CIORAN Emil

[1911-1995]

Syllogismes de l’amertume (extraits)

En guise d’introduction, je vous propose une promenade récréative (illustrée librement) parmi les aphorismes de Cioran. Les citations plus complètes se trouvent plus bas dans la page.

«Méfiez-vous de ceux qui tournent le dos à l’amour,
à l’ambition, à la société.
Ils se vengeront d’y avoir renoncé.»

«Les vérités,  nous ne voulons plus en supporter le poids,
ni en être dupes ou complices.
Je rêve d’un monde où l’on mourrait pour une virgule.»

«Lorsqu’on n’a pas eu la chance d’avoir des parents alcooliques,
il faut s’intoxiquer toute sa vie pour compenser
la lourde hérédité de leurs vertus.»

«La liberté est le bien suprême pour ceux-là seuls
qu’anime la volonté d’être hérétiques.»

«Les actions d’éclat sont l’apanage des peuples qui,
étrangers au plaisir de s’attarder à table,
ignorent la poésie du dessert
et les mélancolies de la digestion.»

«On ne découvre une saveur aux jours
que lorsqu’on se dérobe à l’obligation d’avoir un destin.»

«La vie n’est possible que par les déficiences
de notre imagination et de notre mémoire.»

«En vieillissant, on apprend à troquer ses terreurs contre ses ricanements.»

«Toutes les rancunes viennent de ce que, restés au-dessous de nous-mêmes,
nous n’avons pu nous rejoindre.
Cela, nous ne le pardonnons jamais aux autres.»

Illustrations

(1) Sygma-Keystone – Paris 1989
(2) Victor Macarol – New-York City – 1981
(3) Henri Cartier-Bresson – Rue Mouffetard – Paris 1954
(4) Photo de Marc Robin
(5) Dessin de J-Jacques Sempé
(6) Dessin d’Albert Dubout
(7) Dessin de J-Jacques Sempé
(8) “Répétition de sourire avant de se présenter à ses électeurs” – Illustration d’Honoré Daumier
(9) Photo d’Emil Cioran (in : Le Point)

EXTRAITS DES ŒUVRES COMPLÈTES

— Editions Gallimard, La Pléiade, 2011 —

PRÉCIS DE DÉCOMPOSITION [1949]

« I’ll join with black despair against my soul, / And to myself become an enemy. » (Shakespeare, Richard III, 581)

Généalogie du fanatisme

Lorsqu’on se refuse à admettre le caractère interchangeable des idées, le sang coule… Sous les résolutions fermes se dresse un poignard. ; les yeux enflammés présagent le meurtre. Jamais esprit hésitant, atteint d’hamlétisme, ne fut pernicieux : le principe du mal réside dans la tension de la volonté, dans l’inaptitude au quiétisme, dans la mégalomanie prométhéenne d’une race qui crève l’idéal, qui éclate sous ses convictions et qui, pour s’être complue à bafouer le doute et la paresse — vices plus nobles que toutes ses vertus — s’est engagée dans une voie de perdition, dans l’histoire, dans ce mélange indécent de banalité et d’apocalypse… Les certitudes y abondent : supprimez-les, supprimez surtout leurs conséquences : vous reconstituez le paradis. Qu’est-ce que la Chute sinon la poursuite d’une vérité et l’assurance de l’avoir trouvée, la passion pour un dogme, l’établissement dans un dogme ? Le fanatisme en résulte, — tare capitale qui donne à l’homme le goût de l’efficacité, de la prophétie, de la terreur, — lèpre lyrique par laquelle il contamine les âmes, les soumet, les broie ou les exalte…

(…) Je me sens plus en sûreté auprès d’un Pyrrhon que d’un saint Paul, pour la raison qu’une sagesse à boutades est plus douce qu’une sainteté déchaînée. (…)
— Op. Cit. p. 4

