DEBRAY Régis

« Toute société a besoin d’un point de fuite, d’une impression de se diriger vers un âge d’or, dans le futur : ce peut être la Révolution, le retour de l’imam, ou toute autre figure du devenir, une apothéose ; c’est le même phénomène pour le communisme, on ne peut y échapper. On a tout autant besoin d’un extérieur dans les deux cas. Les religions sont des opérateurs de clôture dans le temps, dans l’espace : il y a nous et eux, l’identité naît dans des frontières. Fitzgerald dit dans The Great Gatsby qu’il faut avoir « des idées contradictoires pour être intelligent » : la religion, elle, donne des repères stables. Je ne crois pas en l’autogestion, l’auto-organisation : cela ne fonctionne pas. Je ne suis pas dans le vent des idées contemporaines. On ne peut former un groupe sans point final, sans transcendance autour de laquelle on se rassemble et on établit une délimitation. Je parle là d’une structure, d’un collectif, car un individu peut s’affranchir de l’incomplétude et vivre dans l’instant, il peut mener une vie sécularisée, stoïque. Mais il n’y a pas de groupe humain à l’horizontal : on a besoin de mythe, de Vercingétorix, de Lénine ; Abraham n’existe pas mais il est trop commode pour que l’on puisse s’en passer.
— Conversation avec Régis DEBRAY, Sens Public, 10 octobre 2003

Les réactionnaires de progrès sont toujours plus impopulaires que les progressistes rétrogrades.
— Ce que nous voile le voile, La République et le sacré, NRF, Gallimard, 2004, p. 10

Il existe un lien obscur entre l’universalisme dit civilisateur et le colonialisme du mépris, et il faudra bien que le discours républicain tire un jour au clair son refoulé colonial.
—Ibid. p. 20

Avec l’argument (en partie fondé) que la massification de l’enseignement ne produisait pas l’école d’avant « en plus grand » mais une nouvelle école, on a vu de l’innovant, donc du bel et du bon, dans chaque pas en arrière vers la dérégulation d’une institution remise à la rue, au mépris des principes qui sont ceux de toute transmission de connaissances et de valeurs, hier, aujourd’hui, demain. On a ainsi pu dériver des projets d’établissement une sorte de cujus regio, ejus religio ; on a donné le sentiment de chercher la « culture commune » dans le plus petit commun dénominateur des cultures juxtaposées (le titre de bachelier ne sera-t-il pas bientôt délivré avec l’acte de naissance ?). On a baptisé démocratie : l’abandon de l’exigence ; respect des identités : la reconduction des préjugés ; brimade : le devoir ; et vexation : la sanction. En oubliant qu’il faut un maître pour apprendre à se passer de maître, et que notre École se réfère à une idée particulière de l’homme considéré comme fin. Et pas seulement comme un futur outil de production économique, un prestataire de services soumis à des contrôles de conformité sociale, ni un fournisseur d’habiletés codifiées, catalogables et mesurables. Idée bizarre, il est vrai, et exigeante, que n’a de lieu que là, cette priorité au libre examen ne pouvant prendre naissance que dans une République historiquement issue des Lumières.
— Ibid. pp. 24-25

Une classe n’est pas une tribu, avec ses petits chefs et ses boucs émissaires, ni une fédération de clans. C’est une réunion réglée d’individus « égaux et libres devant la tâche personnelle d’apprendre » [Jacques Muglioni]. (…) De même que la connaissance réfléchie y est maintenue distincte de l’information quotidienne, de même cette instruction a pour finalité de faire grandir des esprits libres et incommodes, qui placent la conscience plus haut que la consigne, et au-dessus des compétences. L’institution par excellence qu’est l’école (ne disait-on pas de nos instituteurs qu’ils gardaient les institutions ?) suppose que le « vécu individuel » n’y fasse pas modèle. Les parents font des enfants ; seule l’école fait des élèves. Instituer des gamin(e)s en élèves, ce n’est certes pas les entretenir dans l’enfance mais les aider à en sortir, sans céder au culte de la jeunesse qu’ont partagé, au dernier siècle, les idolâtries de la race, de la classe et du marché.
— Ibid. p. 25

Plus il y a de migrations trans-frontières (cent mille personnes au moins par an en France), plus il devrait y avoir du désirable et du participable dans la République. Or, plus elle a d’hésitations, ou d’inhibitions. Ses garagistes soignent la carrosserie au détriment de son moteur, le nous, qui dans son épure républicaine n’est pas ethnique mais éthique, et lyrique. L’Europe de l’euro, Golem flottant, n’a pas de nous (comme l’euro n’a ni figure ni devise, ni lieu ni date). C’est un ils ou un on qui intéresse les cadres sup et rebute les autres.
— Ibid. p. 36

Tout homme, toute femme a le droit d’appartenir à une communauté. Et les républicains encore plus que les autres, puisqu’ils ont le devoir d’en forger une. il leur faut subordonner la communauté naturelle, celle de la lignée, à une communauté culturelle, consciente et construite, de la même façon qu’ils subordonnent le droit du sang au droit du sol, sans nier le premier. C’est quand la République n’est plus une communauté d’images, de notes, de rêves et de volontés, que les communautarismes refoulés remontent à la surface, et se vengent.
La communauté de destin entre individus de toutes confessions ou sans confession est plus qu’une forme de gouvernement : ce sont des souvenir partagés, reconvertis en désirs et projets via des groupes de solidarité intermédiaires, vecteurs du « plébiscite de chaque jour », faute desquels une République se dégrade à subventionner ses ghettos. Les « fraternelles d’aujourd’hui — types sociétés d’actionnaires ou équipes sportives millionnaires — médiatisent du communautaire ou du financier, non des valeurs. D’où l’appel d’air. Nous devons prendre la mesure, sans nostalgie excessive, de ce qui s’est perdu depuis que la Nation ne remplace plus Dieu comme point de convergence et principe de transcendance des particularismes. L’émotionnel ne relaie plus l’intellectuel, ni le vouloir-vivre, le devoir-être, en sorte qu’une citoyenneté réduite aux arrêts, sans arrière-plan mythique (Valéry : « les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours »), n’a plus de valeur d’appartenance.
— Ibid. p. 37

La laïcité sera une culture ou elle ne sera pas. Celle-ci, sauf à réduire la République en relique, ne se résume pas au droit. Les jugent contrôlent, ils n’inspirent pas.
— Ibid. pp. 37-38

L’encadrement public de l’associatif est à la baisse. En sorte que, avec la criminalisation de l’État (CRS=SS) et la flétrissure du national (France=moisi), l’éthique se résorbe en juridique. D’où ressort un État prestataire de services, qui a des usagers et non des citoyens, à la fois hypertrophié et évidé, omniprésent dans ses emprises, évanescent dans ses valeurs, et qui, par cela même qu’il a baissé les bras, légifère à tour de bras. Ce guichetier, tout le monde le sollicite, personne ne le respecte. Il me doit tout (des réparations pour le froid, le chaud, le sec, le mouillé, etc.) ; je ne lui dois rien (hormis TVA, contraventions et impôts). Notre monolâtrie des droits de l’homme — où règne le toujours-plus — les a amputés de leur réciproque, les devoirs du citoyen — où règne le toujours-moins. Un peuple d’irresponsables ne sera jamais laïque.
(…) Si la République un jour n’était plus qu’une liste de circulaires, décrets et conventions dont seuls deux cents fonctionnaires ont connaissance, si ce corpus de règles venait à s’amputer du florilège des récits qui en faisait le suc, un essaim de micro-fanatismes en viendrait assez vite à bout, parce qu’ils s’adossent, eux, sur sur des traditions vivantes — langues, récits, mémoires et rituels. On ne remplace pas une culture charnelle, cette coquille nourricière et protectrice,par un rituel abstrait, frappé d’anorexie, qui laisse l’individu au froid, orphelin de légendes. (…) A trop parler principes et règlements, et trop peu émotions et fiertés, notre citoyenneté s’est refroidie. C’est un cadre juridique sans tableau au milieu. (…) Une entité juridico-économique ne rythme pas une journée, n’organise pas  de pèlerinage, ne propose aucune fête, alimentation, ni parure. Elle ne donne pas des pôles à la Terre. Un pays qui ne se raconte plus — n’agrège plus, et bientôt se désagrège. (…) Un Manouchian d’aujourd’hui, devant le peloton d’exécution, crierait-il encore Vive la France ? Un Vive l’Arménie serait plus probable.
— Ibid. pp 41-43

Soyons réalistes, donc téméraires. Comment « sanctuariser » l’école (au sens de « l’asile inviolable ») — opération de recentrage d’autant plus opportune que les élèves sont par chance plus cosmopolites qu’hier —, sans admettre qu’il existe un sacré républicain, et l’assumer tranquillement ? Faut-il avoir peur du mot, s’il n’y a jamais eu (et osera-t-on ajouter, s’il n’y aura jamais) de société sans sacralité (puisque « sacré » s’appelle n’importe quel point idéal de convergence qui puisse conglomérer une multitude éparse) ? Non que la République soit un absolu et qu’il n’y ait rien au-dessus d’elle, horresco referens, mais elle s’est avérée, dans notre histoire et notre environnement, la forme la mieux à même de protéger  ce legs sacré qu’on pourra appeler la souveraineté de la conscience, la liberté de la personne, ou les droits de l’homme et du citoyen, selon les angles de vue. Un certain piétisme démocratique, aujourd’hui à l’honneur, entend nous convaincre que « l’État républicain ne doit être porteur d’aucune doctrine ou idéologie ». Ce serait un lieu vide, porteur d’aucune finalité ni de credo : une forme a priori, un neutre réceptacle.
— Ibid. pp. 44-46

