MICHEL Aurélia

— Article paru dans Le Monde. Propos recueillis par Claire Legros Publié le 06 septembre 2020

« L’histoire de l’esclavage irrigue encore une large part de l’organisation de notre société »

— Entretien publié suite à un certain nombre d’articles parus dans la presse pour « déboulonner » des statues – Mis à jour le 06 septembre 2020.

[NB : Quelques extraits de l’ouvrage d’Aurélia MICHEL sont disponibles en fin d’article]

• La fiction raciste de « Valeurs actuelles » et le débat sur le titre « Les Dix Petits Nègres » montrent que l’ordre établi depuis plusieurs siècles ne tient plus tout seul : il faut l’alimenter d’arguments, de dessins, de fantasmes, analyse l’historienne dans un entretien au « Monde ».

Que dit la fiction raciste de Valeurs actuelles de notre société ? Comment analyser les débats sur la suppression du mot « nègres » dans le titre du célèbre roman d’Agatha Christie ? Aurélia Michel est historienne et autrice d’un essai où elle décrypte la façon dont l’esclavage et la colonisation ont contribué à construire un « ordre racial » qui structure encore aujourd’hui le monde contemporain (Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Points, « Essais », inédit, 400 p., 10 euros).

Pour la chercheuse au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (Cessma) et maîtresse de conférences en histoire des Amériques noires à l’université Paris-Diderot, on assiste à « une remise en cause croissante de cette organisation sociale fondée sur la race ».


Quelle analyse faites-vous de la publication par « Valeurs actuelles » du récit mettant en scène Danièle Obono, députée de Paris (La France insoumise), en esclave africaine ?

→ Cet épisode met en scène de façon extrêmement choquante, mais malheureusement sans surprise, des ressorts classiques du racisme depuis le XIXe siècle. On y trouve bien sûr la négation de l’implication de l’Europe dans la traite, dont la responsabilité est renvoyée aux Africains, alors que le XVIIIe siècle, période choisie par les auteurs, est précisément le moment où la traite africaine est entièrement commanditée par l’économie européenne.
Un autre procédé raciste bien identifié est l’ensauvagement – terme utilisé récemment dans un autre contexte –, qui consiste à mettre en scène le caractère prétendument primitif des conditions de vie des Africains, pour le tourner en ridicule, alors même que les conditions de vie des paysans français à la même époque n’étaient sans doute pas plus confortables selon ces critères.

(Lire aussi L’« ensauvagement », un mot à l’histoire sinueuse, surtout utilisé par l’extrême droite)

• La mise en avant de fantasmes sur l’esclavage sexuel constitue un autre procédé raciste, là encore sans aucun fondement historique. Les seuls personnages blancs – et français –, dans cette histoire, sont un prêtre et des religieuses, ce qui montre bien l’image tronquée de la France que ses auteurs cherchent à restaurer, d’autant plus absurde que l’Eglise catholique n’était alors pas engagée contre l’esclavage.

● Vous montrez dans votre essai que l’histoire de l’esclavage reste très présente dans l’organisation de notre société. Cette séquence s’inscrit-elle dans cet héritage ?

→ Elle en fait pleinement partie. L’histoire de l’esclavage et de la colonisation irrigue encore une large part de notre organisation économique, sociale et politique. Au moment de l’abolition de l’esclavage, la notion de race s’est construite sur un argumentaire pseudo-biologique qui, comme l’esclavage, met en place une altérité radicale, une exclusion fondamentale du groupe : les catégories raciales déterminent les corps susceptibles d’être exploités par une position prétendument naturelle dans le monde du vivant.
« Quand on a besoin de faire un “roman d’été” sur ce sujet, c’est que quelque chose vacille » 
Cet axiome a accompagné toute la réflexion scientifique et politique occidentale du XIXe siècle, mais aussi la progression capitaliste de l’Europe et la construction de l’ordre social qui structure encore notre société et notre inconscient.

Les catégories, non pas biologiques mais sociales, faisant référence à la race, qui ont été produites pendant cette période, sont encore bien présentes dans notre société, et se manifestent dans toute une série de violences de plus en plus médiatisées, mais aussi dans les mécanismes silencieux de l’orientation scolaire ou de l’accès aux soins.
Mais ces catégories sont aussi de plus en plus contestées. Le déchaînement raciste désinhibé de Valeurs actuelles intervient dans une période de remise en cause croissante de cette organisation sociale fondée sur la race. D’une certaine manière, l’ordre établi depuis plusieurs siècles ne tient plus tout seul, il faut l’alimenter d’arguments, de dessins, de fantasmes. Quand on a besoin de faire un « roman d’été » sur ce sujet, c’est que quelque chose vacille.

● La condamnation unanime par la classe politique est-elle le signe de cette évolution ?

