JODELLE Etienne

(1532-1573)

En quelle nuit, de ma lance d’ivoire…

En quelle nuit, de ma lance d’ivoire,
Au mousse bout d’un corail rougissant,
Pourrai-je ouvrir ce boutin languissant,
En la saison de sa plus grande gloire ?

Quand verserai-je, au bout de ma victoire,
Dedans sa fleur le cristal blanchissant,
Donnant couleur à son teint pâlissant,
Sous le plaisir d’une longue mémoire ?

Puisse elle tôt à bonne heure venir,
Pour m’engraver un joyeux souvenir,
Tardant si peu de son cours ordinaire

Qu’elle voudra l’ombre noire qui la suit,
Car de la nuit le clair Jour je puis faire,
Et du clair Jour l’ombreuse noire nuit.

— Extrait de « L’Amour Obscur » (ouvrage qui accompagna René CHAR résistant).

Comme un qui s’est perdu dans la forest profonde

Comme un qui s’est perdu dans la forest profonde
Loing de chemin, d’orée et d’adresse, et de gens :
Comme un qui en la mer grosse d’horribles vens,
Se voit presque engloutir des grans vagues de l’onde :

Comme un qui erre aux champs, lors que la nuict au monde
Ravit toute clarté, j’avois perdu long temps
Voye, route, et lumiere, et presque avec le sens,
Perdu long temps l’object, où plus mon heur se fonde.

Mais quand on voit, ayans ces maux fini leur tour,
Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,
Ce bien present plus grand que son mal on vient croire.

Moy donc qui ay tout tel en vostre absence esté,
J’oublie, en revoyant vostre heureuse clarté,
Forest, tourmente, et nuict, longue, orageuse, et noire.

— Ibid.

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