CLEMENCEAU Georges

[1841-1929]

« Pan nous commande. Il faut agir. L’action est le principe, l’action est le moyen, l’action est le but. L’action obstinée de tout homme au profit de tous, l’action désintéressée, supérieure aux puériles glorioles, aux rémunérations des rêves d’éternité comme aux désespérances des batailles perdues ou de l’inéluctable mort, l’action en évolution d’idéal, unique force et totale vertu.»
— Le Grand Pan, Ed. 1896

[Commentaire : Clemenceau étant athée par excellence, son but est de substituer au Dieu pittoresque des Grecs le mot symbolique Pan. La préface s’efforce de développer une philosophie  » panthéiste « , ce qui a pour principal résultat de tout rapporter à la nature physique immanente et de ne plus croire à un Dieu conscient ni à la métaphysique. C’est un  » jeu de mot  » Clemenceau écarte le dieu grec et adhère au « Grand Tout ».]

Clemenceau et la peine de mort

En septembre 1893, Georges Clémenceau, battu aux élections doit abandonner son poste de sénateur du Var. Commence alors une brève traversée du désert au cours de laquelle il se consacre à la rédaction de chroniques pour le journal La justice, quotidien qu’il a fondé treize ans auparavant.
Le lundi 21 mai 1894, devant la prison de la Roquette, il assiste à l’exécution de l’anarchiste Emile Henry et en donne un compte-rendu passionné (1). Fervent partisan de l’abolition de la peine de mort, il reprendra ce texte, quelques années plus tard, dans un ouvrage intitulé La mêlée sociale (2).

