MURAY Philippe

[1945-2006]

Le nouveau rebelle est très facile à identifier : c’est celui qui dit oui. Oui à Delanoël. Oui aux initiatives qui vont dans le bon sens, aux marchés bio, au tramway nommé désert, aux haltes-garderies, au camp du progrès, aux quartiers qui avancent. Oui à tout.

Sauf à la France d’en bas, bien sûr, et aux ploucs qui n’ont pas encore compris que la justice sociale ne débouche plus sur la révolution mais sur un séjour d’une semaine à Barcelone défiant toute concurrence.

Par opposition à son ancêtre le rebelle-de-Mai, ou rebellâtre, on l’appellera rebelle à roulettes. Car la glisse, pour lui, est une idée neuve en Europe. Le rebelle-de-Mai est d’ailleurs mal en point, par les temps qui courent. Ce factieux assermenté, qui riait de se voir éternellement rebelle en ce miroir, ce spécialiste libertaire des expéditions plumitives sans risques, écume de rage depuis qu’on s’est mis à l’accuser de complicité avec les « pédocriminels ».

Le rebelle à roulettes, en revanche, a le vent dans les voiles et vapeurs. C’est un héros positif et lisse, un brave qui défie à vélo les intempéries. Il est prêt à descendre dans la rue pour exiger une multiplication significative des crèches dans les centres-villes (le rebelle à roulettes est très souvent un jeune ménage avec enfants). Il aime la transparence, les objets équitables et les cadeaux altruistes que l’on trouve dans les boutiques éthiques. Il applaudit chaque fois que l’on ouvre une nouvelle brèche législative dans la forteresse du patriarcat. Il s’est débarrassé de l’ancienne vision cafardeuse et médiévale du couple (la différence sexuelle est quelque chose qui doit être dépassé). Il veut que ça avance. Que ça avance. Que ça avance. Et que ça avance.

Et ce n’est vraiment pas à son intention que Bernanos écrivait, peu après la dernière guerre : « Ce monde se croit en mouvement parce qu’il se fait du mouvement l’idée la plus matérielle. Un monde en mouvement est un monde qui grimpe la pente, et non pas un monde qui la dégringole. Si vite qu’on dégringole une pente, on ne fait jamais que se précipiter, rien de plus. »

Le rebelle à roulettes descend et il croit qu’il bouge. C’est pour ça qu’il est entré dès son plus jeune âge dans la secte des Avançistes du Septième Jour. À Paris, il a voté Delanoël, rebelle d’Hôtel de Ville. Car, comme ce dernier, il est contre le désordre. À fond. « Nous sommes les candidats de l’ordre », avait d’ailleurs proclamé le Delanoël dans son dernier meeting de campagne.

Et en effet, il n’y a plus qu’un désordre, plus qu’une anarchie : ne pas être en phase avec l’idéologie du rebelle à roulettes.

[In : Exorcismes spirituels III]

HOMO FESTIVUS

C’est une allégorie, un mannequin théorique. Il est l’ombre conceptuelle portée par les masses festives mises en jeu dans On ferme (1).

C’est l’homme de la fin de l’Histoire, qui ne nie plus rien hormis la fin de l’Histoire. Cette contradiction se retrouve exprimée, en tout ou partie, chez certains personnages d’On ferme. L’homme qui ne nie plus n’a plus d’avenir. Il n’est plus le temps historique (Hegel). Homo festivus est pleinement satisfait par le nouveau monde homogène, mais, pour se donner l’illusion d’avoir encore un avenir, l’instinct de conservation lui souffle de garder auprès de lui un ennemi, un opposant absolu qui, parce qu’il s’oppose à lui absolument, lui permet de se croire lui-même vivant. Cet opposant (en France le Front national, Le Pen ; plus généralement le néo-fascisme, le racisme, etc.), c’est lui qui empêche Homo festivus de n’être plus que pure animalité en accord avec le donné.

