COMTE-SPONVILLE André

Ce soir-là, après dîner, j’étais parti me promener avec quelques amis, comme souvent, dans cette forêt que nous aimions. Il faisait nuit. Nous marchions. Les rires peu à peu s’étaient tus ; les paroles se faisaient rares. Il restait l’amitié, la confiance, la présence partagée, la douceur de cette nuit et de tout… Je ne pensais à rien. Je regardais. J’écoutais. Le noir du sous-bois tout autour. L’étonnante luminosité du ciel. Le silence bruissant de la forêt : quelques craquements de branches, quelques cris d’animaux, le bruit plus sourd de nos pas… Cela n’en rendait le silence que plus audible. Et soudain… Quoi ? Rien Tout ! Pas de discours. Pas de sens. Pas d’interrogations. Juste une surprise. Juste une évidence. Juste un bonheur qui semblait infini. Juste une paix qui semblait éternelle. Le ciel étoilé au-dessus de moi, immense, insondable, lumineux, et rien d’autre en moi que ce ciel, dont je faisais partie, rien d’autre en moi que ce silence, que cette lumière, comme une vibration heureuse, comme une joie sans sujet, sans objet (sans autre objet que tout, sans autre sujet qu’elle-même), rien d’autre en moi, dans la nuit noire, que la présence éblouissante de tout ! Paix. Immense paix. Simplicité. Sérénité. Allégresse. Ces deux derniers mots semblent contradictoires, mais ce n’était pas des mots, c’était une expérience, c’était un silence, c’était une harmonie. Cela faisait comme un point d’orgue, mais éternel, sur un accord parfaitement juste, qui serait le monde. J’étais bien. J’étais étonnamment bien ! Tellement bien que je n’éprouvais plus le besoin de me le dire, ni même le désir que cela continue. Plus de mots, plus de manque, plus d’attente : pur présent de la présence. C’est à peine si je peux dire que je me promenais : il n’y avait plus que la promenade, que la forêt, que les étoiles, que notre groupe d’amis… Plus d’ego, plus de séparation, plus de représentation : rien que la présentation silencieuse de tout. Plus de jugements de valeur : rien que le réel. Plus de temps : rien que le présent. Plus de néant : rien que l’être. Plus d’insatisfaction, plus de haine, plus de peur, plus de colère, plus d’angoisse : rien que la joie et la paix. Plus de comédie, plus d’illusions, plus de mensonges : rien que la vérité qui me contient, que je ne contiens pas. Cela dura peut-être quelques secondes. J’étais à la fois bouleversé et réconcilié, bouleversé et plus calme que jamais. Détachement. Liberté. Nécessité. L’univers enfin rendu à lui-même. Fini ? Infini ? La question ne se posait pas. Il n’y avait plus de questions. Comment y aurait-il des réponses ? Il n’y avait que l’évidence. Il n’y avait que le silence. Il n’y avait que la vérité, mais sans phrases. Que le monde, mais sans signification ni but. Que l’immanence, mais sans contraire. Que le réel, mais sans autre. Pas de foi. Pas d’espérance. Pas de promesse. Il n’y avait que tout, et la beauté de tout, et la vérité de tout, et la présence de tout. Cela suffisait. Cela faisait beaucoup plus que suffire ! Acceptation, mais joyeuse. Quiétude, mais tonique (oui : cela faisait comme un inépuisable courage). Repos, mais sans fatigue. La mort ? Ce n’était rien. La vie ? Ce n’était que cette palpitation en moi de l’être. Le salut ? Ce n’était qu’un mot, ou bien c’était cela même. Perfection. Plénitude. Béatitude. Quelle joie ! Quel bonheur ! Quelle intensité ! Je me dis «C’est ce que Spinoza appelle l’éternité… » Cela, on s’en doute, la fit cesser, ou plutôt m’en chassa. Les mots revenaient, et la pensée, et l’ego, et la séparation… C’était sans importance : l’univers était toujours là, et moi avec, et moi dedans. Comment pourrait-on tomber hors du Tout ? Comment l’éternité pourrait-elle finir ? Comment les mots pourraient-ils étouffer le silence ? J’avais vécu un moment parfait – juste assez pour savoir ce qu’est la perfection. Un moment bienheureux – juste assez pour savoir ce qu’est la béatitude. Un moment de vérité – juste assez pour savoir, mais d’expérience, qu’elle est éternelle.

«Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels », écrit Spinoza dans l’Éthique – non que nous le serons, après la mort, mais que nous le sommes, ici et maintenant. Eh bien voilà : je l’avais senti et expérimenté, en effet, et cela fit en moi comme une révélation, mais sans Dieu. C’est le plus beau moment que j’aie vécu, le plus joyeux, le plus serein, et le plus évidemment spirituel. Comme les prières de mon enfance ou de mon adolescence, à côté, me semblent dérisoires ! Trop de mots. Trop d’ego. Trop de narcissisme. Ce que j’ai vécu, cette nuit-là, et ce qu’il m’est arrivé d’autres fois de vivre ou d’approcher, c’est plutôt le contraire comme une vérité sans mots, comme une conscience sans ego, comme un bonheur sans narcissisme. Intellectuellement, je n’y vois aucune preuve de quoi que ce soit ; mais je ne peux pas non plus faire comme si cela n’avait pas eu lieu.— Extraits de L’esprit de l’athéisme – Introduction à une spiritualité sans Dieu, André Comte-Sponville – Éditions Albin Miche


CONTRE LA PEUR ET CENT AUTRES PROPOS, Extraits

La nature humaine (extrait) :
Que certains comportements altruistes se rencontrent chez les grands singes et soient aussi « génétiquement programmés » dans l’espèce humaine, nul esprit informé aujourd’hui ne le conteste. Mais c’est vrai également de l’égoïsme, de la violence, de la haine… Pourquoi privilégier ceux-là plutôt que ceux-ci ? Comment la nature, qui contient tout, pourrait-elle se juger elle-même ?

Figures du mal (extrait) :
Quand j’expliquais la pensée de Kant, à la Sorbonne, mes étudiants m’objectaient immanquablement le sadique ou le nazi. « Ceux-là, me disaient-ils, font bien le mal pour le mal ! »
Non pas. Si le sadique fait du mal à sa victime, c’est parce que la souffrance qu’il lui inflige le fait jouir. Il ne fait pas le mal pour le mal, mais pour le plaisir que cela lui procure (lequel plaisir, pour lui, est un bien). C’est ce que j’appelle un pervers : celui qui fait le mal pour le plaisir de le faire, donc pour le bien (la jouissance) qu’il en attend ou qu’il y trouve.
Quant au nazi, lui non plus ne faisait pas le mal pour le mal, mais pour la suprématie de la race aryenne, pour la grandeur du Reich, pour la victoire du nazisme, voire pour son propre avancement, qui étaient, à ses yeux, des biens. C’est ce qu’on appelle un nazi. C’est ce que j’appelle un salaud.
Ce genre de distinctions déplaît. On préfèrerait que le sadique ou le nazi aient « une volonté absolument mauvaise », comme dirait Kant, qu’ils fassent le mal pour le mal, en un mot qu’ils soient méchants. Cela les éloignerait de nous, ou nous éloignerait d’eux, ce qui préserverait notre confort intellectuel, notre bonne conscience, notre innocence prétendue. Ceux-là n’auraient plus rien d’humain : ce seraient des « êtres diaboliques », autrement dit des démons ; rien à voir avec nous, ni nous avec eux !
Hélas ! Le diable n’existe pas. Il n’y a que des humains égoïstes, et ils le sont tous. C’est pourquoi pervers et salauds sont innombrables. Et c’est pourquoi les autres – vous et moi, les bons jours – ont leur part de médiocrité. Question de degré, j’y insiste, plus que d’essence. Le mal n’est pas au dehors de nous, comme un ange déchu et tentateur, mais en nous. C’est qu’il est nous-mêmes (Simone Weil : « Le mal en moi dit « je »»), dès que nous cessons de lui résister.

Brève histoire de l’athéisme philosophique (extrait) :
L’athéisme suppose l’idée de Dieu (Théos), puisqu’il la nie. Aussi est-il moins ancien que la religion. C’est vrai spécialement chez les philosophes. Les Grecs, qui s’accusaient volontiers d’athéisme (il suffisait, pour mériter cette condamnation, de ne pas croire aux mêmes dieux que les autres), ne nous ont guère laissé de philosophies athées. On cite la belle formule de Protagoras : « Sur les dieux, je ne puis rien dire, ni qu’ils sont ni qu’ils ne sont pas. Trop de choses empêchent de le savoir : d’abord l’obscurité de la question, ensuite la brièveté de la vie humaine ». C’est moins de l’athéisme, comme on le voit, que de l’agnosticisme.