« Quelqu’un me dit :  » Il faut que vous voyiez ça, pour en pouvoir parler à ceux qui trouvent que c’est bien. «  J’hésitais, cherchant des prétextes. Et puis, brusquement, je me décide. Partons.
Nous traversons le Paris d’après minuit, avec ses groupes de filles blafardes sous le gaz, ses flâneurs attardés en quête d’aventures. Déjà nerveux, je cherche un air étrange dans les choses. Rien. Un ciel ardoisé, moutonnant, d’une transparence blême. Un vent sec et dur qui nous glace. […]
Toutes les rues aboutissant à la place de la Roquette sont barrées. La place est occupée militairement. II y a là mille hommes. C’est beaucoup pour en tuer un seul. Des barrières maintiennent le public au débouché de la rue de la Roquette. Il est impossible qu’il voie quoi que ce soit du spectacle de tout à l’heure. Joseph Reinach se moque de nous. La place n’est plus qu’une grande cour de prison.
Devant la porte de la Roquette, nouvelles barrières pour les personnes munies de carte. Il y a bien là une soixantaine de journalistes dont une femme, une vieille dame grise qui fait l’objet de la curiosité générale sans en éprouver la moindre gêne. Elle cause gaiement avec ses voisins, ou même avec les officiers de paix qui la plaisantent. Des sergents de ville passent, la cigarette ou la pipe à la bouche. Tout le monde fume. On cause à mi-voix. L’attitude est plutôt recueillie.
[…]
Une lueur blanchâtre tombe d’en haut. Bientôt, c’est un peu de lumière. Un roulement cahoté, le pas lourd des chevaux sur le pavé, et je vois apparaître deux fourgons, semblables à ceux où la maison Potel et Chabot expédie en ville ses cuisiniers et ses victuailles. Des sergents de ville les accompagnent. Deux vigoureux gaillards en blouse conduisent l’attelage, de l’air dont ils porteraient du linge à la pratique.
Le fourgon qui porte les bois de justice se range le long du mur de la prison; l’autre, qui va faire le voyage du cimetière d’Ivry, demeure près des quatre dalles où va se dresser la machine. Des hommes, avec des lanternes, vont et viennent, s’empressent autour de la première voiture. Elle s’ouvre, et tout aussitôt commence un transport d’objets dont on ne saisit pas bien la forme. Ce sont des boîtes étranges, des pièces de fer ou de bois, des accessoires de toutes sortes, qui prennent place sur le trottoir, où on les dispose dans un ordre déterminé. Nous ne distinguons pas encore très bien ce que n’éclairent pas les lanternes. Un coup de pied renverse un seau : une boule ronde s’en échappe, qui roule sur la chaussée. On eût dit une tête, oubliée de la dernière exécution. Il paraît que c’est une éponge.
Trois hommes, en redingote avec chapeau haut de forme, dirigent trois ouvriers en costume de travail : bourgeron, pantalon de toile bleue. Les trois bourgeois sont le bourreau et ses deux aides l’un d’eux est son gendre, me dit-on (3). L’un des valets du bourreau est son fils (4). On a soupé en famille, et puis l’on est parti bravement pour le travail, jetant un coup d’œil plein de caresses aux petits qui dorment, embrassant l’un sa mère, l’autre sa femme ou sa fille, qui font des recommandations affectueuses, en crainte du froid de la nuit.
J’ai mal vu M. Deibler, un petit vieux qui traîne la jambe. Etais-je prévenu? Il m’a paru gauche, oblique et sournois. Un de ses aides, un jeune blond, gras, frais et rose, faisait contraste avec lui. Tout ce monde travaillait sans bruit, avec la bonne humeur décente de gens qui savent vivre. Peu à peu, les pièces étalées sur le sol prennent une signification. Deux traverses, encastrées en croix, reposent sur les dalles. Elles sont dûment calées, et M. Deibler, avec son niveau d’eau, vient s’assurer qu’on fait à sa machine une base bien horizontale. On me fait remarquer qu’on n’enfonce pas un clou. Rien que des vis. Pas un coup de marteau. C’est beau le progrès !
Les montants se dressent, surmontés d’une traverse où s’accroche une poulie. On monte le couteau, qu’on fait glisser dans sa rainure; on installe la bascule qu’on fait jouer. M. Deibler en personne place le baquet pour la tête, et l’enveloppe d’une sorte de petit paravent de bois qui arrêtera l’éclaboussure du sang. Le panier pour le corps gît tout ouvert à côté de la bascule, près du fourgon à destination d’Ivry.
Il fait jour maintenant, ou à peu près. On vient d’éteindre les becs de gaz. Je regarde la prison, et stupéfait, je lis au-dessus de la porte « Liberté, Egalité, Fraternité ». Comment a-t-on oublié d’ajouter « ou la mort » ?
Tout est prêt. La machine attend. Elle est misérable à voir, avec son triste Deibler. L’aspect d’une de ces machines agricoles qu’on voit dans les concours. On ne sait pas bien si cela hache la paille ou les betteraves, mais c’est trop perfectionné pour inspirer la terreur. Les montants sont bas, la bascule est petite, touchant le sol. Comme sous voilà loin du haut échafaud dominant la foule, et du beau bourreau rouge avec la hache et le billot. A quand la réforme?
Tandis que je songe ainsi, l’équipe ne reste point inactive. Les ouvriers sont montés dans le fourgon pour quitter leur costume de travail. Ils reparaissent, tout de noir vêtus, coiffés de chapeaux haut de forme. M. Deibler, faisant d’un coup d’œil sa dernière inspection, aperçoit un balai posé en travers d’une échelle couchée le long du trottoir. Il traverse la place et remet le balai délinquant dans l’alignement. Cet homme, évidemment, aime la belle ordonnance des choses.
Le soleil est levé. Le bourreau, suivi de ses hommes, franchit le seuil de la prison. Maintenant, c’est le réveil et l’horrible préparation. Il fait grand jour. La haute maison d’en face a ses balcons noirs de spectateurs. Sur le toit, des groupes d’hommes et de femmes avec des lorgnettes. Les conversations vont leur train. Les journalistes qui sont là ont vu d’autres exécutions ! L’un d’eux n’en compte pas moins de dix-huit. Il fait des comparaisons, porte des jugements sur les suppliciés. On discute. Ce faux public de professionnels est comme la guillotine, sans grandeur. Ces gens sont là par fonction, comme le bourreau, comme le condamné. Si l’on nous rend le bourreau rouge avec son haut échafaud, il faudra retrouver aussi les belles foules naïves, passionnées d’autrefois, injuriant le condamné, lui jetant des pierres, ou chantant des cantiques comme au dernier bûcher de Valence. Autrefois, toutes ces choses avaient un sens. Elles n’en ont plus aujourd’hui.
Je songe au condamné qu’on tenaille moralement de l’autre côté du mur. L’instant fatal approche, l’anxiété croît. Un silence de mort. Des pierrots se poursuivent, piaillant, bataillant sur le pavé. Dans le silence de l’attente, c’est un événement. Un cheval hennit. Les gendarmes, alignés devant la machine, ont mis sabre au clair.
Un mouvement ! C’est un jeune homme en paletot clair qui sort de la prison, le cigare aux lèvres, et vient en riant, sous les regards de tous, à trois pas de la guillotine, conter une bonne histoire à un ami qu’elle amuse bien. On m’a dit sa fonction. Je ne le désigne pas. Deux gendarmes sont livides ; des novices, sans doute. Le petit soldat qui fait sa faction s’agite terriblement ; il se dandine, a des gestes saccadés, rit nerveusement, roule des yeux vagues. J’ai cru qu’il allait se trouver mal.
La petite porte vient de se fermer avec un gémissement aigu. On entend le bruit des barres de fer qui tombent. La grande porte s’ouvre, et derrière l’aumônier courant à la bascule, Emile Henry paraît, conduit, poussé par l’équipe du bourreau. Quelque chose comme une vision du Christ de Munkacszy, avec son air fou, sa face affreusement pâle semée de poils rouges rares et tourmentés. Malgré tout, l’expression est encore implacable. L’homme ligoté s’avance rapidement à petit pas saccadés, à cause des entraves. Il jette un regard circulaire, et, dans un rictus horrible, d’une voix rauque mais forte, lance convulsivement ces mots : « Courage, camarades, Vive l’anarchie ! » Et se hâtant toujours, il ajoute à mi-voix « Ah ça ! on ne peut donc pas marcher ? » Puis arrivé à la bascule, un dernier cri : « Vive l’anarchie ! ».
Un aide a brusquement enlevé la veste noire jetée sur les épaules. J’aperçois la chemise blanche qui laisse le cou nu, les mains liées derrière le dos. Le corps sans résistance est poussé sur la bascule qui glisse. Tout ceci violent, précipité comme dans une apparition. Ici un temps d’arrêt, bref sans doute, mais, pour moi, démesuré. Quelque chose n’était pas au gré de M. Deibler. Il se penche, baisse la tête jusqu’au niveau de l’autre, il allonge le bras, semble hésiter. Cela semble inexprimablement long, car Henry maintenu sur la planche, le cou dans la lunette, attend. Enfin, le bourreau se relève et se décide. Un bruit de craquements prolongés, comme d’os lentement écrasés, broyés. C’est fait.
Un mouvement de la bascule fait sauter le corps dégingandé dans le panier. M. Deibler y joint la tête et projette, avec elle, la sciure sanglante du baquet. Le panier est déjà dans le fourgon qui part au grand trot, suivi de la gendarmerie et de la voiture du bourreau. La machine, maintenant, luit, grasse de sang qui dégoutte.
L’horreur de l’ignoble drame m’envahit alors et m’étreint. Les nerfs détendus ne réagissent plus. Je sens en moi l’inexprimable dégoût de cette tuerie administrative, faite sans conviction par des fonctionnaires corrects.
Le crime d’Henry me paraît odieux. Je ne lui cherche pas d’excuses. Seulement, le spectacle de tous ces hommes associés pour le tuer, par ordre d’autres fonctionnaires, également corrects, qui, pendant ce temps dorment d’un sommeil paisible, me révolte comme une horrible lâcheté. Le forfait d’Henry est d’un sauvage. L’acte de la société m’apparait comme une basse vengeance, Que des barbares aient des mœurs barbares, c’est affreux, mais cela s’explique. Mais que des civilisés irréprochables, qui ont reçu la plus haute culture, ne se contentent pas de mettre le criminel hors d’état de nuire, et qu’ils s’acharnent vertueusement à couper un homme en deux, voilà ce qu’on ne peut expliquer que par une régression atavique vers la barbarie primitive.
[…]
Voilà ce que je rapporte de la place de la Roquette. J’ai raconté ce que j’ai vu, sans rien dramatiser, le simple récit des faits me paraissant supérieur en émotion vraie à tout artifice d’art. Que les partisans de la peine de mort aillent, s’ils l’osent, renifler le sang de la Roquette. Nous causerons après. »

