MONTAIGNE Michel de

[1533-1592]

Les incontournables :

« Si haut que l’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul.»

« L’amitié se nourrit de communication.»

« Le profit de l’un est le dommage de l’autre.»

« L’enfant n’est pas un vase qu’on remplit, mais un feu qu’on allume.»

« Prenons garde que la vieillesse ne nous attache plus de rides à l’esprit qu’au visage.»

« C’est le jouir, non le posséder, qui nous rend heureux.»

« Qui craint de souffrir, il souffre déjà ce qu’il craint.»

« Rien n’imprime si vivement quelque chose à notre souvenance que le désir de l’oublier.»

« Tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant.»

« Le monde n’est que variété et dissemblance.»

« Il n’y a pas une idée qui vaille qu’on tue un homme.»

« Le beaucoup savoir apporte l’occasion de plus douter.»

« Si la vie n’est qu’un passage, sur ce passage au moins semons des fleurs.»

« La politesse coûte peu et achète tout.»

« La vraie liberté est de pouvoir toute chose sur soi.»

 

Montaigne orne les poutres de sa bibliothèque de maximes, en latin ou en grec, d’auteurs anciens. Une seule est en français : « Que sais-je ? ». Sur la poutre la plus proche de son écritoire, l’adage latin de Térence : « Je suis homme et crois que rien d’humain ne m’est étranger. »

Essais – Edition 1582

« Je passe dans ma bibliothèque et la plupart des jours de ma vie et la plupart des heures du jour (…) Je suis au-dessus de l’entrée et je vois sous moi mon jardin, ma basse-cour, ma cour et dans la plupart des parties de la maison. Là je feuillette tantôt un livre, tantôt un autre, sans ordre et sans dessein ; tantôt je rêve, tantôt je note et je dicte, en me promenant, mes rêveries que je vous livre.»

Les Essais, extraits

«Certes c’est un sujet merveilleusement vain, divers, et ondoyant, que l’homme : il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme.»
— Essais, Livre I,1

« Que nous prêche la vérité, quand elle nous prêche de fuir la mondaine philosophie, quand elle nous inculque si souvent que notre sagesse n’est que folie devant Dieu : que de toutes les vanités, la plus vaine c’est l’homme ; que l’homme qui présume de son savoir, ne sait pas encore [ce] que c’est que savoir, et que l’homme qui n’est rien, s’il pense être quelque chose, se séduit soi-même et se trompe ? Ces sentences du saint esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, qu’il ne me faudrait aucune autre preuve contre des gens qui se rendraient avec toute soumission et obéissance à son autorité. Mais ceux-ci veulent être fouettés à leurs propres dépens, et ne veulent souffrir qu’on combatte leur raison que par elle-même. Considérons donc pour cette heure l’homme seul, sans recours étranger, armé seulement de ses armes, et dépourvu de la grâce et connaissance divine, qui est tout son honneur, sa force, et le fondement de son être.

Voyons combien il a de tenue en ce bel équipage. Qu’il me fasse entendre, par l’effort de son discours, sur quels fondements il a bâti ces grands avantages qu’il pense avoir sur les autres créatures. Qui lui a persuadé que ce branle admirable de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si fièrement sur sa tête, les roulements épouvantables de cette mer infinie, soient établis et se continuent tant de siècles pour sa commodité et pour son service ? Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette misérable et chétive créature, qui n’est pas seulement maîtresse de soi, exposée aux offenses de toutes choses, se dise maîtresse et impératrice de l’univers ? duquel il n’est pas en puissance de connaître la moindre partie, tant s’en faut de la commander. Et ce privilège qu’il s’attribue d’être seul en ce grand bâtiment, qui ait la suffisance d’en reconnaître la beauté et les pièces, seul qui en puisse rendre grâces à l’architecte et tenir compte de la recette et mise au monde, qui lui a scellé ce privilège ? Qu’il nous montre lettres de cette belle et grande charge.
Ont-elles été octroyées en faveur des sages seulement, elles ne touchent guère de gens. Les fols et les méchants sont-ils dignes de faveur si extraordinaire : et étant être la pire pièce du monde, d’être préférés à tout le reste ?»
— Montaigne, Apologie de Raymond Second, Essais, II, 12, Folio 2009, pp. 175-176

« L’obstination et l’ardeur d’opinion est la plus sûre preuve de bêtise. Est-il rien de certain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, sérieux, comme l’âne ?»