Deux maximes (extrait) :
(…) Mon père avait coutume de nous répéter cette phrase, qui lui servait à peu près de devise : « On n’est pas sur terre pour être heureux ». Et ma grand-mère maternelle, la seule que j’ai connue : « Profite de la vie tant que tu es jeune! ». Cela faisait comme deux pôles, bien contrastés, entre lesquels – ou contre lesquels – je cherchais un chemin. Les philosophes ne viendront que plus tard. (…) Jouir ? Sans doute. Mais pas toujours, ni toujours tout de suite. Combien il faut d’efforts, dans une vie ou dans une société, pour que le plaisir l’emporte, au total, sur la douleur ! C’est pourquoi on a inventé l’école et le travail, les examens et la sécurité sociale, la politique et la philosophie.
Cela donne raison à Épicure plutôt qu’à Horace ou à ma grand-mère, aux stoïciens plus qu’à mon père, enfin à l’eudémonisme plutôt qu’à l’hédonisme. Carpe diem (« Cueille le jour ») ? Bien sûr, quand il est agréable ! Mais ne t’attends pas à ce qu’il le soit toujours, ni sans que tu fasses ce qu’il faut pour qu’il le devienne ou pour qu’il le reste ! Le plaisir parfois est donné. Le bonheur jamais.

Quand on a des enfants (extrait)
(…) La vie, même inquiète, est plus précieuse que la sérénité. C’est pourquoi nous faisons des enfants, quoique cela nous voue à l’inquiétude, et ne le regrettons que rarement, quoique toute sérénité en devienne improbable. Aimer le bonheur ? Pas besoin de philosophie pour ça : n’importe quel crétin en est capable ! Aimer la sagesse ? Pas besoin de sagesse pour ça : n’importe quel philosophe en est capable ! Le difficile est d’aimer la vie telle qu’elle est, telle qu’elle passe, heureuse et malheureuse, sage ou non  – et aucune bien sûr n’est heureuse ou sage dans son entier. « Se moquer de la philosophie, disait Pascal, c’est vraiment philosopher ». Se moquer de la sagesse, c’est la sagesse vraie.

Le pur et l’impur (Extrait)
(…) J’ai mangé casher, chez mon ami, d’ailleurs avec beaucoup de plaisir, sans me sentir obligé, une fois rentré chez moi, de modifier mes habitudes alimentaires. Jésus, dans ces domaines, m’éclaire plus que les rabbins. Qu’il ait respecté les prescriptions alimentaires du judaïsme, c’est plus que vraisemblable. Pourquoi choquer ? Pourquoi violer les lois de son peuple, quand elles ne font de tort à personne ? Mais il a dit l’essentiel en une phrase qui en fait une espèce de goy universel, ou de juif universaliste, ce qui revient peut-être au même : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ou le rend impur, mais ce qui en sort ». Garde-toi de la haine plus que des coquillages.

Pessimisme et optimisme (Extraits)
Ne confondons pas l’optimisme et la méthode Coué. Ni le pessimisme et l’abattement.
Gramsci, sur ces questions, a dit l’essentiel en une phrase : « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ». Intellectuellement, mieux vaut voir les choses comme elles sont que comme on voudrait qu’elles soient. Et mieux vaut les noircir un peu, ou en prendre le risque, que les enjoliver. On en sera plus prudent, plus précautionneux, enfin mieux préparé au pire s’il advient.
Encore faut-il avoir conscience qu’on peut faire quelque chose, ce qui est toujours vrai, et se donner les moyens d’y parvenir. C’est moins de l’optimisme que de la confiance : celle qu’on a en soi-même — il en faut pour agir —, et celle qu’on inspire aux autres, à condition que l’une et l’autre s’appuient sur de bonnes raisons. la confiance n’est pas toujours une vertu. Elle ne vaut que pour la part qui dépend de nous, ou, s’agissant des autres, que dans la mesure où on les connait assez pour pouvoir s’y fier. Faire confiance à la chance, ce n’est pas optimisme mais superstition. Faire confiance à n’importe qui, ce n’est pas vertu mais sottise.
Ce qui est toujours vertu, moralement, ce n’est pas d’être confiant, c’est d’être fiable : non de faire confiance mais de la mériter.
Ce qui est toujours nécessaire, politiquement, ce n’est pas d’être optimiste ou pessimiste, mais d’être efficace. les bonnes paroles n’y suffisent pas, ni les bons sentiments, ni l’idéologie. les résultats, en politique, importent plus que l’intention. C’est l’un des points, parmi tant d’autres, qui distinguent la politique de la morale. Et l’optimisme de la niaiserie.

