KUNDERA Milan

[Né en 1929 à Brno – Tchécoslovaquie]

La bonne littérature est celle qui déchire le rideau du mensonge.
[Cité par Alain Finkielkraut — sans référence]

« Imprimer la forme à une durée, c’est celle de l’exigence de la beauté
mais aussi celle de la mémoire, car ce qui est informe est insaisissable, immémorable.»
— La Lenteur

« Du vraisemblable plaqué sur de l’oublié » : c’est ainsi que Josef, un des personnages de « L’ignorance », roman de Milan Kundera, conclut l’interprétation d’un souvenir… que l’on retrouve sous cette expression, celle du Rire de Bergson – « du mécanique plaqué sur du vivant .
– Anouchka VASAK (ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, maître de conférences à l’université de Poitiers)

La poésie est un territoire où toute affirmation devient vérité. Le poète a dit hier : la vie est vaine comme un pleur, il dit aujourd’hui : la vie est gaie comme le rire et à chaque fois il a raison. Il dit aujourd’hui : tout s’achève et sombre dans le silence, il dira demain : rien ne s’achève et et tout résonne éternellement et les deux sont vrais. Le poète n’a besoin de rien pour prouver ; la seule preuve réside dans l’intensité de son émotion.
— La vie est ailleurs

Explorer historiquement et psychologiquement les mythes, les textes sacrés, veut dire : les rendre profanes, les profaner. Profane vient du latin : profanum : le lieu devant le temple, hors du temple. La profanation est donc le déplacement du sacré hors du temple, dans la sphère hors religion.
— Les testaments trahis, 1993, Gallimard Folio n° 2703, p. 17

J’ai été élevé comme athée et je m’y suis plu jusqu’au jour où, dans les années les plus noires du communisme, j’ai vu des chrétiens brimés. Du coup, l’athéisme provocateur et enjoué de ma première jeunesse s’est envolé telle une niaiserie juvénile. Je comprenais mes amis croyants et, emporté par la solidarité et l’émotion, je les accompagnais parfois à la messe. Ce faisant, je n’arrivais pas à la conviction qu’un Dieu existe en tant qu’être qui dirige nos destinées. En tout état de cause, que pouvais-je en savoir ? Et eux, que pouvaient-ils en savoir ? Étaient-ils sûrs d’être sûrs ? J’étais assis dans une église avec l’étrange et heureuse sensation que ma non-croyance et leur croyance étaient curieusement proches.
— Ibid. pp. 19-20

(…) Si la pensée personnelle n’est pas le fondement de l’identité d’un individu (si elle n’a pas plus d’importance qu’un chapeau) où se trouve ce fondement ?
À cette recherche sans fin, Thomas Mann a apporté sa très importante contribution : nous pensons agir, nous pensons penser, mais c’est un autre ou d’autres qui agissent en nous : des habitudes immémoriales, des archétypes qui, devenus mythes, passés d’une génération à l’autre, possèdent une immense force de séduction et nous téléguident depuis (comme dit Mann) « le puits du passé».
(…) L’imitation ne veut pas dire manque d’authenticité, car l’individu ne peut pas ne pas imiter ce qui a déjà eu lieu ; si sincère qu’il soit, il n’est qu’une résultante des suggestions et des injonctions émanant du puits du passé.
— Ibid., pp. 20-22

Les Versets sataniques (de Salman Rushdie) sont construits de trois lignes plus ou moins indépendantes : A : les vies de Saladin Chamcha et de Gibreel Farishta, deux Indiens d’aujourd’hui vivant entre Bombay et Londres ; B : l’histoire coranique traitant de la genèse de l’Islam ; C : la marche de villageois vers la Mecque à travers la mer qu’ils croient traverser à pied sec et où ils se noient. (…) Il n’y a, dans ce roman, aucune question importante que l’on puisse examiner sans un regard dans le puits du passé. Qu’est-ce qui est bon et qu’est-ce qui est mauvais ? Qui est le diable pour l’autre, Chamcha pour Farishta ou Farishta pour Chamcha ? Est-ce le diable ou l’ange qui a inspiré le pèlerinage des villageois ? Leur noyade est-elle un pitoyable naufrage ou le voyage glorieux vers le Paradis ? Qui le dira, qui le saura ? Et si cette insaisissabilité du bien et du mal était le tourment vécu par les fondateurs des religions ? Les terribles mots du désespoir, ce blasphème inouï du Christ « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?», ne résonnent-ils pas dans l’âme de tout chrétien ? Dans le doute de Mahound se demandant qui lui a soufflé les versets, Dieu ou le diable, n’y a-t-il pas, celée, l’incertitude sur laquelle est fondée l’existence même de l’homme ?
— Ibid. pp. 33-34