Post-scriptum : Je vous prie de m’excuser si j’ai repris ici à mon compte, involontairement, un certain nombre de clichés, la force de l’habitude aidant. Ainsi de l’opposition vexatoire entre « croyants et non-croyants », comme on dit non-voyants et non-inscrits. Outre que le non-croyant, au sens confessionnel, n’a rien d’un handicapé ou d’un diminué, il est aussi croyant que les hommes dits de foi, sauf s’il croit non au Ciel mais à certaines choses de la Terre (il est même souvent plus prédicant et missionnaire qu’un ministre ordonné). A l’inverse, on ne devrait pas tenir pour synonymes, comme le font maintes traductions hâtives, sécularisation, notion sociale et culturelle, et laïcisation, notion juridique et politique. Ces termes ne se recouvrent pas, et qui prend l’un pour l’autre s’expose à des bévues. (…) Faut-il rappeler que religion, religieux, religieusement, etc., ne figurent nulle part dans les quarante-quatre articles de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des églises et de l’Etat, que nous nous apprêtons à commémorer ? Puisse la rigueur terminologique du juriste servir d’exemple, en attendant que l’étude positive des diversités planétaires en vienne à rompre une fois pour toutes avec cette notion occidentale et abusive de religion, dont le formalisme ne cesse de nous égarer. Seul le sacré est universel.
— Ibid. pp51-52


Etes-vous démocrate ou républicain ?

— Article publié dans le Nouvel Observateur du 30 novembre 1989

Même s’il ne le sait pas, le gouvernement républicain définit l’homme comme un animal par essence raisonnable né pour bien juger et délibérer de concert avec ses congénères. Libre est celui qui accède à la possession de soi, dans l’accord de l’acte et de la parole.

Le gouvernement démocratique tient que l’homme est un animal par essence productif, né pour fabriquer et échanger. Libre est celui qui possède des biens – entrepreneur ou propriétaire.

Ici donc, la politique aura le pas sur l’économie ; et là l’économie gouvernera la politique.  Les meilleurs en république vont au prétoire et au forum ; les meilleurs en démocratie font des affaires. Le prestige que donne ici le service du bien commun, ou la fonction publique, c’est la réussite privée qui l’assure là. […] L’idée universelle régit la république. L’idée locale régit la démocratie. Ici, chaque député l’est de le nation entière. Là un représentant l’est de sa seule circonscription, ou «constituency». La première proclame à la face du monde les droits de l’homme universel, que personne n’a jamais vu. La seconde défend les droits des Américains ou des Anglais ou des Allemands, droits déjà acquis par des collectivités bien limitées mais réelles. Car l’universel est abstrait et le local concret, ce qui confère à chaque modèle sa grandeur et ses servitudes. La raison étant sa référence suprême, l’Etat en république est unitaire et par nature centralisé. Il unifie par-dessus les clochers, coutumes et corporations les poids et mesures, les patois, les administrations locales, les programmes et le calendrier scolaires. La démocratie qui s’épanouit dans le pluri-culturel est fédérale par vocation et décentralisée par scepticisme. « A chacun sa vérité », soupire le démocrate, pour qui il n’y a que des opinions (et elles se valent toutes, au fond). «La vérité est une et l’erreur multiple», serait tenté de lui répondre le républicain, au risque de mettre les fautifs en péril. Le self-government et les statuts spéciaux ravissent le démocrate. Ce dernier ne voit rien de mal à ce que chaque communauté urbaine, religieuse ou régionale ait ses leaders «naturels», ses écoles avec programmes adaptés, voire ses tribunaux et ses milices. Patchwork illégitime pour un républicain. […] En république, l’Etat surplombe la société. En démocratie, la société domine l’Etat. La première tempère l’antagonisme des intérêts et l’inégalité des conditions par la primauté de la loi ; la seconde les aménage par la voie pragmatique du contrat, de point à point, de gré  gré. […] Le maître mot en démocratie sera don « communication ». Et en république « institution ». Il n’est pas étonnant que, dans le vocabulaire républicain, instituteur ou institutrice soit un terme noble, comme la fonction alors qu’il tend à faire honte en démocratie. Du rectangle sacré – tableau noir ou petit écran – dérivent deux types de nomenklatura. Chaque régime sa noblesse. Celle de la vie et celle du diplôme. Le journaliste, le publicitaire, le chanteur, l’acteur, l’homme d’affaires composent le gotha d’une démocratie. Le professeur, le tribun, l’écrivain, le savant, et même, parade apparent, l’officier, composent celui d’une république. […] Quand une république se retire sur la pointe des pieds, ce n’est pas l’individu libre et triomphant qui occupe le terrain. Généralement, les clergés et les mafias lui brûlent la politesse, tant il est vrai que chaque abaissement moral du pouvoir politique se paie d’une avancée politique des autorités religieuses, et d’une nouvelle arrogance des féodalités de l’argent.


Giscard-Debré

Affiche à Avallon, 2015

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« En 1974 (décrite comme la fin de l’ère chrétienne et des Trente Glorieuses), l’épanouissement personnel a remplacé l’accomplissement collectif

« On ne peut pas se mettre à part de la cité, à part de ces gens qui nous entourent.»

« On ne peut pas être ensemble s’il n’y a pas quelque chose qui nous dépasse.»

— Extraits de l’Emission « Répliques », Entretien avec Alain Finkielkraut, France Culture, 21.11.2015