•••

L’anti-prophète

La source de nos actes réside dans une propension inconsciente à nous estimer le centre, la raison et l’aboutissement du temps. Nos réflexes et notre orgueil transforment en planète la parcelle de chair et de conscience que nous sommes. Si nous avions le juste sens de notre position dans le monde, si comparer était inséparable du vivre, la révélation de notre infime présence nous écraserait. Mais vivre, c’est s’aveugler sur ses propres dimensions.
— Op. Cit. p. 6

Désarticulation du temps

La vie se crée dans le délire et se défait dans l’ennui.
— Op. Cit. p. 14

Les dimanches de la vie

La seule fonction de l’amour est de nous aider à endurer les après-midis dominicales, cruelles et incommensurables, qui nous blessent pour le reste de la semaine — et pour l’éternité.
— Op. Cit. p. 22

La clef de notre endurance

La vie n’est possible que par les déficiences de notre imagination et de notre mémoire.
— Op. Cit. p. 26

Annulation par la délivrance

Le tort de toute doctrine de la délivrance est de supprimer la poésie, climat de l’inachevé. Le poète se trahirait s’il aspirait à se sauver : le salut est la mort du chant, la négation de l’art et de l’esprit. Comment se sentir solidaire d’un aboutissement ? Nous pouvons raffiner, jardiner nos douleurs, mais par quel moyen nous en émanciper sans nous suspendre ? Dociles à la malédiction, nous n’existons qu’en tant que nous souffrons — Une âme ne s’agrandit et ne périt que par la quantité d’insupportable qu’elle assume.
— Op. Cit. p. 27

La conscience du malheur

Quel péché as-tu commis pour naître, quel crime pour exister ? Ta douleur comme ton destin est sans motif. Souffrir véritablement c’est accepter l’invasion des maux sans l’excuse de la causalité, comme une faveur de la nature démente, comme un miracle négatif…
Dans la phrase du Temps les hommes s’insèrent comme des virgules, tandis que, pour l’arrêter, tu t’es immobilisé en point.
— Op. Cit. p. 29

La solitude — schisme du cœur

Par quelle étrangeté du sort, certains êtres, arrivés au point où ils pourraient coïncider avec une foi, reculent-ils pour suivre un chemin qui ne les mène qu’à eux-mêmes — et donc nulle part ? Est-ce par peur qu’installés dans la grâce, ils y perdent leurs vertus distinctes ? Chaque homme évolue aux dépens de ses profondeurs, chaque homme est un mystique qui se refuse : la terre est peuplée de grâces manquées et de mystères piétinés.
— Op. Cit. p. 34

Double visage de la liberté

La liberté, conçue dans ses implications ultimes, pose la question de notre vie ou de celle des autres ; elle entraîne la double possibilité de nous sauver ou de nous perdre. Mais nous ne sentons libres, nous ne comprenons nos chances et nos dangers que par sursauts. Et c’est l’intermittence de ces sursauts, leur rareté, qui explique pourquoi ce monde n’est qu’un abattoir médiocre et un paradis fictif. Disserter sur la liberté, cela ne mène à aucune conséquence en bien ou en mal ; mais nous n’avons que des instants pour nous apercevoir que tout dépend de nous…
La liberté est un principe éthique d’essence démoniaque.
— Op. Cit. p. 54

L’horreur imprécise

L’esprit, dans son essor, procède de nos fonctions compromises : il s’envole à mesure que le vide se dilate de nos organes. Il n’y a de sain en nous que ce par quoi nous ne sommes pas spécifiquement nous-mêmes : ce sont nos dégoûts qui nous individualisent ; nos tristesses qui nous accordent un nom ; nos pertes qui nous rendent possesseurs de notre moi. Nous ne sommes nous-mêmes que par la somme de nos échecs.
— Op. Cit. p.58

Les dogmes inconscients

Nous sommes à même de pénétrer l’erreur d’un être, de lui dévoiler l’inanité de ses desseins et de ses entreprises ; mais comment l’arracher à son acharnement dans le temps, quand il cache un fanatisme aussi invétéré que ses instincts, aussi ancien que ses préjugés ? Nous portons en nous — comme un trésor irrécusable — un amas de croyances et de certitudes indignes. Et même celui qui parvient à s’en débarrasser et à les vaincre demeure, — dans le désert de sa lucidité — encore fanatique : de soi-même, de sa propre existence ; il a flétri toutes ses obsessions, sauf le terrain où elles éclosent ; il a perdu tous ses points fixes, sauf la fixité dont ils relèvent. La vie a des dogmes plus immuables que la théologie, chaque existence étant ancrée dans des infaillibilités qui font pâlir les élucubrations de la démence ou de la foi. Le sceptique lui-même, amoureux de ses doutes, se révèle fanatique du scepticisme. L’homme est l’être dogmatique par excellence ; et ses dogmes sont d’autant plus puissants qu’il ne les formule pas, qu’il les ignore et qu’il les suit.
Nous croyons tous à bien plus de choses que nous ne pensons, nous abritons des intolérances, nous soignons des préventions sanglantes, et, défendant nos idées avec des moyens extrêmes, nous parcourons le monde comme des forteresses ambulantes irréfragables. Chacun est pour soi-même un dogme suprême ; nulle théologie ne protège son dieu comme nous protégeons notre moi ; et ce moi, si nous l’assiégeons de nos doutes, et le mettons en question, ce n’est que par une fausse élégance de notre orgueil : la cause est gagnée d’avance.
Comment échapper à l’absolu de soi-même ? Il faudrait imaginer un être dépourvu d’instincts, qui ne porterait aucun nom, et à qui serait inconnue sa propre image. Mais, tout dans le monde nous renvoie nos traits ; et la nuit elle-même n’est jamais assez épaisse pour nous empêcher de nous y mirer. Trop présents à nous-mêmes, notre existence avant la naissance et après la mort n’influe sur nous qu’en tant qu’idée et seulement quelques instants ; nous ressentons la fièvre de notre durée comme une éternité qui s’altère, mais qui reste cependant intarissable dans son principe
Celui qui ne s’adore pas est encore à naître. Tout ce qui vit se chérit ; — autrement d’où viendrait l’épouvante qui sévit aux profondeurs et aux surfaces de la vie ? Chacun est pour soi le seul point fixe dans l’univers. Et si quelqu’un meurt pour une idée, c’est qu’elle est son idée, et son idée est sa vie.
Nulle critique de nulle raison ne réveillera l’homme de son « sommeil dogmatique ». Elle saura ébranler les certitudes irréfléchies qui abondent dans la philosophie et substituer aux affirmations raides des propositions plus flexibles, mais comment, par une démarche rationnelle, arrivera-t-elle à secouer la créature, assoupie sur ses propres dogmes, sans la faire périr ?
— Op. Cit. pp. 58-59

La vie sans objet

Lorsque tu as vu dans toute conviction une souillure et dans tout attachement une profanation, tu n’as plus le droit d’attendre, ici bas ou ailleurs, un sort modifié par l’espoir. Il te faut choisir un promontoire idéal, ridiculement solitaire, ou une étoile de farce, rebelle aux constellations. Irresponsable par tristesse, ta vie a bafoué ses instants ; or, la vie, c’est la piété de la durée, le sentiment d’une éternité dansante, le temps qui se dépasse, et rivalise avec le soleil.
— Op. Cit. p. 70

Les méfaits du courage et de la peur

Avoir peur, c’est penser continuellement à soi et ne pouvoir imaginer un cours objectif des choses. La sensation du terrible, la sensation que tout arrive contre vous, suppose un monde conçu sans dangers indifférents.  Le peureux — victime d’une subjectivité exagérée — se croit, beaucoup plus que le reste des humains, le point de mire d’événements hostiles. Il rencontre dans cette erreur le brave, qui, à l’antipode, n’entrevoit partout que l’invulnérabilité. Tous les deux ont atteint l’extrémité d’une conscience infatuée d’elle-même : contre l’un, tout conspire, pour l’autre, tout est favorable. (Le courageux n’est qu’un fanfaron qui embrasse la menace, qui fuit au-devant du danger). L’un s’installe négativement au centre du monde, l’autre positivement ; mais leur illusion est la même, leur connaissance ayant un point de départ identique : le danger comme seule réalité. L’un le craint, l’autre le recherche : ils ne sauraient concevoir un mépris clair à l’égard des choses, ils rapportent tout à eux, ils sont trop agités (et tout le mal dans le monde vient de l’excès d’agitation, des fictions dynamiques de la bravoure et de la couardise). Ainsi, ces exemplaires antinomiques et pareils sont les agents de tous les troubles, les perturbateurs de la marche du temps ; ils colorent affectivement la moindre ébauche d’événements et projettent leurs desseins enfiévrés sur un univers qui — à moins d’un abandon à de paisibles dégoûts — est dégradant et intolérable. Courage et peur, deux pôles d’une même maladie consistant à accorder abusivement  une signification et une gravité à la vie… C’est le manque d’amertume nonchalante qui des hommes fait des bêtes sectaires : les crimes les plus nuancés comme les plus grossiers sont perpétrés par ceux qui prennent les choses au sérieux. Le dilettante seul n’a pas le goût du sang, lui seul n’est pas scélérat…
— Op. Cit. p. 71

Itinéraire de la haine

L’effervescence des cœurs a provoqué des désastres qu’aucun démon n’aurait osé concevoir. Voyez-vous un esprit enflammé, soyez certains que vous finirez par en être victimes. Ceux qui croient à leur vérité — les seuls dont la mémoire des hommes garde l’empreinte — laissent après eux le sol parsemé de cadavres. Les religions comptent dans leur bilan plus de meurtres que n’en ont à leur actif les tyrannies, et ceux que l’humanité a divinisés l’emportent de loin sur les assassins les plus consciencieux dans leur soif de sang.
(…)
Celui qui propose une foi nouvelle est persécuté, en attendant qu’il devienne persécuteur: les vérités commencent par un conflit avec la police et finissent par s’appuyer sur elle ; car toute absurdité pour laquelle on a souffert dégénère en légalité, comme tout martyre aboutit aux paragraphes du code, au fadeurs du calendrier ou à la nomenclature des rues.
— Op. Cit. p. 73

Hantise de l’essentiel

Ne prospèrent dans la philosophie que ceux qui s’arrêtent à propos, qui acceptent la limitation et le confort d’un stade raisonnable de l’inquiétude. Tout problème, si on en touche le fond, mène à la banqueroute et laisse l’intellect à découvert : plus de questions et plus de réponses dans un espace sans horizon. Les interrogations se tournent contre l’esprit qui les a conçues : il devient leur victime. Tout lui est hostile : sa propre solitude, sa propre audace, l’absolu opaque, les dieux invérifiables, et le néant manifeste. Malheur à celui qui, parvenu à un certain moment de l’essentiel, n’a point fait halte ! L’histoire montre que les penseurs qui gravirent jusqu’à la limite l’échelle des questions, qui posèrent le pied sur le dernier échelon, sur celui de l’absurde, n’ont légué à la postérité qu’un exemple de stérilité, tandis que leurs confrères, arrêtés à mi-chemin, ont fécondé le cours de l’esprit ; ils ont servi leurs semblables, ils leur ont transmis quelque idole bien façonnée, quelques superstitions polies, quelques erreurs camouflées en principes, et un système d’espoirs. Eussent-ils embrassé les dangers d’une progression excessive, ce dédain des méprises charitables les eût rendus nocifs aux autres et à eux-mêmes ; — ils eussent inscrit leur nom aux confins de l’univers et de la pensée — chercheurs malsains et réprouvés arides, amateurs de vertiges infructueux, quêteurs de songes dont il n’est pas loisible de rêver…
— Op. Cit. p. 78

L’arrogance de la prière

Seigneur, donnez-moi la faculté de ne jamais prier, épargnez-moi l’insanité de toute adoration, éloignez de moi cette tentation d’amour qui me livrerait pour toujours à Vous. Que le vide s’étende entre en mon cœur et le ciel ! Je ne souhaite point mes déserts peuplés de votre présence, mes nuits tyrannisées par votre lumière, mes Sibéries fondues sous votre soleil. Plus seul que vous, je veux mes mains pures, au rebours des vôtres qui se souillèrent à jamais en pétrissant la terre et en se mêlant des affaires du monde. Je ne demande à votre stupide omnipotence que le respect de ma solitude et de mes tourments. Je n’ai que faire de vos paroles ; et je crains la folie qui me les ferait entendre. Dispensez-moi le miracle recueilli d’avant le premier instant, la paix que vous ne pûtes tolérer et qui vous incita à ménager une brèche dans le néant pour y ouvrir cette foire des temps, et pour me condamner ainsi à l’univers, — à l’humiliation et à la honte d’être.
— Op. Cit. p. 86

Le penseur d’occasion
— « Les idées sont des succédanés de chagrin » – Marcel Proust

La somme de clair-obscur qu’une idée recèle est le seul indice de sa profondeur, comme l’accent désespéré de son enjouement et l’indice de sa fascination.
— Op. Cit. p. 92

Les « saisons » de l’esprit sont conditionnées par un rythme organique ; il ne dépend pas de « moi » d’être naïf ou cynique : mes vérités sont les sophismes de de mon enthousiasme ou de ma tristesse. J’existe, je sens et je pense au gré de l’instant — et malgré moi. Le Temps me constitue ; je m’y oppose en vain — et je suis. Mon présent non souhaité se déroule, me déroule ; ne pouvant le commander, je le commente ; esclave de mes pensées, je joue avec elles, comme un bouffon dans la fatalité…
— Op. Cit. p. 93

L’ennui des conquérants

Aucun être raisonnable ne fut objet de culte, ne laissa un nom, ne marqua de son empreinte un seul événement. Imperturbable devant une conception précise ou une idole transparente, la foule s’excite autour de l’invérifiable et des faux mystères. Qui mourut jamais au nom de la rigueur ? Chaque génération élève des monuments aux bourreaux de celle qui la précède. Il n’en est pas moins vrai que les victimes acceptèrent de bonne grâce d’être immolées du moment qu’elles crurent à la gloire, à ce triomphe d’un seul, à cette défaite de tous…
— Op. Cit. p. 99

Visages de la décadence

C’était vers la fin du IVe siècle, : la sottise lugubre de la Croix jetait déjà ses ombres sur l’esprit.
(…) Les apôtres ont laissé leurs stigmates dans les âmes et multiplié les ravages dans les cités. L’ère de la grande Laideur commence : une hystérie sans qualité s’étend sur le monde. Saint Paul — le plus considérable agent électoral de tous les temps — a fait ses tournées, infestant de ses épîtres la clarté du crépuscule antique. Un épileptique triomphe de cinq siècles de philosophie ! La Raison confisquée par les Pères de l’Eglise !
— Op. Cit. p. 110

Quand la conscience parviendra à surplomber tous nos secrets, quand de notre malheur sera évacué le dernier vestige de mystère, aurons-nous encore un reste de fièvre et d’exaltation pour contempler la ruine de l’existence et de la poésie ?
— Op. Cit. p. 111

— LA SAINTETE ET LES GRIMACES DE L’ABSOLU

Sagesse et sainteté

Pascal est un saint sans tempérament : la maladie a fait de lui un peu plus qu’un sage, un peu moins qu’un saint. Ceci explique ses oscillations et l’ombre sceptique qui suit ses ferveurs. Un bel esprit dans l’incurable…
— Op. