DORTIER Jean-François

Et si l’imagination, entendue comme capacité à produire des images mentales à partir desquelles les humains conçoivent des projets et des scénarios de toute sorte, était le «propre de l’homme» : le processus mental qui permet à l’être humain de fabriquer des outils, de raconter des histoires, de créer des œuvres d’art, de souder les groupes autour de valeurs communes, de forger des modèles de conduites ou de croire en l’existence d’êtres invisibles ?
Telle est l’hypothèse défendue dans ce livre : l’imagination est le facteur clé de l’évolution psychique des humains.

Pour donner corps à une telle hypothèse, il serait commode d’échafauder une belle théorie et de l’illustrer de quelques exemples édifiants. C’est une pratique malheureusement très courante qui donne l’illusion de la démonstration. Inversement, trouver des preuves rigoureuses et des vérités définitives est hors de portée (en sciences, les vérités sont toujours des erreurs en sursis). Reste à trouver des arguments robustes qui mettent la théorie à l’épreuve. J’en propose plusieurs.
— L’homme cet étrange animal – Aux origines du langage, de la culture et de la pensée, Ed. Sciences Humaines, 2012, pp. 11-12

L’organisation du cerveau en modules

Une émotion de base comme la peur (des serpents, du vide, du noir) serait une réaction instinctive et programmée héréditairement. Ces émotions ont permis à nos ancêtres de survivre en évitant les dangers : les peurs «archaïques» du serpent et de l’araignée sont aussi des réactions spontanées face à des animaux potentiellement dangereux dans l’environnement quotidien des chasseurs-cueilleurs, la peur du vide nous évite d’affronter des situations trop périlleuses… Ce banal constat relatif à l’évolution des aptitudes et des conduites, L. Cosmides et J. Tooby [Beyond Intuition and Instinct Blindness, 1994] vont l’étendre à tout un répertoire d’attitudes cognitives, émotionnelles et sociales.

Ces aptitudes sont présentes dans le cerveau sous forme de «modules», mini-programmes spécialisés adaptés à la réalisation de tâches spécifiques. L. Cosmides et J. Tooby comparent le cerveau au «couteau suisse de l’évolution». Chaque module cérébral a été conçu pour réaliser une tâche précise : observer l’environnement, alerter des dangers, se nourrir, se reproduire, communiquer avec autrui, etc. Et nos capacités mentales, comme nos motivations, sont fortement contraintes par les possibilités et les limites de cet «équilibre mental» de base.

Comme l’évolution construit des programmes de conduites très lentement, à l’échelle de milliers d’années, notre équipement mental est resté le même depuis des lustres. Notre crâne moderne abrite un cerveau de l’âge de pierre. Il est avant tout destiné à résoudre les problèmes liés à la situation de chasseurs-cueilleurs, qui fit la condition de l’espèce humaine durant 99% de son existence. Au fond, la psychologie évolutionniste se propose de montrer comment notre longue histoire passée dans la savane africaine continue à former nos comportements dans la société d’aujourd’hui.
— Op. Cit. p. 61

L’amour maternel, une construction sociale ?

Contre cette évidence de l’instinct maternel, Elisabeth Badinter avait écrit, en 1980, un livre choc L’Amour en plus. Loin d’être une donnée naturelle, un instinct inscrit dans les gênes des femmes, l’amour maternel serait profondément modelé par le poids des cultures. Son dossier — bien ficelé — était de nature à ébranler les certitudes. Reprenant les travaux sur l’histoire de l’enfance, l’auteur en concluait que l’idée d’un amour maternel était relativement neuve en occident, qu’elle datait précisément de 1760. Auparavant, du fait du nombre d’enfants qui mouraient en bas âge, des contraintes économiques qui pesaient sur la femme, et surtout, du peu de considération que l’on portait aux enfants (qu’on jugeait comme une sorte d’ébauche grossière d’être humain), l’attention apportée aux tout-petits n’était pas si forte. De fait, le nombre d’enfants abandonnés ou laissés en nourrice montrait que beaucoup de mères n’étaient pas attachées à leurs enfants. La littérature révèle aussi un nombre important de mères distantes et parfois brutales. Pour E. Badinter, ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que le rôle de mère a été valorisé et que le regard sur l’enfance a changé. C’est alors que l’on a enfermé les femmes dans le rôle de mère nourricière exigeant un dévouement total à sa progéniture.
— Op. Cit. pp. 88-89

Proverbe africain

« Chaque matin en Afrique, une antilope se réveille. Elle sait qu’elle doit courir plus vite que le lion, sinon elle sera tuée. Chaque matin en Afrique, un lion se réveille. Il sait qu’il doit courir plus vite que l’antilope, sinon il mourra de faim. Peu importe que tu sois une antilope ou un lion. Quand tu te lèves le matin, tu dois courir.»
— Op. Cit. p. 98