L’insoutenable légèreté de l’être (1984)

L’homme ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir car il n’a qu’une vie et il ne peut la comparer ni à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures.
Vaut-il mieux être avec Tereza ou rester seul ?
Il n’existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n’existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait en scène sans avoir jamais répété. Mais que peut valoir la vie, si la première répétition de la vie est la vie même ? C’est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse. Mais même « esquisse » n’est pas le mot juste, car une esquisse est toujours l’ébauche de quelque chose, la préparation d’un tableau, tandis que l’esquisse qu’est notre vie est une esquisse de rien, une ébauche sans tableau.
— L’insoutenable légèreté de l’être, Folio Gallimard n° 2077, pp. 19-20

En travaux pratiques de physique, n’importe quel collégien peut faire des expériences pour vérifier l’exactitude d’une hypothèse scientifique. Mais l’homme, parce qu’il n’a qu’une seule vie, n’a aucune possibilité de vérifier l’hypothèse par expérience, de sorte qu’il ne saura jamais s’il a eu tort ou raison d’obéir à son sentiment.
— Ibid., p. 56

Mais un évènement n’est-il pas au contraire d’autant plus important et chargé de signification qu’il dépend d’un plus grand nombre de hasards ?
Seul le hasard peut nous apparaître comme un message. Ce qui arrive par nécessité, ce qui est attendu et se répète quotidiennement n’est que chose muette. Seul le hasard est parlant. On tente d’y lire comme les gitanes lisent au fond d’une tasse dans les figures qu’a dessinées le marc de café.
[…]
Le hasard a de ces sortilèges, pas la nécessité. Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant comme les oiseaux sur les épaules de saint François d’Assise.
– Ibid., pp. 76-77

Une jeune fille qui doit, au lieu de « s’élever », servir de la bière à des ivrognes et passer le dimanche à laver le linge sale de ses frères et sœurs, amasse en elle une immense réserve de vitalité, inconcevable pour des gens qui vont à l’université et bâillent devant des bouquins. Tereza en avait lu plus qu’eux, en savait plus long qu’eux sur la vie, mais ne s’en rendrait jamais compte. Ce qui distingue l’autodidacte de celui qui a fait des études, ce n’est pas l’ampleur des connaissances, mais des degrés différents de vitalité et de confiance en soi. La ferveur avec laquelle Tereza, une fois à Prague, s’élança dans la vie, était à la fois vorace et fragile. Elle semblait redouter qu’on pût lui dire un jour : « Tu n’es pas à ta place ici, retourne d’où tu es venue ! » Tout son appétit de vivre était suspendu à un fil : la voix de Tomas, qui avait fait remonter vers les hauteurs l’âme timidement cachée dans les entrailles de Tereza.
– Ibid., p. 86

