JANKELEVITCH Vladimir

[1903-1985]

Du moment que quelqu’un est né, a vécu, il en restera toujours quelque chose, même si on ne peut dire quoi.
[In : La Mort – 1966]

La mort est le seul évènement biologique auquel le vivant ne s’adapte jamais.
[Ibid]

Le jour même où le sentiment se déclare, nous prenons nos dispositions pour n’être pas surpris par son déclin.

[In : L’Ironie – 1979]

Trop de lucidité dessèche; en sorte qu’une conscience délicate ne va jamais sans quelque aveuglement, sans l’ingénuité du cœur et la crédulité de l’esprit. C’est cette conscience que l’ironie des esprits forts impitoyablement pourchasse et neutralise.

[In : Philosophie morale, La Mauvaise Conscience]

Un mois de mai viendra peut-être où… les hommes se demanderont: comment ai-je pu avoir si peur?

[In : Le Je-ne-sais-quoi et le presque rien – 1980]

Où allons-nous si les gens commencent à croire vraiment ce qu’on leur dit – et qui est fait pour n’être pas cru! Qui sait si, au lieu du mensonge, il ne faudra pas finir par leur dire un jour la vérité?

On ne peut pas être à la fois tout et quelque chose.

Pour commencer, il faut commencer, et l’on n’apprend pas à commencer. Pour commencer, il faut simplement du courage.

xxx

Quelque part dans l’inachevé

— Éditions Gallimard, 1978.

Le vague à l’âme

Sans doute ce refus d’engranger qui caractérise votre rapport au temps explique-t-il que vous ayez préféré à tout autre le mot « réminiscence » et que vous en fassiez un usage si particulier. Ce mot engage un rapport de l’homme au passé qui relève de la gratuité et non de la capitalisation…

Réminiscence est un mot banal qui a gardé pour moi une sonorité poétique et nostalgique ; beaucoup de musiciens, comme Tchaïkovski ou Novák, s’en servent dans des pièces qui annoncent l’évocation du passé irréversible et qui sont toutes pénétrées par le charme du temps. Et s’il faut distinguer le contact épais et l’attouchement, disons : la réminiscence n’a pas le poids du souvenir, elle est plutôt la touche fugitive qui nous effleure, souvent même à notre insu ; à la fois il en reste quelque chose et il n’en reste rien, il en reste quelque chose qui n’est rien ; c’est une trace qui ne laisse pas de traces ! Un parfum de glycines au printemps dans une rue de Paris, l’odeur de la pluie en octobre sur le fer des balcons, une odeur d’herbes brûlées à la campagne, une épicerie de village qui sent le poivre et la naphtaline… et nous voilà subitement envahis par une langueur inexplicable, habités par ses présences infimes et intimes que l’on n’ose pas appeler souvenirs. Tel est le parfum du temps. Quel rapport y a-t-il, quelle analogie, quelle commune mesure entre la touche légère qui nous bouleverse et le fait abstrait d’avoir été ? Mon passé qui m’a constitué tel que je suis est à la fois statique comme un concept et fuyant comme l’oubli ; or ce qui paradoxalement le réveille le mieux c’est la réactivation éphémère et instantanée des sensations les plus diffluentes, les moins intellectuelles, les moins spéculatives : celles qui, ayant perdu en route leur cortège d’idées, se réduisent au jeu capricieux des nuances qualitatives. Une simple bouffée, un effluve olfactif suffisent à ranimer, et parfois de manière presque hallucinatoire, tel ou tel âge de notre vie dans sa vérité vécue. Une mélancolie pénétrante poétise alors notre présent. Ce qui est vrai des senteurs et des saveurs – un parfum de lilas dans la nuit, le goût de la madeleine chez Proust – est naturellement plus vrai encore de la musique : car la musique est temporalité ; et c’est dans l’aveugle succession temporelle que les scintillements de la réminiscence, le temps d’un clin d’œil, nous transmettent leurs messages d’un monde révolu. Une musique lointaine qui accompagnait nos angoisses d’enfant, et bien moins encore, un piano qui égrène ses gammes par la fenêtre ouverte dans une rue provinciale… et nous voilà rêveurs pour toute la journée. C’est le vague à l’âme ! Laforgue évoque les cloches du dimanche qui carillonnent sur la ville, et Proust la clochette un peu grêle d’un pavillon de banlieue. Liszt a intitulé « Valses oubliées » un recueil de trois valses nostalgiques, parce qu’elles sont au point de tangence de la mémoire et de l’oubli, et sur le point de se perdre dans le néant ; ces trois réminiscences nous visitent comme un souvenir incertain, non identifié : on dirait le souvenir d’une existence antérieure. C’est cette reconnaissance ambigüe, à la fois fausse et vraie, que Platon appelait Anamnèse… Il est vrai que dans les doctrines grecques de la palingenèse, les vivants appelés à renaître restaient séparés de leur existence antérieure par le bain de l’oubli ; la baignade dans les eaux du Léthé, intercalée entre les existences successives, suffisait à interrompre la continuité mnémique… Même en ce cas on peut imaginer une mémoire fantastique, une mémoire irréelle, une oublieuse mémoire imperceptiblement frôlée par le rêve d’une autre vie que nous aurions menée jadis…

