JOYET Bernard


«Les mots enfantent les idées

Comme l’eau invente la source»

Les Mots

A l’encre blanche dans ma nuit
Une page noire s’allume
Les mots se glissent sous la plume
Qui langoureusement les suit

De l’arbre blessé suintant
Perlent des globules de sève
Aux commissures de mes rêves
Les mots sont des gouttes de temps

Des sirènes des lamantins
Traînent leurs lignes en mots troubles
J’entends le passé simple double
Et le futur plus-que-certain

Les mots enfantent les idées
Comme l’eau invente la source
Ils sont la monnaie de la bourse
Le guide premier de cordée

Les mots s’écrivent ou se crient
Du chant primal à l’épitaphe
Ils friment dans leur orthographe
Rutilante carrosserie

En suspension dans l’essentiel
Les mots exhalent leur essence
Ils encensent mon innocence
Aux éthers de miel ou de fiel

Impatient et prêt à bondir
Bravement sur la barricade
En guise d’armes camarades
Je n’ai que des mots à brandir

Les mots font écrouler les murs
Sitôt qu’ils caressent la pierre
Fustigent grilles et frontières
Meurent sucés par la censure

Par les racines périmées
Le fil de l’oubli se faufile
C’est l’hémorragie les mots filent
Du vaisseau fantôme abîmé

Bradés les bijoux les émaux
Et claquées les dernières thunes
Je sourirai à la fortune
Tant qu’il me restera des mots

Mots d’esprit mots-clefs grands ou gros
D’enfant de passe de Cambrone
Mots qu’on mâche mot qu’on se donne
Le mot de la fin le fin mot

Bradés les bijoux les émaux
Et claquées les dernières thunes
Je sourirai à la fortune
Tant qu’il me restera des mots.

•••

Ma Bible

Il m’arrive durant ma vie de saltimbanque
De me retrouver seul à l’hôtel dans mon lit ;
Pour dissiper l’angoisse et combler quelques manques,
Jusqu’au petit matin, insomniaque, je lis.
En quête l’autre soir d’une saine lecture
Pour m’enrichir un peu et juguler l’ennui,
J’ai trouvé par hasard les saintes écritures
Posées négligemment sur la table de nuit.
L’objet de prime abord pourrait paraître austère :
Aucune illustration pour mettre en appétit,
Le titre sur le cuir est en gros caractères,
Hélas, à l’intérieur, c’est écrit tout petit.

L’œuvre à certains égards, côté rocambolesque,
Fait penser à Tintin, l’immortel vadrouilleur,
Et pour venir à bout d’un travail titanesque,
Comme chez Sulitzer, l’auteur était… plusieurs.
Malgré crimes, larcins, trahisons, impostures,
Incestes, viols, complots, batailles sans merci,
Massacres, macchabées, tortures, forfaitures,
Une certaine éthique habite le récit.
On peut y déceler quelques invraisemblances,
Mais l’intrigue est complexe hérissée d’inventions,
Et tout bien réfléchi ça n’a pas d’importance :
C’est le lot habituel des romans de fiction.

Dès qu’un drame survient, qu’un incident éclate,
On peut le repérer sur le calendrier :
A chaque évènement correspond une date ;
Dans la plupart des cas c’est un jour férié.
Le lecteur est conquis dès la première page :
A peine commencée l’histoire tourne mal,
Après l’intervention qui perturbe un ménage
D’éléments extérieurs : un fruit, un animal.
Inévitablement, pour perpétuer l’espèce,
Caïn doit s’accoupler à l’un de ses parents…
Si ce n’est cet instant de petite faiblesse
On ne note aucun signe immoral apparent.

Neuf cent trente ans de vie c’est une peccadille,
Sûr qu’il y avait foule à son enterrement ;
Pour y coucher tous les membres de sa famille,
Adam dût rédiger un bien long testament !
Eve est belle à croquer mais peindre la Genèse
Demande un minimum d’étude et de savoir,
Emules de Manet, Delacroix, Véronèse
Effacez ce nombril que je ne saurai voir !
Tout bien vérifié, je persiste et je signe :
Récemment dans la rue j’ai tenté quelques pas
Habillé simplement d’une feuille de vigne ;
Sans l’aide de la main, l’affaire ne tient pas.