La vieille église d’Amsterdam

« Qu’est-ce que la beauté ? » dit Franz et il pensa tout à coup à un vernissage auquel il avait dû récemment assister aux côtés de sa femme. La vanité infinie des discours et des mots, la vanité de la culture, la vanité de l’art.
Quand, étudiante, elle travaillait au Chantier de la jeunesse et avait dans l’âme le venin des joyeuses fanfares qui jaillissaient sans interruption des haut-parleurs, elle était partie un dimanche à moto. Elle parcourut des kilomètres en forêt et s’arrêta dans un petit village inconnu perdu au milieu des collines. Elle appuya la moto contre le mur de l’église et elle entra. On célébrait justement la messe. La religion était alors persécutée par le régime communiste et la plupart des gens évitaient les églises. Sur les bancs, il n’y avait que des vieillards, car eux n’avaient pas peur du régime. Ils n’avaient peur que de la mort.
Le prêtre prononçait une phrase d’une voix mélodieuse et les gens la reprenaient en chœur après lui. C’était des litanies. Les mêmes mots revenaient comme un pélerin qui ne peut détacher les yeux d’un paysage, comme un homme qui ne peut prendre congé de la vie. Elle s’assit au fond, sur un banc ; elle fermait parfois les yeux, rien que pour entendre cette musique des mots, puis elle les rouvrait : elle voyait au-dessus d’elle la voûte peinte en bleu et sur cette voûte de grands astres dorés. Elle cédait à l’enchantement.
Ce qu’elle avait rencontré inopinément dans cette église, ce n’était pas Dieu, mais la beauté. En même temps, elle savait bien que cette église et ces litanies n’étaient pas belles en elles-mêmes, mais belles grâce à leur immatériel voisinage avec le Chantier de la jeunesse où elle passait ses jours dans le vacarme des chansons. La messe était belle de lui être apparue soudainement et clandestinement comme un monde trahi.
Depuis, elle sait que la beauté est un monde trahi. On ne peut la rencontrer que lorsque ses persécuteurs l’ont oubliée par erreur quelque part. La beauté se cache derrière les décors d’un cortège du 1er mai. Pour la trouver, il faut crever la toile du décor.
— Ibid,. pp. 160-162

L’aventure de Tomas avec Tereza avait commencé exactement là où se terminaient ses aventures avec les autres femmes. Elle se jouait de l’autre côté de l’impératif qui le poussait à la conquête des femmes. Il ne voulait rien dévoiler cher Tereza. Il l’avait trouvée dévoilée. Il avait fait l’amour avec elle sans avoir pris le temps de se saisir du scalpel dont il ouvrait le corps gisant du monde. Sans prendre le temps de se demander comment elle serait pendant l’amour, il l’aimait déjà.
L’histoire d’amour n’avait commencé qu’après : elle avait eu de la fièvre et il n’avait pas pu la reconduire chez elle comme les autres femmes. Il s’était agenouillé à son chevet et l’idée lui était venue qu’elle lui avait été envoyée dans une corbeille au fil de l’eau. J’ai déjà dit que les métaphores sont dangereuses. L’amour commence par une métaphore. Autrement dit : l’amour commence à l’instant où une femme s’inscrit par une parole dans notre mémoire poétique.
— Ibid., pp. 300-301

Les personnages de mon roman sont mes propres possibilités qui ne se sont pas réalisées. C’est ce qui fait que je les aime tous et que tous m’effraient pareillement. Ils ont, les uns et les autres, franchi une frontière que je n’i fait que contourner. C’est cette frontière franchie (la frontière au-delà de laquelle finit mon moi) qui m’attire. Et c’est de l’autre côté seulement que commence le mystère qu’interroge le roman. Le roman n’est pas une confession de l’auteur, mais une exploration de ce qu’est la vie humaine dans le piège qu’est devenu le monde.
— Ibid., p. 319

   Einmal ist keinmal. Une fois ne compte pas. Une fois c’est jamais. L’histoire de la Bohême ne va pas se répéter une seconde fois, l’histoire de l’Europe non plus. L’histoire de la Bohême et l’histoire de l’Europe sont deux esquisses qu’a tracées la fatale inexpérience de l’humanité. L’histoire est tout aussi légère que la vie de l’individu, insoutenablement légère, légère comme un duvet, comme une poussière qui s’envole, comme une chose qui va disparaître demain.
—Ibid., p. 322

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La plaisanterie (1967)

« J’ai été ému par l’inintelligibilité des gestes humains : Depuis des siècles (…) des hommes très anciens ont voulu dire quelque chose de très important et ils ressuscitent en leurs descendants, comme des orateurs sourds-muets qui haranguent le public avec des gestes splendides et incompréhensibles. Jamais on ne décryptera leur texte, non seulement faute de clé, mais parce que les gens n’ont pas la patience de leur prêter l’oreille, en un temps qui voit déjà une telle quantité de messages antiques ou neufs que leurs teneurs qui se couvrent l’une l’autre ne peuvent être perçues. Pour l’heure déjà, l’histoire n’est plus que le grêle filin du souvenu au-dessus de l’océan de l’oublié, mais le temps avance et viendra l’époque des millénaires avancés que la mémoire inextensible des individus ne pourra plus embrasser.»
— La Plaisanterie, NRF, Gallimard, 1967-1968, pp. 283-284

