ELLUL Jacques

1948 – Présence au monde moderne

« Sans aucun doute, le motif le plus puissant qui pèse sur nous comme un interdit, le motif qui nous empêche de remettre en question les structures de cette civilisation et de nous lancer dans la voie de la révolution nécessaire, c’est le respect du fait. (…) Actuellement, le fait constitue la raison dernière, le critère de vérité. Il n’y a pas de jugement à porter sur lui, estime t-on, il n’y a qu’à s’incliner. Et dès lors que la technique, l’État ou la production sont des faits, il convient de s’en accommoder. Nous avons là le nœud de la véritable religion moderne : la religion du fait acquis ».
— Réédition dans « Le défi et le nouveau« , compilation de huit ouvrages, Jacques Ellul, éd. La table ronde, 2007, p. 39

« Aujourd’hui, le moyen se justifie par lui-même, on a dépassé le temps du principe “la fin justifie les moyens”. Bien entendu, il y a encore des (gens) qui soutiennent cette idée (…). Mais en réalité, tout cela, c’est de l’idéologie, en accord avec une époque où l’homme était (encore) maître, spirituellement et matériellement, de ses moyens, où il avait le choix entre plusieurs sortes de moyens (…). Est déclaré “bien” ce qui réussit, “mal” ce qui échoue. (…) Aucun jugement de valeur n’est porté sur un moyen technique ».
— Op. cit., p. 39

1947 – L’économie, maîtresse ou servante de l’homme

« L’homme moderne, quel que soit le régime politique dans lequel il s’inscrit, est englobé dans l’économie. Il n’y est plus considéré qu’en tant que producteur – consommateur. Le socialisme comme le capitalisme l’asservissent à l’économie car ils ont récupéré dans leurs doctrines respectives tout ce qui, auparavant, relevait de la vie spirituelle. L’homme idéal est un homme hygiénique, vivant dans le confort et l’immédiateté au prix d’un travail qui l’absorbe et lui évite de se poser des questions morales ou métaphysiques. L’apologie du travail a atteint le stade d’une véritable mystique. Ainsi l’homme est-il devenu l’esclave de l’économie ».
Pour une économie à la taille de l’homme, L. Maire et alii, éd. Roulet (Genève), 1947, pp. 44-45

1975 – Sans feu ni lieu

« L’homme moderne est prêt à douter de toutes les formes de sa civilisation dans l’avenir, mais certainement pas de la ville. Il ne peut penser son avenir que sous la forme et dans l’agglomération de la ville. Toujours plus d’accumulation humaine. Parce qu’il faut produire, il faut l’accumulation des usines et l’usine suppose la grande ville.»
Sans feu ni lieu : Signification biblique de la grande ville, éd. Gallimard Nrf, 1975, p. 225

« La Ville est par excellence le monde de l’homme, créée par lui pour lui, mesure de sa grandeur, expression de toute civilisation, mais en même temps elle est le témoin de la démesure humaine, œuvre de l’avidité d’argent et d’ambition, dont les hommes deviennent esclaves.»
— Op. cit., p. couverture 4

1987 – La raison d’être

« C’est une dérision d’évoquer, à propos de la science, les vieux mythes que l’on fait constamment réapparaître pour se rassurer : Prométhée, Pandore, Faust, l’Apprenti sorcier… Tout cela est sans commune mesure avec ce que nous connaissons. (…) Pour la première fois, l’homme est devant cette autorité suprême, qui en tant que telle le nie. Ce ne sont pas les défauts, les mauvaises applications de la science qui augmentent (s)a douleur, c’est au contraire sa perfection même, sa capacité à tout absorber, son efficacité. Elle ne rend pas l’homme esclave, elle lui enlève l’idée même qu’il puisse être esclave.»
La raison d’être. Méditation sur l’Ecclésiaste (2007), Jacques Ellul, éd. Le Seuil, 1987, p. 181

1994 – Entretiens avec Jacques Ellul

Par conviction spirituelle, je ne suis pas seulement non violent mais je suis pour la non-puissance. Ce n’est sûrement pas une technique efficace. (…) Mais c’est ici qu’intervient pour moi la foi. (…) On ne peut pas créer une société juste avec des moyens injustes. On ne peut pas créer une société libre avec des moyens d’esclaves. C’est pour moi le centre de ma pensée.
Entretiens avec Jacques Ellul (1994), Jacques Ellul et Patrick Chastenet, éd. La Table Ronde, 1994, p. 52

Croyance et foi selon Jacques ELLUL

— par Frédéric ROGNON (2008)

Jacques ELLUL distingue d’abord nettement la « croyance », qui est collective et permet la vie en société, de la « foi », qui est individuelle et s’adresse à un Dieu inaccessible, fondamentalement Autre, inassimilable à ses représentations. Comme l’a montré Kierkegaard, la croyance rassemble donc les hommes, tandis que la foi isole. La croyance apporte des réponses aux questions de l’homme, la foi pose des questions ou déplace les questions de l’homme. La croyance exclut donc le doute, tandis que la foi le suppose et l’intègre : non pas le doute quant à la révélation, mais le doute sur moi-même, l’épreuve critique quant à ce que je crois : douter, c’est se demander si nous ne sommes pas simplement remplis de croyances. Foi et croyances sont mêlées, mais on ne passe jamais de la croyance à la foi, alors que souvent la foi se dégrade en croyance. Jacques Ellul reprend par ailleurs la fameuse opposition barthienne entre la « religion » et la « révélation », qui recoupe l’opposition entre « croyance » et « foi » : la religion est un effort humain pour s’emparer de la vérité, tandis que la révélation est une initiative de Dieu qui se fait connaître aux hommes et que l’on ne peut que recevoir dans la foi. Ce clivage infranchissable induit d’incalculables conséquences pratiques. André Malraux avait dit :
« Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ». Compte tenu du retour du religieux qui légitime les conflits meurtriers, Jacques Ellul, en une formule saisissante, paraphrase et subvertit la parole de Malraux dans un sens dramatique : « Le XXIe siècle sera religieux et, de ce fait, ne sera pas ».

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