait)
Ce n’est qu’un préjugé moral de croire que la vérité vaut mieux que l’apparence. C’est même la suppo­sition la plus mal fondée qui soit au monde. Qu’on veuille bien se l’avouer, la vie n’existerait pas du tout si elle n’avait pour base des appréciations et des illusions de perspective. Si, avec le vertueux enthousiasme et la balourdise de certains philoso­phes, on voulait supprimer totalement le « monde des apparences » — en admettant même que vous le puissiez — il y a une chose dont il ne resterait du moins plus rien : de votre « vérité ». Car y a-t-il quelque chose qui nous force à croire qu’il existe une contradiction essentielle entre le « vrai » et le « faux ? » Ne suffit-il pas d’admettre des degrés dans l’apparence, des ombres plus claires et plus obscures en quelque sorte, des tons d’ensem­ble dans la fiction, — des valeurs différentes, pour parler le langage des peintres ? Pourquoi le monde qui nous concerne ne serait-il pas une fiction ? Et si quelqu’un nous disait : « Mais, la fiction nécessite un auteur » — ne pourrions-nous pas répon­dre « Pourquoi ? ». Car « nécessiter » n’est-ce pas là aussi une partie de la fiction ? N’est-il donc pas permis d’être quelque peu ironique à l’égard du sujet, comme à l’égard de l’attribut et du complé­ment ? Le philosophe n’aurait-il pas le droit de s’é­lever contre la foi en la grammaire ? Nous sommes pleins de respect pour les gouvernantes ; mais ne serait-il pas temps que la philosophie abjurât la foi aux gouvernantes ?

40 (extrait)
« Tout esprit profond a besoin d’un masque ; je dirais plus : un masque se forme sans cesse autour de tout esprit profond, parce que chacune de ses paroles, chacun de ses actes, chacune de ses manifestations est continuellement l’objet d’une interprétation fausse, c’est-à-dire plate. »

58 (extrait)
Chaque époque possède son genre particulier de naïveté divine, dont d’autres époques pourraient lui envier la découverte. Et quelle naïveté, quelle naïveté vénérable, enfantine et maladroite au-delà de toutes les limites il y a dans cette prétention du savant à se croire supérieur, dans cette tolérance avec une bonne conscience, dans la certitude, simple et imperturbable, avec laquelle son instinct traite l’homme religieux, comme un type inférieur et de valeur moindre, qu’il a lui-même dépassé à tous les points de vue, — lui qui n’est qu’un petit nain prétentieux et populacier, ouvrier laborieux et appliqué, dans le domaine des « idées », des « idées modernes » !

67.
L’amour d’un seul est une barbarie, car il s’e­xerce aux dépens de tous les autres. De même l’amour de Dieu.

68.
« Voilà ce que j’ai fait », dit ma mémoire. « Je n’ai pu faire cela », — dit mon orgueil, qui reste inflexible. Et finalement c’est la mémoire qui cède.

69.
On a mal regardé la vie, quand on n’a pas aussi vu la main qui, avec mille ménagements, assassine.

71.
Le sage et l’astronomie. — Aussi longtemps que tu sentiras les étoiles « au-dessus de toi », tu ne possèderas pas le regard de la connaissance.

72.
Ce n’est pas la puissance des grands sentiments qui fait les hommes supérieurs, mais leur constance.

73.
Qui atteint son idéal, par cela même le dépasse.

74.
L’homme de génie est insupportable quand il ne possède pas, en outre, deux qualités au moins : la reconnaissance et la propreté.

81.
Ce qui est atroce, en mer, c’est de mourir de soif. Vous faut-il donc saler vos vérités, de telle sorte qu’elles n’apaisent plus même la soif !

88.
On commence à se défier des personnes très avi­sées, dès qu’elles ont l’air embarrassé.

94.
La maturité de l’homme, c’est d’avoir retrouvé le sérieux que l’on mettait dans ses jeux quand on était enfant.

98.
Quand on a bien dressé sa conscience, elle vous embrasse en même temps qu’elle vous mord.

108.
Il n’existe pas de phénomènes moraux, il n’y a que des interprétations morales des phénomènes.

120.
La sensualité croît souvent plus vite que l’amour, de sorte que sa racine reste faible et s’arrache facilement.

122.
Se montrer sensible à un éloge n’est souvent qu’une politesse du cœur, — le contraire d’une vanité de l’esprit.

123.
Le concubinage, lui aussi, a été corrompu — par le mariage.

129.
Le diable a sur Dieu les plus vastes perspectives ; c’est pourquoi il se tient si éloigné de lui. — Le diable : le plus vieil ami de la con­naissance.

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