→ C’est peut-être le seul élément positif de la séquence. S’il est abject et terrifiant que l’on puisse déverser dans l’espace public ce genre d’agression, au moins cela oblige-t-il chacun à prendre position.
En revanche, la condamnation ne se fait pas partout avec la même indignation. Ainsi, Damien Abad [député du Gard, Les Républicains] regrette la publication mais ne voit pas son caractère « raciste ». Eric Dupond-Moretti [le ministre de la justice] a condamné le « roman nauséabond » tout en notant que sa publication n’est pas illégale et relève de la liberté d’expression. Le garde des sceaux ne voit pas ou ne veut pas voir qu’il y a là un délit tout à fait identifiable de révisionnisme, de négationnisme et de racisme.

● Que traduit pour vous le débat suscité par le changement du titre du roman d’Agatha Christie ?

→ Le fait de dire que le titre Les Dix Petits Nègres n’est plus une évidence est là aussi le signe de l’amorce d’une transformation sociale. Petit à petit, des réalités qu’on normalisait – un titre choquant, des insultes racistes proférées par la police, des contrôles liées à la couleur de la peau… – suscitent le questionnement. Les personnes qui en sont les victimes directes le signalent bien sûr depuis longtemps. Mais ce qui est nouveau, à la faveur du poids de nouvelles générations qui ne l’acceptent pas, c’est que l’indignation se généralise dans l’opinion publique. C’est sans doute d’ailleurs parce qu’ils sont privés du mot « nègre » que les auteurs de Valeurs actuelles ont produit les huit pages qui en sont la bavarde paraphrase.
« Les femmes comme les Noirs et des minorités sociales réclament d’exercer et de se voir reconnaître une subjectivité totale et égale, celle du citoyen »
Si la modification du titre d’Agatha Christie suscite en France des réactions – alors qu’elle est intervenue il y a longtemps pour le titre anglophone –, c’est bien parce que ce changement touche à quelque chose de profond. Ce sont les mêmes qui appellent à ne pas toucher à l’image de Colbert ou à ne pas déboulonner les statues, comme s’il s’agissait d’un patrimoine à défendre et que notre civilisation en dépendait.
On entend dire que « c’est un classique de la littérature », que le titre « fait partie de notre culture ». Mais de quelle culture parle-t-on ? Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le mot « nègre » désigne l’« esclave africain ». C’est avec la violence inouïe de la société esclavagiste atlantique qu’il prend sa dimension péjorative et déshumanisante, et s’étend peu à peu à l’ensemble des Africains. Il charrie la somme de violences proférées en trois siècles de colonialisme. Vouloir le maintenir dans notre quotidien comme s’il était anodin, c’est renouveler ce procédé.

● Comment l’héritage raciste que vous décrivez a-t-il pu perdurer en démocratie ?

→ Cette contradiction majeure existe depuis le début de la démocratie, y compris à Athènes, dans la Grèce antique. N’oublions pas que nos Etats démocratiques ont été conçus dans le contexte de l’esclavage. L’idée même de citoyenneté est née en référence directe avec l’esclavage. Le citoyen est un anti-esclave.
→ Lire aussi Déboulonnage de statues, manifestations antiracistes : « Ce qui est en train de se jouer est un acte libérateur »
Au XXe siècle, la fin de la seconde guerre mondiale, la Shoah et la naissance de l’ONU ont marqué un tournant et amorcé un nouvel ordre mondial. Il est devenu très compliqué d’assumer à la fois l’organisation sociale héritée de l’époque esclavagiste et l’exigence d’une société démocratique et de l’idéal républicain. C’est devenu tellement compliqué qu’on n’est pas allé au bout de cette contradiction, on a préféré la cacher.
Ce non-dit émerge depuis quelques années dans le débat public, avec une accélération de la prise de conscience durant les derniers mois. Là où certains osent l’explorer avec une exigence d’égalité, d’autres refusent d’admettre que cette contradiction existe et d’assumer une histoire désormais bien documentée.

● Au nom de l’universalisme républicain, des intellectuels critiquent la « racialisation » du débat public. Qu’en pensez-vous ?

→ Danièle Obono note justement que, depuis qu’elle fait de la politique, elle défend les idées de son groupe, dont la lutte contre le racisme. Mais parce qu’elle est Noire et d’origine africaine, elle est en permanence soupçonnée d’en faire une lutte essentialiste. On fait souvent ce faux procès à ceux qu’on appelle « identitaires », « racialistes », « indigénistes », alors qu’à y regarder de près leurs revendications n’expriment pas autre chose que la pleine réalisation de l’universalisme.
La promesse révolutionnaire et républicaine d’égalité reste encore à mener pour une partie de la population. Encore faut-il l’admettre et concentrer les efforts et les aspirations vers cet objectif. Tant que des personnes disent « je ne me sens pas traité comme un égal », « je subis telle violence », c’est avant tout cette parole qu’il faut écouter.

