FLAUBERT Gustave

[1821-1880]

— Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ?
Elle se demandait s’il n’y aurait pas eu moyen, par d’autres combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme ; et elle cherchait à imaginer quels eussent été ces événements non survenus, cette vie différente, ce mari qu’elle ne connaissait pas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas à celui-là. Il aurait pu être beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu’ils étaient sans doute, ceux qu’avaient épousés ses anciennes camarades du couvent. Que faisaient-elles maintenant ? À la ville, avec le bruit des rues, le bourdonnement des théâtres et les clartés du bal, elles avaient des existences où le cœur se dilate, où les sens s’épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son cœur. Elle se rappelait les jours de distribution de prix, où elle montait sur l’estrade pour aller chercher ses petites couronnes. Avec ses cheveux en tresse, sa robe blanche et ses souliers de prunelle découverts, elle avait une façon gentille, et les messieurs, quand elle regagnait sa place, se penchaient pour lui faire des compliments ; la cour était pleine de calèches, on lui disait adieu par les portières, le maître de musique passait en saluant, avec sa boîte à violon. Comme c’était loin, tout cela ! comme c’était loin‌ !
— Mme Bovary, I,7

« Son âme, courbatue d’orgueil, se reposait enfin dans l’humilité chrétienne ; et savourant le plaisir d’être faible, Emma contemplait en elle-même la destruction de sa volonté, qui devait faire aux envahissements de la grâce une large entrée.»
— Ibid. – Coll. Folio Gallimard – p. 281

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« Les affections profondes ressemblent aux honnêtes femmes; elles ont peur d’être découvertes, et passent dans la vie les yeux baissés.»
— L’Éducation sentimentale

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« Les honneurs déshonorent ; Le titre dégrade ; La fonction abrutit. »
— Lettre à Guy de Maupassant, 15 janvier 1879

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« Après tout merde ! Voilà, avec ce grand mot on se console de toutes les misères humaines ; aussi, je me plais à le répéter : merde, merde !»
— Correspondance, 1845

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« Où le bourgeois a-t-il été plus gigantesque que maintenant ? Qu’est-ce que celui de Molière à côté ? M. Jourdain ne va pas au talon du premier négociant que tu vas rencontrer dans la rue. Et la balle envieuse du prolétaire ? et le jeune homme qui se pousse ? et le magistrat ! et tout ce qui fermente dans la cervelle des sots, et tout ce qui bouillonne dans le cœur des gredins !
 Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame. Cela revient à ces éternelles discussions sur la décadence de l’art. Maintenant on passe son temps à se dire : nous sommes complètement finis, nous voilà arrivés au dernier terme, etc., etc. Quel est l’esprit un peu fort qui ait conclu, à commencer par Homère ? Contentons-nous du tableau ; c’est aussi bon.
Et puis, ô pauvre vieux, est-ce qu’il n’y a pas le soleil (même le soleil de Rouen), l’odeur des foins coupés, les épaules des femmes de trente ans, le vieux bouquin au coin du feu et les porcelaines de la Chine ? Quand tout sera mort, avec des brins de moelle de sureau et des débris de pot de chambre, l’imagination rebâtira des mondes.»
— Extrait de « Correspondance » – Lettre à Louis Bouilhet, Damas, 4 septembre 1850.

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L’ineptie consiste à vouloir conclure. […] Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure. […] Quel est l’esprit un peu fort qui ait conclu, à commencer par Homère ? Contentons-nous du tableau, c’est ainsi, bon.
— Lettre du 4 septembre 1850 à Louis Bouilhet. Correspondance (1973), Gustave Flaubert, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1980, t. I, p. 679-680

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