D’ORMESSON Jean

[Né en 1925]

Jean d'Ormesson

La seule façon pour Dieu de s’exonérer d’une responsabilité écrasante, c’est de ne pas exister. On peut pardonner à Dieu s’il n’existe pas. S’il existe, je crains qu’il ne faille trop souvent le maudire.

Tout le bonheur du monde est dans l’inattendu.

Écrire est difficile, parce qu’on est toujours dépassé par son livre.

L’espace change, l’univers se dilate, et la seule chose qui ne passe pas, c’est ce qui passe sans cesse, le temps.

Les traditions – comme les femmes – sont faites pour être à la fois respectées et bousculées.

Dans une éternité et un infini qui sont fermés à jamais aux êtres dans le temps, Dieu est le nom le plus commode pour le néant et pour le tout.

N’existent que les êtres dans l’espace et le temps. Dieu n’existe pas puisqu’il est éternel.

La plus haute tâche de la tradition est de rendre au progrès la politesse qu’elle lui doit et de permettre au progrès de surgir de la tradition comme la tradition a surgi du progrès.

•••

Extraits d’un dialogue entre Simon Fussgänger – le Juif errant – et Marie, la compagne de l’auteur au cours d’un voyage à Venise :

(…) Les hommes meurent, et ils se souviennent.

Ils se souviennent, oui, oui, ils se souviennent… Mais le souvenir n’est rien d’autre qu’une espèce d’imagination, appuyée sur du réel et bloquée par l’histoire. Chacun crée sa propre histoire, chacun invente son réel. Vous savez bien qu’il y a autant de César ou d’Auguste qu’il y a d’historiens, que la Révolution française n’est pas la même vue d’un côté ou de l’autre, et que Charlemagne n’avait pas de barbe. Rien n’est plus difficile que de retrouver le passé, son parfum inimitable, son allure, ses mystères. Nous avons déjà du mal à nous souvenir de ce que nous avons vu et connu. Comment nous souviendrions-nous de ce que nous racontent les livres, les fouilles, la tradition, les chroniques et les Mémoires des témoins qui sont autant de partisans ? Nous inventons nos passés. C’est ce que fait Carpaccio quand il a représenté Augustin en moine de la Renaissance, mâtiné de cardinal, dans un cabinet flamand, vu par un Vénitien.

[In : Histoire du Juif errant – Folio n° 2436 – p. 213-214]

– J’ai vu beaucoup mourir. Il y a une définition assez célèbre de la vie : «C’est l’ensemble des forces qui résistent à la mort.» Ma définition à moi serait plutôt l’inverse : la vie c’est ce qui meurt. La vie et la mort sont unies si étroitement qu’elles n’ont de sens que l’une par l’autre. Vous voyez bien qu’au-delà des plantes, des animaux, des hommes, il y a une vie du monde. Regardez : le Soleil vit. Regardez : la Terre vit. Tout cela disparaîtra. Vous mourrez. Venise aussi. Et le Soleil. Et la Terre. Venise fera de belles ruines. La Terre : plus belles encore. Il y a un premier miracle : c’est que quelque chose naisse. Il y a un deuxième miracle : c’est que quelque chose se passe entre la naissance et la mort. Il y a un troisième miracle : le même que les deux premiers, et le plus grand de tous : c’est que nous mourrions tous. Peut-être commencez-vous à comprendre l’évidence et à voir ce qui crève les yeux : tout est nécessité, et pourtant tout est miracle. la nécessité est un miracle et le premier miracle est la nécessité.

– Qu’est-ce qu’il dit ? murmura Marie, en tournant sa tête sur mes genoux. Je ne comprends plus grand chose, je crois que je commence à m’endormir.

– Ah! marmonna Simon, (…) je ne dis pas grand chose. Je dis que tout s’en va. Je dis que tout meurt et disparaît. Et que quelque chose, pourtant, subsiste, chez ceux qui restent, de celui qui a disparu. Que quelque chose pourtant subsiste, chez les vivants, de ce qui a vécu. C’est que nous appelons le souvenir. La mort n’est pas la fin de tout puisqu’il y a le souvenir. Les hommes rêvent de fantômes, de revenants, de forces spirituelles et mystérieuses, dont on ne sait presque rien, dont on attend presque tout. Le premier des fantômes, le premier des revenants, la plus formidable de toutes les forces spirituelles, vous le savez bien, c’est le souvenir. Rien de plus beau que l’espérance – si ce n’est le souvenir qui est l’inverse et la même chose : une espèce de cri du vivant vers la vie, une affirmation de l’être, une célébration de ce qui n’est plus et qui, pourtant, a été, un appel de ce qui doit être et qui n’est pas encore. Distinguez-vous ce jeu au loin entre le temps et la vie ? Il repose tout entier sur un mystère effrayant : quand il n’y aura plus rien, il y aura eu quelque chose et la mort elle-même n’efface pas le souvenir. Ah ! je ne dis pas grand-chose, non, je ne dis presque rien, je dis que tout s’en va et que tout disparaît, je dis qu’il y a une âme du monde et que ce qui a été ne peut pas ne pas être.