● Vous établissez un lien historique entre la construction du racisme et celle du sexisme. De quelle façon ?

→ Les deux problématiques se font écho à bien des égards. Historiquement, le procédé raciste qui consiste à justifier l’esclavage par le biologique, au début du XIXe, est contemporain des lois sur l’état civil qui conditionnent la domination sexiste. De la même manière que les Noirs sont devenus naturellement nègres à cette époque, les femmes sont devenues biologiquement femmes par l’inscription du sexe social à la naissance, la mise en place des règles de la filiation, de la paternité et du mariage. C’est à cette époque aussi, par l’intermédiaire de la médecine, que l’on contrôle leur sexualité, qu’on leur attribue des maladies particulières comme l’hystérie ou la nymphomanie.
Ce n’est pas un hasard si ces procédés sont questionnés de façon concomitante aujourd’hui. Les femmes comme les Noirs et des minorités sociales réclament d’exercer et de se voir reconnaître une subjectivité totale et égale, celle du citoyen. Encore aujourd’hui, la subjectivité dominante, que chacun doit intérioriser mais que tout le monde ne peut pas faire sienne, est celle d’un homme blanc.
— Claire Legros

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↓ Lire ci-dessous l’article de « The Conversation » – version.pdf – Nov. 2020 ↓

Le « travail pour autrui », survivance de l’esclavagisme dans nos économies

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Un monde en nègre et blanc
Aurélia MICHEL
Points Seuil Essais – Janvier 2020

⬇︎ EXTRAITS de l’ouvrage :
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Dans les années 1970, la sociologue Colette Guillaumin a proposé pour la première fois de définir le racisme comme étant l’exercice d’une domination par discrimination, selon un attribut présupposé biologique, apparent ou pas, qui détermine les caractéristiques d’un groupe et non d’un individu. Cette définition est fondamentale, car elle établit deux éléments : la fonction de domination du racisme, et sa nature absolument construite, qui s’affranchit en réalité des caractères biologiques et de leur visibilité. Peu importe l’attribut (nez, poil, orteil, groupe sanguin) sur lequel le racisme s’arrime, il s’agit toujours d’en faire un support de la domination. Mais cette définition soulève une foule d’autres questions : s’agit-il de toute assimilation à des traits physiques et moraux ? La discrimination des roux est-elle du racisme ? Qu’en est-il de la xénophobie ? Et de toutes les autres phobies ? L’histoire comme discipline des sciences humaines apporte un type de réponse à ces questions. Elle montre que parmi toutes les dominations ou rejets fondés sur l’altérité, celle fondée sur la race est singulière. Cette domination n’est pas n’importe quel sentiment de supériorité ou violence envers autrui, tel qu’on peut vraisemblablement en retrouver dans toutes les sociétés, de tous les temps et régions du monde. Bien sûr, le fait de construire une altérité pour en faire un objet de rejet n’a rien de biologique ou de naturel, mais c’est un phénomène très répandu dans le monde social. Or, parmi ses multiples manifestations, l’assignation à une race est un procédé unique qui s’inscrit dans le contexte de l’occidentalisation du monde.
– Ibid. pp. 17-18

[Le mot] « race », dans son usage contemporain apparaît lorsque l’esclavage disparaît, c’est-à-dire lors d’une longue séquence de la fin du XVIIIe à la fin du XIXe siècle. Il faut donc considérer que l’idée de race ne précède pas l’esclavage européen ni ne le justifie. Autrement dit, comme l’a formulé un jour simplement un de mes étudiants noirs assez surpris : « Ce n’est donc pas parce qu’ils étaient racistes que les Européens ont mis les Africains en esclavage ». (…) Il faut même inverser la proposition : c’est bien parce que les Européens ont mis les Africains en esclavage qu’ils sont devenus racistes. Il faudra donc, pour comprendre le racisme, reconstituer les éléments qui ont conduit les Européens à la traite en Afrique. Or, ces raisons sont bien antérieures à l’idée de race et n’ont même strictement rien à voir avec la couleur de la peau.

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Extrait du dictionnaire de l’Histoire (Herodote.net)

Cham, malédiction de Cham

Le racisme à l’égard des noirs s’est développé à l’orée du Moyen Âge dans le monde arabo-musulman puis aux Amériques à partir du XVIIe siècle quand il s’est agi de justifier la traite négrière et l’esclavage et s’opposer aux abolitionnistes. Il s’est fondé sur l’interprétation biaisée d’un texte biblique, la malédiction de Cham.

La Genèse, premier livre de la Bible, rapporte que Noé s’étant énivré, son troisième fils Cham se serait moqué de lui ; Noé aurait alors maudit Canaan, le plus jeune fils de Cham, en le vouant à devenir l’esclave de ses frères : « Maudit soit Canaan, qu’il soit le dernier des serviteurs de ses frères ! ». Le texte poursuit en décrivant comment Noé a réparti les nations de la Terre entre ses trois fils Sem, Japhet et Cham. Il ne fait à ce stade aucune allusion à la couleur de peau des uns et des autres. D’ailleurs, faut-il le préciser ? la Bible se montre plutôt flatteuse pour les noirs, par exemple dans le Cantique des Cantiques.