Vous me pardonnerez de passer sous silence
Appendices, sermons, poèmes, élégies,
Et par un raccourci, venir au fer de lance,
Au passage essentiel de cette anthologie.
J’ai quelque réticence à croire qu’une vierge
Puisse se retrouver, sans une opération
Enceinte jusqu’aux yeux sans avoir vu la verge !
Quel imparable obstacle à la contraception !
J’imagine Joseph, agitant sa varlope,
Invectivant Marie devant son ventre rond :
« Immaculée ? Mon cul ! Tu m’as trompé salope !
Si c’est le Saint Esprit, je suis Napoléon !

L’érotisme est partout qui nous tient en haleine :
Les époux du cantique ont des refrains galants,
La belle Sulamite et Marie-Madeleine
Ont le regard brûlant et le corps ondulant.
Il suffit de deux mots et voilà qu’on s’égare,
La multiplication des pains m’a dérouté :
Fébrile, j’attendais une bonne bagarre…
Le coup du magicien est ma foi bien monté.
N’étant pas dieu merci de ceux qui font les pitres
En brocardant voyance et fantasmagorie,
Nous laissons à l’auteur libre voix au chapitre…
Evitons le procès de la sorcellerie !

C’est la phase enchantée : un héros plein de charme
Pratiquant la manie et l’abracadabra,
D’un geste, d’un clin d’œil vous sauve, vous désarme !
L’infaillible Zorro guérit à tour de bras…
Infirme, sourd, lépreux, bègue, paralytique,
Aveugle, esprit impur, belle-mère, impotent…
Ici, c’est un manchot, là, un épileptique,
Et là, plus fort encor, c’est tout en même temps !
La scène de la cène est plutôt lamentable,
Où l’on va démasquer le disciple infidèle ;
Mais on est trop nombreux quand on est treize à table,
Il est toujours un pour foutre le bordel.

Je frissonne d’effroi au moment du partage :
« Mangez ça c’est mon corps, buvez ça c’est mon sang »,
Me voilà tour à tour vampire anthropophage !
Ce morceau d’épouvante est vraiment oppressant.
On soigne le détail esthétique et pratique,
Tout est en harmonie : admirez cette croix,
Ses lignes épurées, sa forme ergonomique,
Agréable à porter, maniable de surcroît.
Qu’aurait dit Jésus face à des énergumènes
Au mépris du confort et de son embarras
Lui tendant lâchement une croix de Lorraine ?
L’engin est mal foutu, je n’ai pas quatre bras !

Sans dévoiler la fin, par ailleurs fantastique,
J’avoue que, subjugué par un déferlement
De désordres violents voire apocalyptiques,
J’en suis resté béat : c’est un vrai monument.
J’écrirais un papier si j’étais journaliste ;
Je ferais volontiers de la publicité,
En inscrivant l’ouvrage en tête de la liste
Des bouquins qu’on peut lire à la plage l’été.
Pour l’œil inquisiteur, la critique est facile,
Tout comme Saint Thomas j’ai des doutes parfois ;
Mes propos ne sont pas paroles d’évangile !
Le profane est sceptique en toute bonne foi…

Partout dans mes tournées désormais je l’emporte.
C’est mieux que la télé débitant ses navets,
Mon Amérique à moi, ma bible en quelque sorte,
Mon guide, mon sauveur, mon livre de chevet…
Et si je vous convainc et vous sensibilise,
Alors pensez à moi quand vous le dévorez.
Je convie les bigots, les grenouilles d’église
A lire un exemplaire et à s’en inspirer !
Ah ! je vous vois venir, athées de pacotille,
Avec vos gros sabots, comme des bulldozers !
C’est vrai que ces gens là bouchent leurs écoutilles,
Mais tant pis, j’aime bien prêcher dans le désert !

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