« Les abeilles pillottent deçà, delà, les fleurs, mais elles en font le miel qui est tout leur; ce n’est plus thym ou marjolaine: ainsi les pièces empruntées d’autrui.»

« La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui écoute.»

« L’expérience m’a encore appris ceci, que nous nous perdons d’impatience. Les maux ont leur vie et leurs bornes, leur maladie et leur santé ». (…)

« Il faut ordonner à l’âme non de se tirer à quartier, de s’entretenir à part, de mépriser et d’abandonner le corps (aussi ne le saurait-elle faire que par quelque singerie contrefaite), mais de se rallier à lui, de l’embrasser, le chérir, le contrôler, le conseiller et ramener quand il se fourvoie, l’épouser en somme et lui servir de mari ». (…)

« La vieillesse est ainsi l’âge où nous vivons l’intégralité de notre condition d’homme, et non seulement une partie tronquée de cette condition ».

« Ceux qui ont apparié notre vie à un songe, ont eu de la raison, à l’aventure plus qu’ils ne pensaient. Quand nous songeons, notre âme vit, agit, exerce toutes ses facultés, ni plus ni moins que quand elle veille; mais si plus mollement et obscurément, non de tant certes que la différence y soit comme de la nuit à une clarté vive; oui, comme de la nuit à l’ombre : là elle dort, ici elle sommeille, plus et moins. Ce sont toujours ténèbres, et ténèbres cimmériennes.

Nous veillons dormants, et veillants dormons. Je ne vois pas si clair dans le sommeil; mais, quant au veiller, je ne le trouve jamais assez pur et sans nuage. Encore le sommeil en sa profondeur endort parfois les songes. Mais notre veiller n’est jamais si éveillé qu’il purge et dissipe bien à point les rêveries, qui sont les songes des veillants, et pires que songes.

« Je propose une vie basse, et sans lustre : C’est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale, à une vie populaire et privée, qu’à une vie de plus riche estoffe : Chaque homme porte la forme entière, de l’humaine condition
Essais, Livre III, ch. 2, Du repentir.

Notre raison et notre âme, recevant les fantaisies et opinions qui lui naissent en dormant, et autorisant les actions de nos songes de pareille approbation qu’elle fait celles du jour, pourquoi ne mettons-nous en doute si notre penser, notre agir, n’est pas un autre songer et notre veiller quelque espèce de dormir ?
Essais, Livre second, chap. XII (Apologie de Raimond Sebond)

Que le précepteur fasse tout passer par le filtre d’étamine, qu’il ne loge rien dans la tête de son élève par pure autorité et en abusant de sa confiance ; que les principes d’Aristote ne soient pas pour lui des principes, pas plus que ceux des Stoïciens et des Epicuriens. Qu’on lui expose cette diversité de jugement : il choisira s’il peut ; sinon il demeurera, entre eux, dans le doute. Il n’y a que les sots qui soient sûrs et déterminés.

— Essais chapitre XXVI, Car non moins que savoir, douter m’est agréable. Dante, Enfer.

Essais- Livre III – Chapitre XIII
De l’expérience

[…]

Quand je dance, je dance; quand je dors, je dors; voire, et quand je me promeine solitairement en un beau vergier, si mes pensees se sont entretenues des occurrences estrangieres quelque partie du temps, quelque autre partie, je les rameine à la promenade, au vergier, à la douceur de cette solitude, et à moy. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjoinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison, mais aussi par l’appetit : c’est injustice de corrompre ses regles.

Quand je vois, et Cæsar, et Alexandre, au plus espais de sa grande besongne, jouyr si plainement des plaisirs naturels, et par consequent necessaires et justes, je ne dicts pas que ce soit relascher son ame, je dicts que c’est la roidir, sousmetant par vigueur de courage à l’usage de la vie ordinaire ces violentes occupations et laborieuses pensées. Sages, s’ils eussent creu que c’estoit là leur ordinaire vacation, cette-cy l’extraordinaire. Nous sommes de grands fols : « Il a passé sa vie en oisiveté, disons-nous; je n’ay rien faict d’aujourd’huy.
– Quoy, avez-vous pas vescu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations.
– Si on m’eust mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je sçavois faire.
– Avez vous sceu mediter et manier vostre vie ? vous avez faict la plus grande besoigne de toutes. »

