DIDEROT Denis

[1713-1784]

 Denis Diderot, par C215, « street artist » qui a représenté, sur les armoires électriques dans les rues adjacentes du 5e arrondissement, les « grands hommes » se trouvant au Panthéon (2018).

« Je fais bien de ne pas rendre l’accès de mon cœur facile ; quand on y est une fois entré, on n’en sort pas sans le déchirer ; c’est une plaie qui ne cautérise jamais bien. »
— Œuvres de Denis Diderot – Mémoires, correspondance et ouvrages inédits (ed. 1834)

«On tire parti de la bonne compagnie comme de la mauvaise. J’ai été dédommagé de la perte de mon innocence par celle de mes préjugés.»
[In: Le neveu de Rameau]

Lettres à Sophie Volland

10 juin 1759

« J’écris sans voir. Je suis venu. Je voulais vous baiser la main et m’en retourner. Je m’en retournerai sans cette récompense. Mais ne serai-je pas assez récompensé, si je vous ai montré combien je vous aime. Il est neuf heures. Je vous écris que je vous aime, je veux du moins vous l’écrire; mais je ne sais si la plume se prête à mon désir. Ne viendrez-vous point pour que je vous le dise et que je m’enfuie ?

Adieu, ma Sophie, bonsoir. Votre cœur ne vous dit donc pas que je suis ici ?  Voilà la première fois  que j’écris dans les ténèbres. Cette situation devrait m’inspirer des choses bien tendres. Je n’en éprouve qu’une, c’est que je ne saurais sortir d’ici. L’espoir de vous voir  un moment me retient, et je continue de vous parler, sans savoir si je forme des caractères.

Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime. »

23 juillet 1759

« Je ne saurais m’en aller d’ici sans vous dire un petit mot.

Eh bien, mon amie, vous comptez donc beaucoup sur moi ? Votre bonheur, votre vie sont donc liés à la durée de ma tendresse !  ne craignez rien, ma Sophie. Elle durera et vous vivrez, et vous vivrez heureuse. Je n’ai point encore commis le crime, et je ne commencerai pas à le commettre ; je suis tout pour vous, vous êtes tout pour moi ; nous supporterons ensemble les peines qu’il plaira au sort de nous envoyer. Vous allégerez les miennes, j’allégerai les vôtres.  Puissé-je vous voir toujours telle que vous êtes depuis quelques mois ; pour moi, vous serez forcée de convenir que je suis comme au premier jour. Ce n’est pas un mérite que j’ai, c’est une justice que je vous rends. L’effet des qualités réelles, c’est de se faire sentir plus vivement de jour en jour. Reposez-vous de ma constance sur les vôtres et sur le discernement que j’en ai. Jamais passion ne fut plus justifiée par la raison que la mienne. N’est-il pas vrai, ma Sophie, que vous êtes bien aimable ? Regardez au-dedans de vous-même. Voyez-vous bien, voyez combien vous êtes digne d’être aimée, et connaissez combien je vous aime. C’est là qu’est la mesure invariable de mes sentiments. Bonsoir, ma Sophie, je m’en vais plein de la joie la plus douce et la plus pure qu’un homme puisse ressentir. Je suis aimé, et je le suis de la plus digne des femmes.

Je suis à ses pieds; c’est ma place, et je les baise.»

«Dire que l’homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas lui faire son procès, c’est le définir.»
[In : Pensées philosophiques]

«J’enrage d’être empêtré d’une diable de philosophie que mon esprit ne peut s’empêcher d’approuver, et mon coeur de démentir.»

[Lettre à Mme de Maux (?), fin septembre 1769]

«On est fataliste, et à chaque instant on pense, on parle, on écrit comme si l’on persévérait dans le préjugé de la liberté, préjugé dont on a été bercé, qui a institué la langue vulgaire qu’on a balbutiée et dont on continue de se servir, sans s’apercevoir qu’elle ne convient plus à nos opinions. On est devenu philosophe dans ses systèmes et l’on reste peuple dans son propos».

[In : Réfutation d’Helvetius]

« Deux philosophes disputent sans s’entendre, par exemple, sur la liberté de l’homme. L’un dit : « L’homme est libre, je le sens ». L’autre parle de l’homme réel, agissant, occupé et mû.