Quelle spiritualité en 2050 ? (Extraits)
Il est probable qu’en 2050 je ne serai guère plus sage qu’aujourd’hui. Mais peut-être l’accepterai-je un peu mieux. « L’histoire de toute vie est l’histoire d’un échec », disait Sartre. Cela vaut pour les philosophes comme pour les autres. Réussir sa vie ? Ce n’est qu’un leurre de l’égo. Une spiritualité digne de ce nom doit viser plus haut, plus vaste, nous libérer du moi, autant que c’est possible, plutôt que de nous y enfermer. À quoi bon avoir un esprit, qui nous ouvre à l’universel, si c’est pour ne se préoccuper que de la réussite de sa petite vie, ou que du salut de sa petite âme ?

(…) Regardez le ciel étoilé, par une nuit claire : cela n’abolit aucun de nos devoirs, aucun de nos amours, mais les met à leur place, dans le tout immense, dans le temps sans fin, dans l’éternel devenir. C’est ce qu’il s’agit d’habiter, et le vrai sommet de la spiritualité : notre rapport fini à l’infini, notre rapport temporel à l’éternité, notre rapport relatif  — évidemment relatif — à l’absolu. Mystique de l’immanence, pour les athées, plutôt que de la transcendance, de l’unité plutôt que de la rencontre : ouverts dans l’Ouvert, comme disaient Rilke ou Heidegger, passants dans le passage, éternellement fugaces dans l’éternelle impermanence. Tout passe, sauf la vérité de ce qui est ou fut, qui ne passe pas : que nous ayons vécu, cela, éternellement, restera vrai. La mort ne nous prendra que le reste, qui n’est rien, et ne le prendra à personne, puisque nous ne serons plus.

Cette sagesse, qui pourrait se réclamer d’Héraclite ou de Spinoza, a pourtant, vue de chez nous, comme une saveur d’Orient. Il m’arrive, pour l’illustrer, de citer une formule que j’emprunte à Nagarjuna, l’un des plus grands penseurs bouddhistes, ou que j’ai forgée, peut-être, pour résumer ce que je crois avoir compris de son enseignement : « Tant que tu fais une différence entre le samsara et le nirvana, tu es dans le samsara ». Ce qu’on peut décliner, indépendamment du bouddhisme, de multiples façons. Tant que tu fais une différence entre l’absolu et le relatif, tu es dans le relatif. Tant que tu fais une différence entre le temps et l’éternité, tu es dans le temps. tant que tu fais une différence entre le salut et la perte, tu es perdu. Tant que tu fais une différence entre l’enfer et le paradis, tu es en enfer. C’est dire que l’enfer et le paradis sont une seule et même chose — le monde —, et c’est ce que j’appelle le tragique. La seule spiritualité qui puisse me satisfaire, en 2050 comme aujourd’hui, est celle qui me permet de l’accepter joyeusement.

(…) Quelle spiritualité pourrait nous satisfaire, aujourd’hui ou demain, qui ne serait pas ouverte sur le monde, sur la pluralité des croyances, des expériences, des cheminements ? Éclectisme ? À chacun d’en juger, selon ce qu’il tient pour vrai ou crédible, à condition qu’il ne renonce pas pour autant à toute cohérence, à toute rigueur, avec ce que cela suppose presque inévitablement  de choix ou de refus. La tolérance n’est pas le reniement. L’éclectisme, pour ceux qui y tendent, pas la confusion. Le temps n’est plus, en revanche, il ne doit plus être, où les spiritualités guerroyaient les unes contre les autres, chacune prétendant détenir seule la clé du Royaume ou du salut. C’est le troisième point. Je rêve, pour 2050, d’une spiritualité pacifiée, lucide, et pour cela tolérante. C’est peut-être plus facile pour l’athée, qui n’a ni dogmes ni rites à défendre. Encore doit-il se souvenir que l’athéisme, sauf à se mentir sur lui-même, n’est jamais qu’une croyance parmi d’autres, aussi douteuse que toutes. Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père, y compris pour les orphelins, peut-être, que nous sommes tous.

— Contre la peur et cent autres propos
– Ed. Albin Michel – 2019