Pour se montrer et exploicter, nature n’a que faire de fortune, elle se montre egallement en tous estages, et derriere, comme sans rideau. Composer nos meurs est nostre office, non pas composer des livres, et gaigner, non pas des batailles et provinces, mais l’ordre et tranquillité de nostre conduite. Nostre grand et  glorieux chef-d’oeuvre, c’est vivre à propos. Toutes autres choses; regner, thesauriser, bastir, n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus. Je prens plaisir de voir un general d’armée au pied d’une breche qu’il veut tantost attaquer, se prestant tout entier et delivre à son disner, son devis, entre ses amys; et Brutus, ayant le ciel et la terre conspirez à l’encontre de luy et de la liberté Romaine, desrober à ses rondes quelque heure de nuict, pour lire et breveter Polybe en toute securité. C’est aux petites ames, ensepvelies du pois des affaires, de ne s’en sçavoir purement desmesler, de ne les sçavoir et laisser et reprendre :

O fortes pejoráque passi,
Mecum sæpe viri, nunc vino pellite curas,
Cras ingens iterabimus æquor. *1

Soit par gosserie, soit à certes, que le vin theologal et Sorbonique est passé en proverbe, et leurs festins, je trouve que c’est raison, qu’ils en disnent d’autant plus commodéement et plaisamment, qu’ils ont utilement et serieusement employé la matinée à l’exercice de leur escole. La conscience d’avoir bien dispensé les autres heures, est un juste et savoureux condimant des tables. Ainsi ont vescu les sages; et cette inimitable contention à la vertu qui nous estonne en l’un et l’autre Caton, cett’ humeur severe jusques à l’importunité, s’est ainsi mollement submise et pleue aux loix de l’humaine condition et de Venus et de Bacchus, suivant les preceptes de leur secte, qui demandent le sage parfaict autant expert et entendu à l’usage des voluptez naturelles qu’en tout autre devoir de la vie. Cui cor sapiat, ei et sapiat palatus.*2

Le relaschement et facilité, honore, ce semble, à merveilles et sied mieux à une ame forte et genereuse. Epaminondas n’estimoit pas que de se mesler à la dance des garçons de sa ville, de chanter, de sonner, et s’y embesongner avec attention fut chose qui desrogeat à l’honneur de ses glorieuses victoires, et à la parfaicte reformation des meurs qui estoit en luy. Et parmy tant d’admirables actions de Scipion l’ayeul, personnage digne de l’opinion d’une origine celeste, il n’est rien qui luy donne plus de grace, que de le voir nonchalamment et puerilement baguenaudant à amasser et choisir des coquilles, et jouer à cornichon-va-devant, le long de la marine avec Lælius, et, s’il faisoit mauvais temps, s’amusant et se chatouillant, à representer par escript en comedies les plus populaires et basses actions des hommes, et la teste pleine de cette merveilleuse entreprinse d’Annibal et d’Afrique, visitant les escholes en Sicile, et se trouvant aux leçons de la philosophie jusques à en avoir armé les dents de l’aveugle envie de ses ennemis à Rome. Ny chose plus remarquable en Socrates que ce que, tout vieil, il trouve le temps de se faire instruire à baller, et jouer des instrumens, et le tient pour bien employé.

[…]
Le peuple se trompe : on va bien plus facilement par les bouts, où l’extremité sert de borne d’arrest et de guide, que par la voye du milieu, large et ouverte, et selon l’art, que selon nature, mais bien moins noblement aussi, et moins recommendablement. La grandeur de l’ame n’est pas tant tirer à mont et tirer avant, comme sçavoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand, tout ce qui est assez, et montre sa hauteur à aimer mieux les choses moyennes que les eminentes. Il n’est rien si beau et legitime que de faire bien l’homme et deuëment, ny science si ardue que de bien et naturellement sçavoir vivre cette vie; et de nos maladies la plus sauvage, c’est mespriser nostre estre. Qui veut escarter son ame le face hardiment, s’il peut, lors que le corps se portera mal, pour la descharger de cette contagion; ailleurs au contraire, qu’elle l’assiste et favorise et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs et de s’y complaire conjugalement, y apportant, si elle est plus sage, la moderation, de peur que par indiscretion, ils ne se confondent avec le desplaisir.