Le préjugé de couleur attaché à la malédiction de Cham va naître tardivement de l’exégèse d’un Père de l’Église, Origène (182-254). C’est lui qui postule que Cham devait être de couleur noire, d’après Catherine Coquery-Vidrovitch (Le Livre noir du colonialisme, Robert Laffont, 2003).

Mais jusqu’aux environs de l’An Mil, le propos d’Origène ne suscite pas d’intérêt particulier. « Ce sont les musulmans qui, les premiers, s’en sont servis afin de légitimer l’esclavage des Noirs. Il suffisait pour cela d’indiquer qu’ils descendaient directement de Cham », note Olivier Grenouilleau (Traites négrières, Gallimard 2004).

Ainsi peut-on lire sous la plume de l’historien arabe Ibn Khaldoun (1332-1406) : « Il est vrai que la plupart des nègres s’habituent facilement à la servitude ; mais cette disposition résulte, ainsi que nous l’avons dit ailleurs, d’une infériorité d’organisation qui les rapproche des animaux bruts. D’autres hommes ont pu consentir à entrer dans un état de servitude, mais cela a été avec l’espoir d’atteindre aux honneurs, aux richesses et à la puissance » (Les Prolégomènes, IV).

Deux siècles plus tard, le mythe de Cham va enfin traverser l’Atlantique ainsi que le précise Olivier Grenouilleau : « Ce furent aussi des créoles d’origine espagnole (Buenaventura de Salinas y Cordova et Leon Pinelo) qui, afin de légitimer la traite, cherchèrent au XVIIe siècle à se servir d’une vieille histoire, jusque-là assez peu utilisée dans le monde occidental, celle de la malédiction de Cham ».

→ C’est ainsi qu’un racontar né en terre musulmane a nourri, sept ou huit siècles plus tard, les préjugés racistes des planteurs américains, au Sud comme au Nord.

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Massacres de Saint Domingue.

Il devient doublement nécessaire pour le Blanc d’exercer sur le nègre une violence physique : pour le forcer à travailler et l’empêcher de se révolter, de s’enfuir, mais aussi pour réactiver la destruction symbolique de son humanité, que l’institution de l’esclavage ne suffit pas ou plus, à opérer.
Or, la violence condamne perpétuellement le nègre comme le Blanc. Certes, pas à parts égales. C’est bien le corps du nègre qui en est la principale victime, ce qui d’ailleurs le rend nègre par définition. Le nègre subit des agressions qui le désintègrent, physiquement et psychiquement, de façon à le rabattre constamment à la fiction de sa non-humanité. Mais la violence infligée est également nécessaire au bourreau pour se préserver de sa propre « négrification », de sa propre désintégration, de la destruction de son humanité. Comme tout tortionnaire, il est obligé de se couper d’une part de lui-même. Il s’agit pour lui d’un autre type de violence, qui n’est pas loin de la psychose. Car le déni procure l’insensibilité nécessaire pour survivre à la violence dont le système économique ne peut se passer.
– Ibid. pp. 192-193

Le « racisme scientifique »
Du XVIIIe jusqu’au milieu du XIXe siècle, cette transition est menée conjointement par des groupes qui occupent alternativement le pouvoir et qui forment deux camps distincts : d’un côté, les planteurs et leurs alliés , accrochés au modèle esclavagiste de type atlantique (traite, plantation et monopole colonial), et de l’autre, les élites industrielles, libérales, à la recherche de nouvelles matières premières et de débouchés commerciaux. La tension entre les intérêts de ces élites, anciennes et émergentes, et le processus démocratique qu’elles subissent toutes les deux, bon gré mal gré, trouve peu à peu son dénouement dans une interprétation particulière de l’idée de nation. Cette acception de la nation permet en effet de limiter la portée de l’égalité à certains groupes et de justifier leur domination sur d’autres. Autrement dit, à partir de la « fiction nègre », nous voyons se mettre en place celle du Blanc..

– Ibid. pp. 203-204

[Au début du XIXe siècle] s’ajoute par ailleurs, en Europe, le sentiment pressant de la menace que fait peser la croissance démographique en cours : dans la suite de Malthus, on craint la surpopulation des campagnes qui entraîne d’ores et déjà d’importantes migrations. De fait, il y a 20 millions d’Allemands en 1815, et déjà 30 en 1840. Les Juifs sont les premières victimes de cet agencement idéologique entre nation naturelle originelle et besoin d’« espace vital » qui préside à l’esprit de conquête, un siècle avant le nazisme. Le partage de la Pologne en 1815 qui sert les politiques d’installation de populations allemandes, a pour conséquences le début des pogroms (1818 en Bavière, 1822 en Prusse) et la mise en place de « zones de résidence » pour les Juifs en Russie.

