COURTOIS Gérard

« La politique est passée de l’état solide
à l’état gazeux, donc explosif »

Pour sa dernière chronique dans le journal, Gérard Courtois, éditorialiste au « Monde », revient, sans nostalgie, sur le basculement spectaculaire de la politique française.

— Publié le 26 mars 2019 à 11h51.

Chronique. Sagesse antique, biblique même : il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose. Un temps pour être au Monde et un temps, l’âge venant, pour s’en retirer. Voici donc le moment de dire au revoir puisque cette chronique est la dernière sous cette plume. Dès la semaine prochaine, Françoise Fressoz en reprendra le cours, et il faut lui souhaiter bon vent pour tenir le cap sur cette mer hachée, imprévisible, tumultueuse à quoi ressemble désormais la vie politique nationale.Non que les décennies passées aient été à l’abri des bourrasques ou des tempêtes. De la guerre d’Algérie à la tornade de Mai 68, de la démission d’un président (de Gaulle) à la mort d’un autre (Pompidou), des crises pétrolières des années 1970 aux crises financières des années 2000, des jacqueries sociales aux révoltes de l’école ou de l’université, sans parler des référendums perdus, des cohabitations hasardeuses et des guerres de chefs inexpiables, chaque président en a eu son lot.

L’usure du pouvoir et l’impatience des citoyens

Mais, longtemps, l’histoire autant que les institutions, la sociologie autant que les idéologies ont inscrit ces turbulences dans un cadre assez solide pour y résister. Peu ou prou, les présidents présidaient, les gouvernements gouvernaient, le Parlement parlementait, les partis politiques réfléchissaient et relayaient, l’ascenseur social assurait aux parents un avenir meilleur pour leurs enfants et l’Europe, après les colonies, offrait un horizon à tous ceux qui rêvaient d’une France en grand. Quand l’usure du pouvoir et l’impatience des citoyens devenaient trop flagrantes, droite et gauche (celle-ci dut quand même attendre vingt-trois ans) alternaient aux commandes, l’une promettant le changement dans la continuité, l’autre le progrès dans le mouvement.

C’était un temps où la politique semblait tant bien que mal fidèle à sa vocation : proposer un projet de société et donner foi dans l’avenir. Tel n’est plus le cas, ou de moins en moins, ou de manière trop fugace pour étayer une action durable. Nulle nostalgie dans ce constat. Plutôt un diagnostic forgé depuis dix ans, au fil de cet exercice hebdomadaire et d’éditoriaux aussi nombreux qu’anonymes.

De solide, la politique est d’abord passée à l’état liquide et, désormais, à l’état gazeux, donc explosif. Les tsunamis du 21 avril 2002 ou du référendum européen de 2005 témoignaient, déjà, de la tectonique des plaques politiques, de l’effacement des repères anciens – les marins diraient sans amers –, de la dissolution des affiliations idéologiques, de l’érosion des fidélités partisanes, de la sécession des électeurs. Depuis une douzaine d’années, le basculement est spectaculaire.

Les hommes n’y ont pas résisté. François Mitterrand et Jacques Chirac avaient régné plus d’un quart de siècle à eux deux. Le quinquennat aidant, trois présidents se sont succédé depuis 2007, comme frappés par une clause d’obsolescence programmée. L’épreuve de la réalité puis de la crise économique mondiale ont eu raison du trépidant Sarkozy, battu en 2012 puis humilié à la primaire de la droite en 2016. Victime d’une impopularité abyssale et d’une fronde dévastatrice dans son camp, Hollande le normal renonça ensuite à briguer un second mandat – abdication inédite sous la Ve République.

Quant au mirobolant Macron, il a fait sa « révolution » en 2017, effondré le monde ancien, disqualifié droite et gauche, écarté les menaces populistes, engagé des réformes au pas de charge avant de se retrouver, dix-huit mois plus tard, confronté à la révolte sans précédent des « gilets jaunes » dont rien ne garantit qu’il parviendra à la désamorcer. A chaque fois, le procès en illégitimité du président s’est fait plus vindicatif.

Dévitalisés, discrédités par leurs luttes intestines, incapables de renouveler leurs troupes et de repenser leur doctrine, les partis, non plus, n’ont pas survécu. Du moins les traditionnels qui dominaient la scène depuis un demi-siècle. Le PS est à l’agonie et Les Républicains en dépression lourde. Ils ont cédé la place à des mouvements hors sol, La République en marche, La France insoumise et le Rassemblement national, dont le seul charisme du leader ne parvient pas à masquer le flou du projet, donc la capacité de convaincre au-delà des emballements de campagne.

Un monde ancien s’est effacé

Quant aux citoyens, l’impuissance des gouvernants à relever les défis anciens (le chômage, les fins de mois, la dette publique) ou nouveaux (le réchauffement climatique, la mondialisation débridée), ajoutée à d’incessants scandales financiers impliquant des responsables politiques, a eu trop souvent raison de leur confiance dans l’efficacité et l’exemplarité du pouvoir. Comme le montrent bien des enquêtes, ils sont passés de la frustration à la défiance, de la critique au dégagisme, de la colère à la détestation. Un monde ancien s’est effacé, un monde nouveau tarde à naître, le monde actuel est énigmatique voire périlleux, éruptif après avoir été disruptif.

Quelque plaisir que l’on aurait de continuer à l’explorer et le décrypter, le temps est donc venu de dire au revoir. Et merci. A tous ceux, politiques, chercheurs, sondeurs, collègues et amis qui d’un mot, d’une idée ou d’un échange ont ouvert des pistes, entretenu la curiosité, aidé à la compréhension du temps présent. Merci aux lecteurs fidèles qui n’ont ménagé ni leurs encouragements gratifiants… ni leurs critiques salutaires.

Merci, enfin, à ce journal de m’avoir accordé ce privilège – être historien de l’immédiat. Et qui, ce faisant, a préservé ce sanctuaire de la chronique, où le recul fondé sur la mémoire, l’analyse étayée par l’enquête, le commentaire libre, volontiers caustique mais respectueux, constituent de précieux antidotes à la dictature contemporaine de l’urgence, de la polémique, de l’invective et des vérités dites alternatives.

Gérard Courtois