L’intemperance est peste de la volupté, et la temperance n’est pas son fleau : c’est son assaisonnement. Eudoxus, qui en establissoit le souverain bien, et ses compaignons, qui la montarent à si haut prix, la savourerent en sa plus gracieuse douceur, par le moyen de la temperance, qui fut en eux singuliere et exemplaire. J’ordonne à mon ame de regarder et la douleur et la volupté, de veuë pareillement reglée (« eodem enim vitio est effusio animi in lætitia, quo in dolore contractio *3« ) et pareillement ferme, mais gayement l’une, l’autre severement, et selon ce qu’elle y peut apporter, autant songneuse d’en esteindre l’une que d’estendre l’autre. Le voir sainement les biens tire apres soy le voir sainement les maux. Et la douleur a quelque chose de non evitable, en son tendre commencement, et la volupté quelque chose d’evitable en sa fin excessive. Platon les accouple, et veut que ce soit pareillement l’office de la fortitude combatre à l’encontre de la douleur et à l’encontre des immoderées et charmeresses blandices de la volupté. Ce sont deux fontaines ausquelles qui puise, d’où, quand et combien il faut, soit cité, soit homme, soit beste, il est bien heureux. La premiere, il la faut prendre par medecine et par necessité, plus escharsement; l’autre, par soif, mais non jusques à l’ivresse. La douleur, la volupté, l’amour, la haine, sont les premieres choses que sent un enfant; si, la raison survenant, elles s’appliquent à elle, cela c’est vertu.

J’ay un dictionaire tout à part moy : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retaste, je m’y tiens. Il faut courir le mauvais, et se rassoir au bon. Cette fraze ordinaire de passe-temps, et de passer le temps represente l’usage de ces prudentes gens, qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et eschaper, de la passer, gauchir, et, autant qu’il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et desdaignable. Mais je la cognois autre, et la trouve et prisable et commode, voyre en son dernier decours, où je la tiens; et nous l’a nature mise en main, garnie de telles circonstances, et si favorables, que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous si elle nous presse et si elle nous eschappe inutilement. Stulti vita ingrata est, trepida est, tota in futurum fertur *4. Je me compose pourtant à la perdre sans regret, mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien, de ne se desplaire à mourir qu’à ceux qui se plaisent à vivre. Il y a du mesnage à la jouyr; je la jouis au double des autres, car la mesure en la jouissance depend du plus ou moins d’application, que nous y prestons. Principallement à cette heure que j’aperçoy la mienne si briefve en temps, je la veux estendre en pois; je veux arrester la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma sesie, et par la vigueur de l’usage compenser la hastiveté de son escoulement; à mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine.

Les autres sentent la douceur d’un contentement, et de la prosperité; je la sens ainsi qu’eux, mais ce n’est pas en passant et glissant. Si la faut-il estudier, savourer et ruminer, pour en rendre graces condignes à celuy qui nous l’ottroye. Ils jouyssent les autres plaisirs comme ils font celluy du sommeil, sans les cognoistre. A celle fin que le dormir mesme ne m’eschapast ainsi stupidement, j’ay autresfois trouvé bon qu’on me le troublat pour que je l’entrevisse. Je consulte d’un contentement avec moy, je ne l’escume pas; je le sonde, et plie ma raison à le recueillir, devenue chagreigne et desgoustée. Me trouve-je en quelque assiette tranquille ? y a il quelque volupté qui me chatouille ? je ne la laisse pas friponer aux sens, j’y associe mon ame, non pas pour s’y engager, mais pour s’y agreer, non pas pour s’y perdre, mais pour s’y trouver; et l’employe de sa part à se mirer dans ce prospere estat, à en poiser et estimer le bon heur, et l’amplifier. Elle mesure combien c’est qu’elle doibt à Dieu, d’estre en repos de sa conscience et d’autres passions intestines, d’avoir le corps en sa disposition naturelle, jouissant ordonnéement et competemmant des functions molles et flateuses par lesquelles il luy plait compenser de sa grace les douleurs de quoy sa justice nous bat à son tour, combien luy vaut d’estre logee en tel poinct que, où qu’elle jette sa veuë, le ciel est calme autour d’elle; nul desir, nulle crainte ou doubte qui luy trouble l’air, aucune difficulté passée, presente, future, par dessus laquelle son imagination ne passe sans offence. Cette consideration prent grand lustre de la comparaison des conditions differentes. Ainsi je me propose, en mille visages, ceux que la fortune ou que leur propre erreur emporte et tempeste, et encores ceux-cy, plus près de moy, qui reçoyvent si lâchement et incurieusement leur bonne fortune. Ce sont gens qui passent voyrement leur temps; ils outrepassent le present, et ce qu’ils possedent, pour servir à l’esperance et pour des ombrages et vaines images que la fantasie leur met au devant,