– Ibid. p. 223

Comme l’esclavage, la race désigne les libres et les non-libres, dans le but de capter le travail des derniers pour l’usage des premiers. Comme l’esclavage, la race opère une violence symbolique qui a sans cesse besoin de s’appuyer sur une violence physique qui, plus encore, justifie l’usage de la violence et ainsi répond aux besoins d’une production fondée sur le travail forcé. Comme l’esclavage, la race, tout à la fois, établit les distinctions pour instaurer la domination, et les bouscule à nouveau par la violence qu’elle suscite. Plus encore que l’esclavage, car elle reste une notion floue et largement inconsciente, la race génère sa propre violence et défait constamment les rapports sociaux qu’elle est censée canaliser.

– Ibid. p. 244

• Essai sur l’inégalité des races humaines (Extrait) – Arthur de GOBINEAU, 1853

« Les deux variétés inférieures de notre espèce, la race noire, la race jaune, sont le fond grossier le coton et la laine, que les familles secondaires de la race blanche assouplissent en y mêlant leur soie tandis que le groupe aryen, faisant circuler ses filets plus minces à travers les générations ennoblies, applique à leur surface, en éblouissant chef-d’œuvre, ses arabesques d’argent et d’or. »

– Ibid. p. 247

À partir des années 1830, quand il devient d’usage courant dans les milieux scientifiques et littéraires, le mot « race » évoque ou désigne une réalité floue, multiple, qui n’est jamais mise à l’épreuve d’une définition. Il peut se confondre avec le terme de « nation », de « peuple », ou encore évoquer une classification du vivant, une tentative de mise en ordre des groupes humains. Loin d’être un concept, la « race » est alors une sorte de mot-valise, porteur de non-dits et de fantasmes que l’on ne cherche pas à expliquer, puisque c’est la fonction-même de ces termes fourre-tout que de masquer un réel difficile à justifier. En effet, c’est sur « l’expérience nègre », fondatrice de la figure du Blanc, que vient se poser le mot « race », non seulement pour expliquer les situations insoutenables produites par l’économie atlantique, mais aussi, peu à peu, pour justifier de nouveaux projets coloniaux. […]
Comme la monnaie ou l’État, la Race va faire partie des réalités établies qui permettent d’organiser la vie économique. […] Principe de pouvoir et de violence, elle est un instrument au service de tous les milieux puissants. […] Bien qu’elle ne soit pas nécessaire mais contingente au capitalisme (n’importe quelle forme de distinction aurait pu émerger pour dissocier le travail de la propriété du capital), elle va organiser le travail à l’échelle mondiale en permettant de nouvelles traites, de nouvelles migrations, en instaurant de nouvelles règles de peuplement. Et de la même manière que la rencontre de l’esclavage avec le capitalisme a entrainé une surenchère de violence, la violence générée par la race, exponentielle et autodestructrice, ne pourra conduire qu’à une crise.

– Ibid. pp. 247-248

COLONISATION : En Algérie, la France espère former une terre de colons et non pas d’esclaves […] Ce sont dans les régions où existe un double projet de peuplement colonial et de maintien de la plantation classique, où se côtoient citoyens et esclaves, parents et non-parents, que la notion de « race » sera la plus virulente.

– Ibid. pp. 255

« Les Explorations de Brazza » (Extrait) – E. GÉNIN – 1885

« Les populations de l’Afrique occidentale, ignorantes, superstitieuses, sans lien et sans communications entre elles, fort mal gouvernées, ne paraissent pas, il faut l’avouer, appelées à entrer de sitôt dans les voies de la civilisation. Les efforts faits jusqu’à aujourd’hui pour les tirer de la barbarie ont été infructueux. […] Le Nègre veut vivre comme il a toujours vécu. Il n’a cure de ces objets de luxe, de ce confortable, de ces plaisirs délicats que le Blanc recherche et se procure par un dur travail. Ses instincts batailleurs, maraudeurs, son penchant pour la chicane, son indolence, pour ne pas dire sa paresse native, peut-être pour toujours, le rend rebelle à l’influence des Blancs et incapable de tout progrès.

– Ibid. p. 267

En 1885, dans la revue Le Mouvement Géographique, on dit que : « Le caractère dominant du nègre est celui d’un grand enfant : il est naïf, insouciant, paresseux, d’une gaîté folle, épris de fêtes, de musique et de danse ». Cette nature infantile du nègre oblige les Européens à le sauver de la brutalité de l’Arabe qui en fait la traite depuis des siècles. Pour Jules Ferry, qui veut convaincre la Chambre des Députés de la légitimité de cette croisade, il s’agit d’un « devoir de civilisation des races inférieures » qui incombe aux « races supérieures ».