Histoire expérimentale de celui-ci. Je le suis, et je l’examine ; c’était un géomètre. Il s’éveille : tout en rouvrant les yeux, il se remet à la solution du problème qu’il avait entamé la veille ; il prend sa robe de chambre, il s’habille sans savoir ce qu’il fait ; il se met à sa table, il prend sa règle et son compas ; il trace des lignes ; il écrit des équations, il combine, il calcule sans savoir ce qu’il fait.

Sa pendule sonne ; il regarde l’heure qu’il est ; il se hâte d’écrire plusieurs lettres qui doivent partir par la poste du jour. Ses lettres écrites, il s’habille, il sort, il va dîner chez son ami. La rue où demeure cet ami est embarrassée de pierres, notre géomètre serpente entre ces pierres, il s’arrête tout court. Il se rappelle que ses lettres sont restées sur la table ouvertes, non cachetées, et non dépêchées ; il revient sur ses pas, il allume sa bougie, il cachette ses lettres, il les porte lui-même à la poste ; de la poste, il regagne la maison où il se propose de dîner ; il y entre, il s’y trouve au milieu d’une société de philosophes ses amis.

On parle de liberté, et il soutient à cor et à cri que l’homme est libre : je le laisse dire, mais à la chute du jour, je le tire en un coin, et je lui demande compte de ses actions. Il ne sait rien, mais rien du tout de ce qu’il a fait, et je vois que machine pure, simple et passive de différents motifs qui l’ont mû, loin d’avoir été libre, il n’a pas même produit un seul acte exprès de sa volonté : il a pensé, il a agi, mais il n’a pas agi plus librement qu’un corps inerte, qu’un automate de bois qui aurait exécuté les mêmes choses que lui »

[In :  Eléments de physiologie, III, 6]

— D’Alembert : « Je suis donc tel, parce qu’il a fallu que je fusse tel. Changez le tout, vous me changez nécessairement ; mais le tout change sans cesse… L’homme n’est qu’un effet commun, le monstre qu’un effet rare ; tous les deux également naturels, également nécessaires, également dans l’ordre universel et général… Et qu’est-ce qu’il y a d’étonnant à cela ?… Tous les êtres circulent les uns dans les autres, par conséquent toutes les espèces… tout est en un flux perpétuel… Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Il n’y a rien de précis en nature… Le ruban du père Castel… Oui, père Castel, c’est votre ruban et ce n’est que cela. Toute chose est plus ou moins une chose quelconque, plus ou moins terre, plus ou moins eau, plus ou moins air, plus ou moins feu ; plus ou moins d’un règne ou d’un autre… donc rien n’est de l’essence d’un être particulier… Non, sans doute, puisqu’il n’y a aucune qualité dont aucun être ne soit participant… et que c’est le rapport plus ou moins grand de cette qualité qui nous la fait attribuer à un être exclusivement à un autre… Et vous parlez d’individus, pauvres philosophes ! laissez là vos individus : répondez-moi. Y a-t-il un atome en nature rigoureusement semblable à un autre atome ?… Non… Ne convenez-vous pas que tout tient en nature et qu’il est impossible qu’il y ait un vide dans la chaîne ? Que voulez-vous donc dire avec vos individus ? Il n’y en a point, non, il n’y en a point… Il n’y a qu’un seul grand individu, c’est le tout. Dans ce tout, comme dans une machine, dans un animal quelconque, il y a une partie que vous appellerez telle ou telle : mais quand vous donnerez le nom d’individu à cette partie du tout, c’est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d’individu à l’aile, à une plume de l’aile… Et vous parlez d’essences, pauvres philosophes ! laissez là vos essences. Voyez la masse générale, ou si, pour l’embrasser, vous avez l’imagination trop étroite, voyez votre première origine et votre fin dernière… Ô Architas ! vous qui avez mesuré le globe, qu’êtes-vous ? un peu de cendre… Qu’est-ce qu’un être ?… La somme d’un certain nombre de tendances… Est-ce que je puis être autre chose qu’une tendance ?… non, je vais à un terme… Et les espèces ?… Les espèces ne sont que des tendances à un terme commun qui leur est propre… Et la vie ?… La vie, une suite d’actions et de réactions… Vivant, j’agis et je réagis en masse… mort, j’agis et je réagis en molécules… Je ne meurs donc point ?… Non, sans doute, je ne meurs point.»

Le rêve de d’Alembert, Diderot, 1769 – Œuvres complètes, éd. Assézat, II.djvu/149

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s