LORIDAN-IVENS Marceline

A la veille de la seconde guerre mondiale, le père de Marceline Loridan-Ivens a acheté un château. Tous deux furent déportés à Auschwitz. Elle seule en revint. Cet ouvrage, « Et tu n’es pas revenu », est une longue lettre qu’elle lui adresse au-delà de la mort. 

J’étais trop jeune alors pour deviner ce que château racontait de toi. C’est bien plus tard que j’ai compris, tu avais trouvé là un domaine à la mesure de l’homme que tu rêvais de devenir. Il faut vieillir pour accéder aux pensées de ses parents.
Et tu n’es pas revenu, p. 42, Ed. Grasset, 2015

Enfants, nous connaissions la mort et ses rites, le drapeau noir, le corbillard qui passe lentement dans la rue, nous la croisions et la respections, nous étions bien plus forts que les gens d’aujourd’hui, ils ont tellement peur d’elle, si tu savais. Mais ce n’est pas la mort qui t’a emporté. C’est un grand trou noir, dont j’ai vu le fond et la fumée. Il n’avait pas encore fini sa sale besogne. La guerre terminée, il semblait nous aspirer encore.
— Op. Cit. p. 78

Tu avais choisi la France, elle n’est pas le creuset que tu espérais. Tout se tend encore une fois, on nous appelle les juifs de France, il y a aussi les musulmans de France, nous voilà mis face à face, moi qui m’étais voulue de tous bords, en tout cas du côté de la liberté. J’ai entendu des menaces, comme des échos lointains, j’ai entendu qu’on criait « mort aux juifs‌ » et aussi « juif, fous le camp, la France n’est pas à toi » et j’ai eu envie de me jeter par la fenêtre. Jour après jour, je perds mes convictions, mes nuances, une part de mes souvenirs, je finis par douter de mes engagements passés, je vois des policiers devant les synagogues mais je ne veux pas être quelqu’un qu’on protège !
J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais j’ai vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. Ainsi, je retourne vers l’enfance, vers l’adolescence qui ne m’a pas été donné de vivre, et c’est normal à mon âge.
Il y a deux ans, j’ai demandé à Marie, la femme d’Henri : « Maintenant que la vie se termine, tu penses qu’on a bien fait de revenir des camps ? ». Elle m’a répondu : « Je crois que non, on n’aurait pas dû revenir. Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? ». Je n’ai pas pu lui donner tort ou raison, j’ai juste dit : « Je ne suis pas loin de penser comme toi.» Mais j’espère que si la question m’est posée  à mon tour juste avant que je m’en aille, je saurai dire oui, ça valait le coup.
— Op. Cit. pp. 106-107

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