– Ibid. pp. 268

Années 1930, la foule raciste

Plusieurs éléments sont à l’origine de l’immense brutalité qui s’empare des sociétés occidentales dans les années 1930. Ils ont été maintes fois identifiés et analysés : les conséquences du traumatisme de 1914-1918, l’absurdité du travail industriel et l’accélération des rythmes dans différents domaines (transport, communication, technologies), enfin la brutalité de la crise économique. La « foule » qui est née dans les villes de la fin du siècle précédent, objet de la sociologie naissante, se débat de toutes parts entre tentations révolutionnaires et fascistes. les déplacements de population, les soubresauts du conflit mondial aiguisent des rivalités qui s’exacerbent dans la crise de 1929, et crispent des mécanismes de défense s’appuyant sur l’identité nationale. Depuis 1917, des clivages inédits entre nationalisme et socialisme forment les camps d’une nouvelle guerre, à la fois civile et mondiale, qui trouvent une première expression en Espagne en 1936 à travers le conflit entre franquistes et républicains. Mais si cette histoire est connue, il faut, là encore, s’interroger sur son articulation avec la violence coloniale à cette même période, autrement dit le devenir de « l’expérience nègre » et de la domination du Blanc dans les sociétés contemporaines. Pourquoi est-ce précisément autour de la fiction de la race que la crise européenne se cristallise, jusqu’au paroxysme qu’est sans aucun doute la destruction des juifs et tziganes d’Europe par le régime nazi ? (…)

– Ibid. pp. 319-323

Deux situations critiques surgissent simultanément dans d’anciennes colonies britanniques, qui ont historiquement combiné peuplement européen, prolétariat blanc et travail esclave : en Afrique du Sud (…) Les Boers , les Anglais coloniaux et Bantoues (cafres)et aux États-Unis. S’ensuit la mise en place de l’apartheid (1948). Aux États-Unis, apparition du Ku-Klux-Klan.


[A la fin des années 1930], l’Europe est encore loin de se libérer de ses démons. Elle dérive dans un délire du Blanc qui la conduit à un terrible passage à l’acte collectif, la « Solution finale ». La découverte des camps nazis par les Alliés en 1945, incrédules et hallucinés, constitue un dénouement important à la fiction de la race, dès lors que celle-ci est au cœur de l’idéologie qui mena à une telle catastrophe. Désormais, et ce sera le rôle de l’Unesco de le verbaliser, l’ordre mondial ne peut reposer que sur le refus de la race et de ses principes de violence. Les Nations Unies, vainqueurs et vaincus, devront d’ailleurs envisager la fin de la colonisation, contraire aux principes démocratiques qui ont été réinstitués par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948. En 1947, Houphouêt-Boigny fait voter la fin du travail forcé en A.O.F., et depuis deux ans, les Antilles sont devenues des départements français dans lesquels s’exercent les mêmes droits civils et et la même citoyenneté qu’en métropole. En 1950, l’Unesco fait paraître la «déclaration d’experts sur les questions de race » signée par huit des plus grands anthropologues mondiaux dont l’Étasunien Franklin Frazier, le Brésilien Luis Costa Pinto et le Français Claude Levi-Strauss, qui proclament ainsi à La tribune du monde, que « la race n’existe pas ». Ils font apparaître la « fiction blanche » comme telle : une fiction. Cela devrait être la fin de ce livre.