Morte obita quales fama est volitare figuras,
Aut quæ sopitos deludunt somnia sensus *5,

lesquelles hastent et allongent leur fuitte, à mesme qu’on les suit. Le fruict et but de leur poursuitte, c’est poursuivre, comme Alexandre disoit que la fin de son travail, c’estoit travailler,

Nil actum credens cum quid superesset agendum *6.

  Pour moy donc, j’ayme la vie et la cultive telle qu’il à pleu a Dieu nous l’octroier. Je ne vay pas desirant, qu’elle eust à dire la necessité de boire et de manger, et me sembleroit faillir non moins excusablement, de desirer qu’elle l’eust double (Sapiens divitiarum naturalium quæsitor acerrimus *7), ny que nous nous sustantissions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Epimenides se privoit d’appetit et se maintenoit, ny qu’on produisist stupidement des enfans, par les doigts ou par les talons, ains, parlant en reverence, plus tost qu’on les produise encore voluptueusement par les doigts et par les talons, ny que le corps fut sans desir et sans chatouillement. Ce sont plaintes ingrates et iniques. J’accepte de bon coeur, et recognoissant, ce que nature a faict pour moy, et m’en agrée et m’en loue. On fait tort à ce grand et tout puissant donneur de refuser son don, l’annuller et desfigurer. Tout bon, il a faict tout bon. Omnia quæ secundum naturam sunt, æstimatione digna sunt *8.

Des opinions de la philosophie, j’embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides, c’est à dire les plus humaines, et nostres : mes discours sont, conformément à mes meurs, bas et humbles. Elle faict bien l’enfant, à mon gré, quand elle se met sur ses ergots, pour nous prescher que c’est une farouche alliance de marier le divin avec le terrestre, le raisonnable avec le desraisonnable, le severe à l’indulgent, l’honneste au des-honneste, que volupté est qualité brutale, indigne que le sage la gouste : le seul plaisir, qu’il tire de la jouyssance d’une belle jeune espouse, c’est le plaisir de sa conscience, de faire une action selon l’ordre, comme de chausser ses bottes pour une utile chevauchee. N’eussent ses suyvans non plus de droit et de nerfs et de suc au despucelage de leurs femmes qu’en a sa leçon ! Ce n’est pas ce que dict Socrates, son precepteur et le nostre. Il prise, comme il doit, la volupté corporelle, mais il prefere celle de l’esprit, comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de varieté, de dignité. Cette cy ne va nullement seule selon luy (il n’est pas si fantastique), mais seulement premiere. Pour luy, la temperance est moderatrice, non adversaire des voluptez.

Nature est un doux guide, mais non pas plus doux, que prudent et juste. Intrandum est in rerum naturam, et penitus quid ea postulet, pervidendum *9. Je queste par tout sa piste : nous l’avons confonduë de traces artificielles; et ce souverain bien Academique, et Peripatetique, qui est vivre selon icelle, devient à ceste cause difficile à borner et expliquer; et celuy des Stoïciens, voisin à celuy-là, qui est consentir à nature. Est ce pas erreur d’estimer aucunes actions moins dignes de ce qu’elles sont necessaires ? Si ne m’osteront-ils pas de la teste que ce ne soit un très-convenable mariage du plaisir avec la necessité, avec laquelle, dict un ancien, les Dieux complottent tousjours. A quoy faire desmembrons nous en divorce un bastiment tissu d’une si joincte et fraternelle correspondance ? Au rebours, renouons le par mutuels offices. Que l’esprit esveille et vivifie la pesanteur du corps, le corps arreste la legereté de l’esprit, et la fixe. Qui velut summum bonum, laudat animæ naturam, et tanquam malum naturam carnis accusat, profecto et animam carnaliter appetit, et carnem carnaliter fugit, quoniam id vanitate sentit humana, non veritate divina *10.Il n’y a piece indigne de nostre soin en ce present que Dieu nous a faict; nous en devons conte jusques à un poil. Et n’est pas une commission par acquit à l’homme de conduire l’homme selon sa condition : elle est expresse, naïfve et très-principale, et nous l’a le createur donnee serieusement et severement. L’authorité peut seule envers les communs entendemens, et poise plus en langage peregrin. Reschargeons en ce lieu. Stultitiæ proprium quis non dixerit, ignavè et contumaciter facere quæ facienda sunt : et alio corpus impellere, alió animum : distrahique inter diversissimos motus *11?