Tant qu’il n’y avait pas identité entre monde et homme, il y avait Histoire. L’identité d’Homo festivus et du monde hyperfestif révèle la fin de l’Histoire. Cette identité supprime le désir qui avait fait l’Histoire. Cette fin n’est le nouveau commencement de rien. Les négateurs de la fin de l’Histoire sont ceux qui ont aussi le plus fait pour qu’elle s’arrête, en combattant la négation qui est la possibilité de sa perpétuation. L’individu qui clame que l’Histoire n’est pas finie tout en luttant contre les résidus de barbarie qui la faisaient exister est un personnage comique de notre temps.

Après la fin finale du conflit maître-esclave, plus loin que la réalisation de la reconnaissance mutuelle, dans la situation d’égalité absolue de la fin de l’Histoire, l’Histoire continue sous forme de farce avec le pathos de la lutte pour la reconnaissance. La fiction de la lutte pour la reconnaissance est maintenue. Elle produit une sorte de néo-chant épique dérisoire.

Le post-humain est quelqu’un qui se croit libéré des dettes que ses ancêtres pouvaient avoir envers le passé et qui file sur ses rollers à travers un réel dont la réalité ressemble à du carton-pâte (parc d’abstractions). Il est désinhibé à mort, il fait la fête, mais il ne rit pas parce qu’il est plus ou moins retombé en enfance et que le rire suppose un fond d’incertitude dont l’enfant a horreur.

[in : Le Portatif]

(1) Roman de Philippe Muray – Les Belles lettres – 1997

ON A MARCHÉ SUR LE OUI

[…] De quelque manière qu’on le prenne, le non était plus drôle que le oui. Certes pas le non défendu par les représentants officiels du non, mais le non offert comme une tentation aux électeurs d’en bas aussi bien que d’en haut et même du fond du couloir. Le non comme occasion de rire un bon coup en voyant s’écrouler le château de cartes des notabilités du Juste Milieu, se dégonfler des représentants qui ne représentent plus personne, se fracturer des médiatiques à têtes de logiciel, se lézarder les idoles du cercle vertueux. Le non comme plaisanterie radicale par rapport à un oui tellement sûr de gagner qu’il avait même condescendu à jouer une dernière fois au jeu du oui-ou-non comme on joue avec le feu.

En fin de compte, le non avait été proposé aux Français un peu à la manière dont le Dieu de la Bible laisse à la portée du premier homme, dans le Jardin d’Éden, la possibilité de pécher : en escomptant bien qu’il n’usera pas de cette possibilité. On connaît la suite ; et comment Adam et Ève, dans le dos de Dieu, abusèrent de cette liberté qui leur avait été octroyée. Des milliers et des milliers de pages de théologie découlent de cet épisode originel fracassant qui vit l’usage de la liberté se transformer en péché, et l’exercice de celui-ci devenir tout bonnement l’histoire humaine. C’est ce qu’on appelle le problème du Mal et on n’a toujours pas fini de l’interroger.

Mais les infortunés pèlerins du oui européen sont de bien trop petits démiurges pour qu’on les assimile si peu que ce soit au Créateur (qui dispose d’ailleurs toujours de la grâce pour effacer ce péché). N’empêche que c’est bien un Paradis, si dérisoire soit-il, qu’ils ont voulu fourguer aux électeurs, c’est-à-dire un monde sans dualité structurante, sans conflit, un monde sans non. À quoi les électeurs ont préféré, par leur non, recréer de l’extériorité, de la relativisation, du « désordre » par rapport à un ordre idéal et imposé. Ce désordre ne vaut guère mieux que l’ordre sans alternative qui s’offrait aux suffrages, et il n’est certes pas le recommencement de l’Histoire (ni la renaissance de la France), mais il procède de quelque chose qui a partie liée avec la farce, ce dont ne relevait certes pas le oui macéré dans la pompe et dans l’angélisme (et tourné maintenant à l’aigre, à la haine et au mépris pour ceux qui ont osé voter non). Décidément, quel que soit l’angle sous lequel on le regarde, le non est plus drôle que le oui. Ce n’est pas grand-chose. C’est déjà mieux que rien. C’est en tout cas bien mieux que oui.

[In : Moderne contre moderne]

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