— Ibid. pp. 333-334 

(…) Au-delà de ses manifestations virulentes, proférées par des individus ou des groupes qui se positionnent hors système et font de la violence raciale leur contestation de l’ordre social (suprémacistes blancs, skinheads, etc.) la race continue largement d’organiser les rapports sociaux dans nos démocraties tout comme les relations entre les États-nations. Une petite expérience simple pourrait le démontrer : en nous rendant dans un bâtiment public important comme un musée ou une université, nous ne nous étonnons pas chacun à sa place, selon le statut racial que nous avons mémorisé depuis des temps plus anciens : nous savons, inconsciemment sans doute, associer des phénotypes et origines géographiques aux individus que nous percevons comme les vigiles, les personnels de ménage, les employés administratifs, ceux qui occupent les postes de responsabilité. Dans les salles de classe de l’Education Nationale, nous savons également par avance les attitudes que les élèves adopteront en fonction de leur «origine» et la prise en charge que les adultes proposeront en réponse, ce qui produira d’ailleurs les résultats attendus sur leur trajectoire scolaire  puis professionnelle. Il est d’autre part entendu que certaines nations auront à gérer sur leur territoire les déchets des autres, ou encore les conséquences climatiques des modes de consommation de ces dernières, que le travail infantile ou la prostitution contrainte dans certains pays qui se trouvent incidemment « au Sud » assouvissent des désirs consommés au Nord, et qu’au journal télévisé du soir, toutes les morts du jour ne se valent pas. Nous savons, ne pouvons ignorer, qu’en France, dans les années 2010, les chances de trouver un emploi ou un logement lorsqu’on porte un nom à consonance indigène sont divisées par trois par rapport à celles des personnes dont le nom sonne blanc. Une bonne part de nos attitudes sont manifestement organisées par la race, malgré nous ou sans que nous en ayons conscience, et il suffirait de prendre le temps de décortiquer , comme l’on fait les sociologues du racisme, les situations infinies du quotidien dans lesquelles nous nous référons à une grille raciale. Cette grille, intériorisée par tous, est en général parfaitement explicite pour ceux qui en sont les victimes, tandis que les bénéficiaires, qui de fait n’ont pas demandé à l’être, ignorent l’être et disent souvent «ne pas voir les couleurs». (…) Les militants (antiracistes-NDLR) savent précisément que l’histoire de la race n’est pas uniquement une histoire des racines, la dénonciation et la repentance d’un crime qui aurait eu lieu en marge du cours tranquille de l’humanité, un raté exigeant réparations. Elle l’est aussi, mais n’est pas que cela. Elle n’est pas l’histoire des autres, des pauvres, des Noirs, des immigrés, des musulmans, des victimes. Elle n’est pas non plus — ne peut pas être  — une simple histoire de couleurs, l’histoire des Noirs contre les Blancs, qui pourrait à son tour, justifier l’idée, absurde, d’un racisme antiblanc. La race est un ordre social global, notre ordre global.

— Ibid. pp. 337-338

Profondément liée au développement du capitalisme, la fiction raciale est pourtant aujourd’hui obsolète : le capitalisme n’en a plus besoin, et l’ordre général politique, fondé  sur le principe démocratique et égalitaire, exige sa disparition.(…) Pourtant la race comme dispositif, comme procédé, est en permanence mobilisée, le plus souvent inconsciemment, non pas pour fabriquer des identités figées mais dans l’interaction sociale. D’un battement de cils, d’un clignement de paupière, on ne cesse de convoquer mentalement des ruptures en humanité, des mises à distance que la fiction de la race vient à la fois masquer et justifier. Alors, si la race est le produit d’une époque révolue, pourquoi reste-t-elle si présente, à qui est-elle encore nécessaire ? A-t-elle toujours des fonctions dans l’organisation du travail, dans la société ? Et si ce n’est plus le cas, comment s’en débarrasser ? (…) La première leçon que nous pouvons tirer  est que la race ne peut être comprise sans l’esclavage. Elle en est le prolongement, la mutation, elle en récupère les principales fonctions économiques , les caractéristiques anthropologiques. (…) L’institution de l’esclavage (et plus tard de la race) opère en effet une objectivation du travail. En achetant des esclaves, on achète du travail et non des personnes. Plus encore, la dissociation de la personne et de son travail fait disparaître la personne sociale, l’anéantit, et fait de son travail une marchandise. (…) Au cours de la «période nègre», l’objectivation du travail qui caractérise la modernité économique, accompagne l’objectivation de tous les facteurs de production, y compris l’occupation de l’espace et l’exploitation de ses ressources qui, par le principe de propriété, sont aux aussi «libérés» de tout statut social et de toute symbolique sacrée.

Ibid – pp. 338-340

L’«expérience nègre» nous a fait entrer dans un cycle exponentiel, dans lequel à la violence succède son déni, qui déclenche une violence plus importante encore. (…) La violence sociale de nos économies actuelles pourrait se passer de la race. Si nous la mobilisons c’est sans doute pour nous protéger de ce qu’elle active dans notre imaginaire collectif et afin de rendre supportable un ensemble de réalités que le principe d’égalité ne pourrait admettre : enfants travaillant 12 heures par jour en usine, ombres de la nuit et corps de la rue dans les centres-villes des grandes métropoles, mais aussi des situations plus banales, comme les inégalités sociales. Or, sur un plan psychologique, le déni est lui-même douloureux, coûteux. En dévoiler les causes, le raviver, est insupportable. C’est pourquoi, aujourd’hui encore dans les sociétés du Blanc, le nègre doit rester à sa place : occuper des fonctions économiques et sociales subalternes, ne pas exiger d’être accepté comme un égal, être éternellement en cours de civilisation. On l’aide, c’est notre «pote», mais il n’acquiert jamais le civitas, il doit toujours faire allégeance : il doit aimer la nation, lui être reconnaissant lorsqu’il acquiert une position privilégiée, il doit démontrer qu’il n’est pas en train de menacer d’une arme lorsqu’il a la main levée.
À plus d’un titre, le nègre est en soi une menace qu’il faut réprimer : contrairement à l’esclave qui est par définition maintenu dans son statut, le nègre menace de s’apparenter. Il met en péril non seulement le privilège blanc mais aussi la fiction qui l’institue. Comme le mulâtre des colonies antillaises, le nègre menace par sa simple existence de révéler qu’il est tout simplement le frère, l’oncle, le fils de celui qui se pense blanc. Le nègre menace de «grand remplacer». Sa «culture» elle-même est une menace, elle pourrait modifier les codes d’accès à la «blanchité». Elle pourrait en révéler la vacuité. (…) Le tournant du XIXe siècle, c’est le moment où le système de parenté européen, ébranlé par l’égalité révolutionnaire et des bouleversements de tout ordre (économique, démographique), a été subitement fixé, sacralisé et enfoui dans une fiction qui réaffirme encore aujourd’hui à la moindre des agressions, griffures et égratignures qui la remettent en cause. On l’a appelée dans ce livre la «fiction blanche»