[Ibid. pages 266-237]

Sant'Apollinare - Ravenne

Sant’Apollinare – Ravenne

Je vais vous dire quelque chose qui va encore vous faire rire : j’ai envié la foi des constructeurs d’églises. Je ne crois à presque rien. Je n’ai pas cru au Galiléen. Je ne sais toujours pas ce qu’est la vérité. J’ai vu défiler et mourir les royaumes et les religions, les dogmes et les convictions. Tout le monde répète depuis toujours qu’il n’y a rien d’éternel ni de certain sur cette Terre que je parcours, que tout y passe et que rien n’y dure. Ceux qui ont construit avec moi les églises de Ravenne, ceux qui ont plié et souffert sous les charges trop lourdes, ceux qui sont tombés des échelles et des échafaudages, ceux qui ont péri écrasés sous les blocs de marbre ou sous les pans de murs en train de s’écrouler, ceux qui ont prié devant les autels qu’ils venaient d’édifier ont atteint à ce que les hommes peuvent atteindre de la vérité et de l’éternité. Et qu’importe s’ils se trompaient. Ils croyaient à ce qu’ils faisaient. C’est une définition du bonheur, et meilleure, je crois, que les autres. Quand, assis devant les travaux, sous le ciel d’automne ou de printemps, je les voyais donner leur temps, leur sueur et leur vie à Sant’Apollinare in Classe, unique vestige aujourd’hui du port détruit de Classis, ou à la basilique San Vitale, avec ses splendeurs byzantines, des rêves que j’aurais dû être le premier et peut-être le seul à chasser me venaient à l’esprit : leur Dieu n’existait pas, ils avaient tort de croire qu’il les avait créés, c’étaient eux qui le créaient et il se mettait à exister parce qu’ils croyaient en lui.

 

Basilique San Vitale - Ravenne

Basilique San Vitale – Ravenne

Leur foi n’était rien d’autre que la forme de leur espérance. Ils espéraient de toutes leurs forces que les portes d’un autre monde s’ouvriraient devant eux à l’instant de leur mort. Ce monde-ci était injuste, il était abject et cruel. Les puissants et les riches y dominaient les pauvres et ils les massacraient. Il n’y avait rien à attendre de cette vie de misère. Ils reportaient sur l’autre, sur la vie inconnue de l’autre côté de la nuit, leurs espérances et leur foi. Il y a beaucoup de choses admirables dans les livres que ses disciples ont consacrés au Galiléen. Les plus belles ont toutes trait au bonheur promis aux malheureux : « Heureux ceux qui ont faim, car ils seront rassasiés. Heureux les affligés, car ils seront consolés. Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. » Dans quelle vie ? Dans celle-ci ? Bien sûr que non. Dans l’autre. Dans l’autre, après la mort. C’est ce que promettent les derniers mots du soi-disant roi des Juifs au larron repenti, crucifié à sa droite : « Dès ce soir, tu seras avec moi dans la maison de mon père. » Les hommes et les femmes de Ravenne vivaient dans une des villes les plus belles de leur temps. Ils vivaient surtout dans l’espoir des promesses de la vie éternelle. Ils construisaient des églises.

[Ibid. pages 367-368]

Ce n’est pas parce qu’on se fout de tout qu’on ne va pas s’étriper. Il faut bien meubler l’existence, moi autant que les autres et les autres autant que moi. Tout ce que nous faisons dans cette vie n’a aucune importance, mais la vie nous est donnée pour faire avec passion des choses sans importance.

[Ibid. page 452]

La veuve de Leclerc (sœur de Napoléon – NDLR) se remaria à vingt-quatre ans avec le prince Borghèse. Le prince n’était pas si mal. Il n’y avait qu’un problème : elle ne l’aimait pas. Les amants défilèrent. Elle posa nue pour Canova. Il la représenta dans l’attitude de la Vénus de Praxitèle, qui avait pris lui-même pour modèle la belle Phryné, sa maîtresse. Quelqu’un demanda à la princesse si poser nue pour Canova ne l’avait pas gênée.

— Pas du tout, répondit-elle. L’atelier est chauffé.

