LEYS Simon

de son vrai nom Pierre Ryckmans est un écrivain, essayiste, critique littéraire, traducteur et sinologue belge, de langue française et anglaise, né en 1935 à Bruxelles, décédé à Canberra en 2014.

Les romanciers sont les historiens du présent, les historiens sont les romanciers du passé, et tout écrit qui présente une certaine qualité littéraire aspire essentiellement à être un poème.

[In : Le bonheur des petits poissons – Ed° J-C. Lattès – 2008]

Un jeune journaliste interviewant Martha Graham interrogea la grande danseuse et chorégraphe sur le sujet des plagiats artistiques. “Écoutez, mon cher”, répondit le vieux monstre sacré en posant sa main arthritique sur le bras de son interlocuteur, “nous sommes tous des voleurs. Mais au bout du compte, nous serons seulement jugés sur deux choses : qui avons-nous choisi de dévaliser et qu’en avons-nous fait ?”

[Ibid]

Dans une lettre (trop peu connue), Hannah Arendt a rappelé que la Vérité n’est pas un résultat de la réflexion – elle en est la précondition et le point de départ : sans une expérience préalable de la Vérité, nulle réflexion ne peut se développer. Mais cette évidence indiscutable des premiers principes avait déjà été illustrée il y a deux mille trois cents ans par un apologue célèbre de Zhuang Zi :

Zhuang Zi et le logicien Hui Zi se promenaient sur le pont de la rivière Hao. Zhuang Zi observa : «Voyez comme les petits poissons qui frétillent, agiles et libres; comme ils sont heureux!». Hui Zi objecta : «Vous n’êtes pas un poisson; d’où tenez-vous que les poissons sont heureux ?»
– Vous n’êtes pas moi; comment pouvez-vous savoir ce que je sais du bonheur des poissons ?
– Je vous accorde que je ne suis pas vous et, dès lors, ne puis savoir ce que vous savez. Mais comme vous n’êtes pas un poisson, vous ne pouvez savoir si les poissons sont heureux.
– Reprenons les choses par le commencement, rétorqua Zhuang Zi, quand vous m’avez demandé «d’où tenez-vous que les poissons sont heureux» la forme même de votre question impliquait que vous saviez que je le sais. Mais maintenant, si vous voulez savoir d’où je le sais, eh bien je le sais du haut du pont.

[Ibid.]

Il y a quelques années – vous en souvenez-vous ? – l’acteur anglais Hugh Grant fut arrêté par la police de Los Angeles, comme il se livrait dans un lieu public, en compagnie d’une dame de la nuit, à une activité particulièrement privée. Pour le commun des mortels, pareille mésaventure serait simplement embarrassante mais, pour un acteur aussi célèbre, elle aurait pu avoir des conséquences catastrophiques : toute sa carrière hollywoodienne parut un moment sur le point de sombrer. Au milieu de ce marasme, il fut interviewé par un journaliste américain qui lui posa une question … très américaine : «Recevez-vous maintenant les conseils d’un psychothérapeute ? – Non, répondit Grant, en Angleterre, nous lisons des romans.»

Un demi-siècle avant lui, Carl Gustav Jung avait formulé en termes plus techniques l’exact corollaire de cette même notion : «Quand un individu perd contact avec l’univers mythique, et que son existence se trouve ainsi réduite au seul domaine des faits, sa santé mentale se trouve en grand danger.» En d’autres mots : les gens qui ne lisent pas de romans ni de poème risquent de se fracasser contre la muraille des faits ou d’être écrabouillés sous le poids des réalités. Et il faut alors appeler de toute urgence le Dr Jung et ses collègues pour essayer de recoller les morceaux.

[Ibid.]

 

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