Or sus, pour voir, faictes vous dire un jour, les amusemens et imaginations que celuy là met en sa teste, et pour lesquelles il destourne sa pensée d’un bon repas et plainct l’heure qu’il employe à se nourrir; vous trouverez qu’il n’y a rien si fade en tous les mets de vostre table que ce bel entretien de son ame (le plus souvent il nous vaudroit mieux dormir tout à faict, que de veiller à ce à quoy nous veillons), et trouverez que son discours et intentions ne valent pas vostre capirotade. Quand ce seroient les ravissemens d’Archimedes mesme, que seroit-ce ? Je ne touche pas icy et ne mesle point à cette marmaille d’hommes que nous sommes et à ceste vanité de desirs et cogitations qui nous divertissent, ces ames venerables, eslevées par ardeur de devotion et religion à une constante et conscientieuse meditation des choses divines, lesquelles, preoccupans par l’effort d’une vifve et vehemente esperance l’usage de la nourriture eternelle, but final et dernier arrest des Chrestiens desirs, seul plaisir constant, incorruptible, desdaignent de s’attendre à nos necessiteuses commoditez, fluides et ambigues, et resignent facilement au corps le soin et l’usage de la pasture sensuelle et temporelle. C’est un estude privilegé. Entre nous, ce sont choses que j’ay tousjours veuës de singulier accord : les opinions supercelestes, et les meurs sousterraines.

Esope ce grand homme vid son maistre qui pissoit en se promenant : « Quoy donq, fit-il, nous faudra-il chier en courant ? » Mesnageons le temps; encore nous en reste-il beaucoup d’oisif et mal employé. Nostre esprit n’a volontiers pas assez d’autres heures à faire ses besongnes, sans se desassocier du corps en ce peu d’espace qu’il luy faut pour sa necessité. Ils veulent se mettre hors d’eux et eschapper à l’homme. C’est folie; au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes; au lieu de se hausser, ils s’abbattent. Ces humeurs transcendantes m’effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles; et rien ne m’est à digerer fascheux en la vie de Socrates que ses ecstases et ses demoneries, rien si humain en Platon que ce pourquoy ils disent qu’on l’appelle divin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses qui sont les plus haut montees. Et je ne trouve rien si humble et si mortel en la vie d’Alexandre que ses fantasies autour de son immortalisation. Philotas le mordit plaisamment par sa responce; il s’estoit conjouy avec luy par lettre de l’oracle de Jupiter Hammon, qui l’avoit logé entre les Dieux : « Pour ta consideration, j’en suis bien ayse, mais il y a de quoy plaindre les hommes qui auront à vivre avec un homme et luy obeyr, lequel outrepasse et ne se contente de la mesure d’un homme.»  Diis te minorem quod geris, imperas *12.

La gentille inscription dequoy les Atheniens honnorerent la venue de Pompeius en leur ville, se conforme à mon sens :

D’autant es tu Dieu, comme
Tu te recognois homme.

C’est une absolue perfection, et comme divine, de sçavoir jouyr loiallement de son estre. Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nostres, et sortons hors de nous, pour ne sçavoir quel il y fait. Si, avons nous beau monter sur des eschasses, car sur des eschasses encores faut-il marcher de nos jambes. Et au plus eslevé throne du monde, si ne sommes nous assis que sus nostre cul.