  — Ibid. pp. 340-343

«Fiction blanche»

Dans la proposition de la Révolution française, comme américaine, tout homme pouvait devenir parent, tout homme était naturellement parent. C’est ici que l’expérience atlantique est fondamentale, car, terrifiés à l’idée que les nègres puissent devenir leurs parents, leurs égaux, les élites ont brandi le Blanc, c’est-à-dire un attribut qui ne s’acquiert que d’une seule manière : par la filiation biologique, par la reproduction «naturelle». Le code civil napoléonien appliqué aux colonies en 1805 ne dit pas autre chose : on ne peut être blanc qu’en naissant blanc, et la propriété et sa succession ne peuvent se réaliser  qu’au sein de la filiation blanche d’une part, de la filiation non blanche d’autre part. Entre les deux se dresse une frontière étanche, infranchissable, «naturelle», la race. La renégociation de l’égalité révolutionnaire au début du XIXe siècle consiste donc à interposer dans l’accès à la parenté une fiction puissante, celle de la nature qui définirait les rôles des uns et des autres au sein du domus, parents et non-parents, producteurs et reproducteurs, Blancs et non-Blancs. (…) Dans le même temps, des catégories d’hommes et de femmes sont réduites à leurs rôles biologiques de producteurs et reproducteurs. Les femmes blanches, qui seules peuvent garantir la blancheur de la progéniture, sont assignées à leur rôle biologique de reproductrices, ce qui implique la répression de toute forme de sexualité qui ne serait pas directement tournée vers la reproduction. Au nom du contrôle de la filiation, on réprime globalement tout ce qui situerait la femme en dehors du domus (prostitution, mœurs lé gères, homosexualité) ainsi que, de manière générale, toute tentative d’exister socialement en dehors des catégories de genre, fixées à cette même époque par la loi dans l’état civil. En parallèle, d’autres catégories sont «par nature» affectées au travail pour autrui : c’est le cas des Noirs, femmes et hommes, dans les colonies où, face au déclin de l’esclavage, on a conçu l’idée que le travail forcé était leur destin naturel, dont leur sauvagerie, leur animalité et leur immaturité seraient la preuve. (…) Mais comme on a pu le constater lors des forts mouvements de contestation de la loi votée en 2013 autorisant le mariage homosexuel en France, toute tentative de modifier les règles de la parenté relance très vivement les angoisses qui se sont construites dans l’«expérience nègre» et dont les leviers — la race, le genre, la nation — continuent à nourrir l’illusion d’une parenté strictement biologique, dont la famille serait la traduction naturelle

— pp. 346-348

Autrement dit, défaire la race consiste à faire aboutir un peu plus le principe égalitaire en faisant le deuil de la fiction de la nature, que ce soit à propos de la filiation, de la vie sociale, ou de la communauté politique. Nous devons accepter, de ce fait, l’évolution de nos systèmes de parenté et en particulier le moindre rôle de la filiation biologique. (…) Le changement climatique et d’autres perturbations globales nous rappellent qu’il nous faut transmettre les moyens de notre subsistance, les ressources terrestres, à nos descendants, et prendre en charge ceux qui ont eu le même devoir envers nous. C’est justement cet enjeu qui définit notre rôle dans la génération qui fait de nous des parents. Alors, en finir avec la race pourrait devenir une proposition politique globale. En finir avec le mythe de la filiation biologique comme organisation du social, qui construit des périmètres aussi peu naturels  — celui de la famille ou de la nation — , et plutôt se soumettre aux exigences d’un cycle qui nous constituerait en fraternités-sonorités de parents, responsables des générations précédentes et engagés dans dans l’avenir des suivantes et cela quel que soit le rôle qu’ils souhaitent ou peuvent prendre dans la reproduction biologique, voilà qui pourrait inspirer de nouvelles règles dans notre rapport à l’environnement et soutenir les aspirations politiques à la liberté et l’égalité qui restent l’horizon souhaitable de nous démocraties. Arrachons à notre monde ce que nous appelions naturel et rendons-le à sa vitalité.

— pp. 350-351