[Ibid. p. 498]

Ne vous imaginez surtout pas que je cherche à vous attendrir ou à vous indigner. Je me moque autant de la morale que de la politique, de la logique, de la psychologie. Je ne m’accroche à aucun de vos échafaudages, je ne marche dans aucune de vos combinaisons. Je marche, un point, c’est tout. Je ne poursuis aucune fin, vos valeurs me font rire, je n’explique rien du tout, je me contente de marcher. Je ne suis qu’un pauvre diable toujours tenté par les passions. Dès que le moindre argent se profile à l’horizon, je fais main basse dessus. Je suis Shylock autant que Job et le mal autant que le bien. C’est ce flou permanent, c’est ce passez muscade entre le coupable et la victime qui a fait du Juif errant une figure si remarquable et si intéressante qu’elle n’a jamais cessé de séduire écrivains et artistes. Je suis tout le monde et moins que rien. Je suis l’horreur de vivre et tous vos éblouissements.

Je suis aussi la fatigue. La contradiction et la fatigue. La passion et la fatigue. J’en ai assez de marcher. J’en ai assez d’un monde qui s’imagine toujours avoir tout découvert et qui ne comprend jamais rien. Voilà deux millénaires que je marche sur cette planète où tout se transforme toujours et où rien ne change jamais. C’est ce qui me rapproche des pauvres. Les pauvres sont fatigués. Moi aussi.

[Ibid. p. 201-502]

Autant que par la nécessité, le monde est arbitraire. A peu près tout ce que nous faisons, pensons, disons, écrivons relève de l’arbitraire. La numération est arbitraire, la langue est arbitraire, les dénominations sont arbitraires, nos propres noms qui sont la chair de notre chair et auxquels nous tenons tant, sont arbitraires, la société est arbitraire, la religion est arbitraire. L’amour est arbitraire, puisqu’il dépend d’une rencontre qui aurait pu ne pas se produire. Dans une certaine mesure, la science est arbitraire puisqu’elle repose sur des postulats et se contente de proposer l’interprétation la plus vraisemblable de phénomènes qui nous échappent. Tout arbitraire est injuste, et toute culture est arbitraire.

— J’ai remarqué, dit Marie, que vous ne croyez à rien.

— Il n’y a pas pire que de ne croire à rien. Rien de grand n’a jamais été fait par ceux qui ne croient à rien. Si le monde, pour nous, se réduit à des perspectives, il faut croire aux perspectives. À celles que nous jugeons les meilleures, les moins fausses, les moins injustes. L’idée que nous nous faisons de la vérité est la seule vérité que nous puissions approcher. Il m’arrive de penser qu’Antigone, notre modèle à tous, avait fini par se demander s’il n’était pas absurde de mourir sous prétexte que son frère, une espèce de crapule, j’imagine, et une graine de tyran, n’avait pas été enterré selon les règles de son époque, de son pays, de sa caste. Des règles passagères, arbitraires, en fin de compte un peu douteuses. N’importe. Il fallait y croire. Il fallait mourir. Elle est morte. J’aime à croire qu’elle a cru à ce qu’elle ne croyait pas tout à fait. Elle n’est pas morte pour une vérité qui n’existait pas vraiment et qui pouvait toujours être contestée par ceux qui savent et qui décident. Elle est morte pour l’idée, naturellement arbitraire, qu’elle se faisait du monde, de l’amour et de ses dieux. Elle est morte pour sa justice et pour sa vérité, c’est-à-dire pour presque rien. C’est ce presque rien qui est toujours l’essentiel.

[Ibid. p. 504-505]

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« Vous le savez obscurément : il n’y a pas plus de vérité qu’il n’y a de justice. Si vous prenez pour argent comptant ce qu’on vous présente aujourd’hui comme la justice et la vérité, c’est que vous êtes un imbécile. Et si vous venez à penser que, puisque la justice et la vérité nous échapperont toujours, autant abandonner tout de suite leur recherche inutile, vous ouvrez toutes grandes les portes à la barbarie.
Il faut vous arranger avec ces contradictions. Les hommes n’ont rien d’autre à faire qu’à se donner tout entiers à une recherche de la vérité dont ils savent par avance qu’ils ne l’atteindront jamais.»
Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit, Robert Laffont, 2013, pp. 159-160

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Dernière page du dernier manuscrit de Jean d’Ormesson.

« Une beauté pour toujours. Tout passe, tout finit, tout disparait. Et moi qui m’imaginais devoir vivre toujours, qu’est-ce que je deviens ? Il n’est pas impossible… mais que je sois passé sur et dans ce monde où vous avez vécu, est une vérité et une beauté pour toujours et la mort elle-même ne peut rien contre moi.»

 

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