Les plus belles vies, sont à mon gré, celles, qui se rangent au modelle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d’estre traictée plus tendrement. Recommandons la à ce Dieu, protecteur de santé et de sagesse, mais gaye et sociale :

Frui paratis et valido mihi
Latoe, dones, et, precor, integra
Cum mente, nec turpem senectam
Degere, nec cythara carentem. *13

NOTES
1– » Braves guerriers, qui avez souvent partagé avec moi de plus rudes épreuves, aujourd’hui noyez vos soucis dans le vin; demain nous voguerons sur la mer immense. » (Horace, Odes, I, VII, 30)
2– « Que celui qui a le cœur sage ait aussi le palais délicat. » (Paraphrase de Cicéron, De finibus, II, 8).
3– « La dilatation de l’âme dans la joie n’est pas moins blâmable que sa contraction dans la douleur. »  (Cicéron, Tusculanes, IV, XXXI).
4– « La vie de l’insensé est ingrate, elle est trouble; elle se porte tout entière dans l’avenir » (Sénèque,Épîtres, XV).
5– « Pareils à ces fantômes qui voltigent, dit-on, après la mort ou à ces songes qui abusent nos sens assoupis. » (Virgile, Enéide,X, 641).
6– « Croyant n’avoir rien fait tant qu’il restait quelque chose à faire. » (Lucain, Pharsale, II, 637)
7– « Le sage recherche avec beaucoup d’avidité les richesses naturelles. » (Sénèque, Épîtres, 119)
8– « Tout ce qui est selon la nature est digne d’estime. » ( Cicéron, De finibus, III, 6)
9– « Il faut entrer dans la nature des choses et voir exactement ce qu’elle exige. »  ( Cicéron, De finibus, V, 16)
10–  « Quiconque vante l’âme comme le souverain bien et condamne la chair comme mauvaise, assurément il embrasse et chérit l’âme charnellement et charnellement fuit la chair parce qu’il en juge selon la vanité humaine, non d’après la vérité divine. » (Saint Augustin, Cité de Dieu, XIV, 5)
11–  « Qui n’avouent pas que le propre de la sottise soit de faire lâchement et en maugréant ce qu’on est forcé de faire, de pousser le corps d’un côté et l’âme de l’autre, de se partager entre des mouvements si contraires. » (Sénèque,Épîtres, 74)
12– « C’est en te soumettant aux dieux que tu règnes sur le monde. » (Horace, Odes, III, VI, V)
13– « De jouir des biens que j’ai acquis, avec une santé robuste, voilà ce que je te demande de m’accorder, fils de Latone, et je t’en prie, que mes facultés restent entières; fais que ma vieillesse ne soit pas ridicule et puisse encore toucher la lyre. » (Horace, Odes, I, XXXI, 17).

Parce que c’était lui, parce que c’était moi

« Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et se confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant: «Parce que c’était lui, parce que c’était moi.»

Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous entendions l’un de l’autre, qui faisaient en notre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il écrivit une satyre latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous étions tous deux hommes faits, et lui de quelques années de plus), elle n’avait point à perdre de temps et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille: c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien.

L’ancien Menander (1) disait celui-là heureux, qui avait pu rencontrer seulement l’ombre d’un ami: il avait certes raison de le dire, même s’il en avait testé. Car à la vérité si je compare tout le reste de ma vie, quoiqu’avec la grâce de Dieu je l’aie passée douce, aisée et, sauf la perte d’un tel ami, exempte d’affliction pesante, pleine de tranquillité d’esprit, ayant pris en paiement mes commodités naturelles et originelles sans en rechercher d’autres; si je la compare, dis-je, toute aux quatre années qu’il m’a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n’est que fumée, ce n’est qu’une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis, je ne fais que traîner languissant; et les plaisirs même qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte.»

[In : Essais, livre Ier, chapitre XXVII.]

(1) [343-292 - Auteur de théâtre, Ami d'Epicure, élève de Théophraste]

Barbares et barbarie

« Or je trouve […] qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, le parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelions sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages [… ]. Nous pouvons donc bien appeler barbares [les Américains], eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d’excuse et de beauté que cette maladie en peut recevoir ; elle n’a d’autre fondement parmi eux que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en débat de la conquête de nouvelles terres, car ils jouissent encore de cette abondance naturelle qui les fournit sans travail et sans peine de toutes choses nécessaires, en telle abondance qu’ils n’ont que faire d’agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point de ne désirer qu’autant que leurs nécessités naturelles leur ordonnent ; tout ce qui est au-delà est superflu pour eux.»

  • Essais, l. I, chap. XXXI, « Des Cannibales », Folio, tome 1, Gallimard, p. 305

•••

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s