(1) La Justice (23 mai 1894)
(2) Georges Clémenceau, La mêlée sociale, Paris, Eugène Fasquelle, 1907, pp. 409-416.
(3) Alphonse Berger qui, en réalité, n’était pas le gendre de Deibler mais celui de son prédécesseur, Nicolas Roch.
(4) Anatole Deibler, alors âgé de 31 ans.

Citations célèbres :

« Le plus beau moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier. »

« Ah, l’Angleterre, cette colonie française qui a mal tourné. »

« L’anglais, ce n’est jamais que du français mal prononcé. »

« Pour mes obsèques, je ne veux que le strict nécessaire, c’est-à-dire moi. »

« La guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires » (1886)

« Il est plus facile de faire la guerre que la paix. »

« Il suffit d’ajouter « militaire » à un mot pour lui faire perdre sa signification. Ainsi la justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique. »

« Ne craignez jamais de vous faire des ennemis ; si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait »

« Quand on a du caractère, il est toujours mauvais. »

« La France est un pays extrêmement fertile : on y plante des fonctionnaires et il y pousse des impôts. »

« Un escalier de ministère est un endroit où des gens qui arrivent en retard croisent des gens qui partent en avance. »

« Les fonctionnaires sont les meilleurs maris : quand ils rentrent le soir à la maison, ils ne sont pas fatigués et ont déjà lu le journal. »

« Il faut d’abord savoir ce que l’on veut, il faut ensuite avoir le courage de le dire, il faut ensuite l’énergie de le faire. »

« L’homme absurde est celui qui ne change jamais. »

« Une dictature est un pays dans lequel on a pas besoin de passer toute une nuit devant son poste pour apprendre le résultat des élections. »

« Un traître est celui qui quitte son parti pour s’inscrire à un autre ; et un converti, celui qui quitte cet autre pour s’inscrire au vôtre. »

« Les polytechniciens savent tout, mais rien d’autre. »

« Donnez-moi quarante trous du cul et je vous fais une Académie française. »

« Désormais, pour les nations et pour les peuples, une goutte de pétrole a la valeur d’une goutte de sang. »

On ne ment jamais tant qu’avant les élections, pendant la guerre et après la chasse.

Félix Faure est retourné au néant, il a dû se sentir chez lui. (16 février 1899)

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