La philosophie étranglée

Comment lutter pour la défense de quelque chose que l’on ne veut pas définir, dont l’existence est incertaine et qui fait profession de sa précarité ? Dans la situation d’urgence où il faut séance tenante et à tout prix défendre la philosophie, un danger vous guette : celui de devoir lui donner un contour et un contenu et donc d’être infidèle à sa fragilité…

À force de prendre la défense de la philosophie, on court assurément le risque de se transformer en professionnel de la vocation ouverte… On doit pourtant assumer ce risque. Car il ne suffit pas de dire que la philosophie se met elle-même en question et se nourrit de cette interrogation perpétuelle, et que c’est là sa seule tâche ; le temps est venu où il faut se méfier de cette trop ingénieuse dialectique qui s’offre à nous rassurer : contester la philosophie, nous dit-on, c’est encore et plus que jamais philosopher ; et de la même manière : la négation de la morale est une attitude morale, et combien rigoriste parfois ! Tout est philosophique, à commencer par l’anti-philosophie… Voilà nos adversaires enfermés dans le cercle magique, enrôlés dans la philosophie à leur corps défendant ! Nos ennemis sont obligatoirement nos amis. Nous aurons ainsi réponse à tout… Mais c’est peut-être se rassurer à bon compte. Certes la philosophie digère sa propre négation : car elle a un estomac en caoutchouc ; en d’autres termes, elle est capable de récupérer ce qui la contredit. Mais la suppression légale de l’enseignement philosophique n’est pas ici l’antithèse, moment intelligible et intégrable dans un rythme historique : elle est l’étranglement pur et simple de la philosophie. Après cela il est commode de prétendre que la remise en question de la philosophie est elle-même philosophique… La philosophie, aux prises avec la mauvaise foi et avec le terrorisme, n’est pas simplement remise en question, elle est menacée d’anéantissement. Ce n’est donc pas le moment de se démobiliser ! Les méthodes d’étouffement se sont beaucoup perfectionnées aujourd’hui : d’autre part les impératifs de rentabilité ont pris le pas sur les autres exigences. Il est déjà honteux d’avoir à défendre la philosophie contre les chevaliers de l’ordinateur. À quoi bon attendre la synthèse conciliatrice qui, paraît-il, succèdera un jour à l’antithèse ? Quand on a affaire à la mauvaise foi et à la mauvaise volonté, et quand on est dans l’obligation de défendre ce qui ne devrait pas avoir besoin d’être défendu, il ne reste qu’une solution drastique et irrationnelle : se battre. C’est ce qu’on fait quand le tout-ou-rien de l’existence est en question.

Tous droits réservés © Editions Gallimard

 

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