« L’homme descend du singe »

En 1856, une découverte décisive se produit. A Neander, en Allemagne, des ouvriers dégagent d’un chantier les restes d’un homme aux traits primitifs : l’homme de Neandertal. Les idées sont mûres pour que l’on ose affirmer haut et fort que l’homme, comme les animaux, est inscrit dans le schéma de l’évolution. Que lui aussi provient d’espèces antérieures aujourd’hui disparues. Après la publication par C. Darwin de son ouvrage De l’Origine des espèces, où il avait prudemment évité de parler de l’origine de l’homme, son ami Thomas Huxley ose franchir le pas. Quatre ans plus tard, dans La Place de l’homme dans la nature, il affirme la descendance simiesque de l’homme. Comme C. Darwin, il affirme qu’il vient d’Afrique (où sont les grands singes). On connaît l’émoi que va susciter dans la bonne société victorienne la nouvelle selon laquelle « l’homme descend du singe » : « Mon Dieu, si c’était le cas, prions pour que cela ne se sache pas ! », aurait dit lady Worcester, l’épouse d’un archevêque anglican ; ce à quoi Richard Wagner rétorquera plus tard : « Il importe peu de descendre du singe, le tout est de ne pas y remonter.»
— Op. cit. p. 164

Soumission et pouvoir

[Dans le monde animal, la] soumission volontaire de certains individus explique pourquoi les humains parviennent à dresser facilement certaines animales et pas d’autres. On peut dresser un chien, un cheval, un éléphant, un lion…, parce que ces animaux vivent naturellement en hordes et adoptent spontanément des postures de soumission à l’égard d’un chef. C’est beaucoup plus difficile pour les chats, qui sont plutôt des espèces solitaires. Un chat devient un compagnon qui s’attache, mais se laisse difficilement soumettre. On ne peut qu’être troublé par la ressemblance entre le pouvoir chez les animaux et les hommes.

Mais faut-il en conclure que le pouvoir chez les humains est de même nature que la hiérarchie animale ? Qu’il y a au fond une même logique à l’œuvre chez les loups, les lions, les poules de basse-cour, les chimpanzés et les hommes ? Ce n’est pas l’avis des anthropologues. Ils ont mis à jour chez les humains des caractéristiques du pouvoir que l’on ne retrouve nulle part chez les animaux. Et ces caractéristiques tiennent en trois mots : l’imaginaire, le symbolique et la loi.

Dans toutes les sociétés humaines, la hiérarchie se drape d’un « imaginaire du pouvoir » véhiculé par des mythes, des idéologies et des discours de légitimation visant à sacraliser le « chef ».

Partout, les « Maîtres » — rois, patrons, gouvernants — cherchent à légitimer leur autorité en se faisant le représentant et/ou le porte-parole d’une puissance sacrée.
— Op. cité pp. 321-322

 La fondation des sociétés selon Emile Durkheim

Pour Durkheim, la fondation des sociétés reposait sur le totémisme, forme la plus archaïque de la religion. (…) Les hommes n’ont de cesse de se rassembler autour de grands idéaux : Dieu, la Patrie, les utopies, ou simplement des rêves partagés de gloire. Il savait que les religions en déclin, qui avaient été jusque là le ciment social, moral et idéologique des sociétés traditionnelles, devaient être remplacées par d’autres idéaux collectifs. « Il n’est pas à craindre que jamais les cieux se dépeuplent d’une manière définitive ; car c’est nous-mêmes qui les peuplons. Ce que nous y projetons, ce sont des images grandies de nous-mêmes. Et tant qu’il y aura des sociétés humaines, elles tireront de leur sein de grands idéaux dont les hommes se feront les serviteurs. [In : Les Formes élémentaires de la vie religieuse]. Ces lignes ont été écrites en 1914. ce qui s’est passé par la suite a confirmé ses vues. La guerre a provoqué l’union sacrée autour de la patrie. Puis sont venues les nouvelles utopies (communisme, fascisme), qui ont joué le rôle de « religions séculières », rassemblant les masses autour de nouvelles idoles et de nouveaux idéaux.
— Op. cit. p. 325

Certaines sociétés de mammifères reposent tout à la fois sur le pouvoir, l’attachement, l’altruisme, la communication ritualisée et même une culture partagée. La différence avec les sociétés humaines réside dans ce que les anthropologues appellent la « culture symbolique ». Derrière ce terme très général, on songe généralement à l’ensemble des codes sociaux qui règlent la vie en société : lois, morale, mythes et rites qui structurent la vie de ces groupes. A la hiérarchie animale se superpose le pouvoir symbolique propre aux humains ; aux comportements altruistes se superpose la loi morale ; aux communautés naturelles se superposent les communautés imaginées ; aux régulations spontanées se superpose l’institution.
— Op. cit. pp. 335-336

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