[Ludvik, le narrateur, s’est joint à un orchestre composé d’anciens amis pour y jouer de la musique traditionnelle moldave. Le public se montre de moins en moins attentif. Une description à la fois terrible et lucide]

(…) Le public s’était peu à peu métamorphosé; aux tablées, pas très denses du reste, qui, depuis le début, nous suivaient avec une attention tout à fait chaleureuse, s’était ajouté un fort parti de jeunes gens et de filles qui, installés aux tables libres, commandaient (à grands coups  de gueule)  soit des chopes, soit du vin, et (à mesure que montait le niveau des vagues de l’alcool) s’étaient appliqués à manifester leur sauvage besoin d’être vus, entendus, reconnus. L’atmosphère, alors, n’avait pas tardé à changer, elle devenait plus bruyante et plus névrotique (des garçons vacillaient dans les allées, s’appelaient l’un l’autre ou hélaient leurs copines), au point que je me surprenais, distrait de notre jeu, à observer par trop souvent et avec une franche hostilité les visages des blancs-becs. Devant ces têtes à longues boucles, qui crachaient avec ostentation, à droite comme à gauche, les jets de salive et les mots, je sentais une résurgence de mon ancienne haine pour l’âge non adulte et j’avais l’impression de contempler une troupe de cabots à qui l’on aurait collé des masques censés figurer une virilité stupide, une grossièreté suffisante ; et je ne tenais pas pour circonstances atténuantes la possible présence là-dessous d’une autre figure (plus humaine), l’horrible étant, justement, que les visages masqués soient furieusement dévoués à la barbarie et à la bassesse des masques.

(…)

Sans plus nous occuper du public, nous jouions maintenant avec beaucoup plus de recueillement qu’au début ; plus le climat du jardin était indolent et grossier, nous entourant comme un îlot délaissé de son indifférence bruyante, plus le spleen nous étreignait, et plus nous plongions en nous-mêmes, la musique étant une enceinte protectrice dans laquelle, parmi les ivrognes tapageurs, nous étions comme dans une cabine de verre suspendue au fond des eaux froides.

« Si les montagnes étaient en papier — que l’eau se change en encre — et les étoiles en scribes — si tout le vaste monde voulait le rédiger — au bout point n’arriverait — du testament de mon amour » chantait Jaroslav sans décoller le violon de sa poitrine, et moi, j’étais heureux dans ces chansons (dans la cabine de verre de ces chansons)où la tristesse n’est pas légère, le rire n’est pas rictus, l’amour pas risible, la haine pas timide, où les gens aiment corps et âme (oui, Lucie, corps et âme), où le bonheur les fait danser et le désespoir bondir dans le Danube, où donc, l’amour demeure amour, la douleur, douleur et où les valeurs ne sont pas encore dévastées ; et il m’apparaissait qu’à l’intérieur de ces chansons, se trouvait mon issue, ma marque originelle, le chez moi que j’avais trahi mais qui en était d’autant plus mon chez moi (puisque la plainte la plus poignante s’élève du chez-soi trahi) ; mais je comprenais en même temps que ce chez moi n’était pas de ce monde (mais quel chez moi est-ce s’il n’est pas de ce monde ?), que tout ce que nous chantions n’était qu’un souvenir, un monument, une survivance imagée de ce qui n’existe plus et je sentais que le sol de chez moi se dérobait sous mes pieds et que je glissais, clarinette aux lèvres, dans la profondeur des années, des siècles, dans une profondeur sans fond (où l’amour est l’amour, la douleur la douleur), et je me disais avec étonnement que mon seul chez moi était justement cette descente, cette chute, chercheuse et avide, et je m’abandonnai à lui et à la volupté de mon vertige.
[Ibid. pp. 304-306]

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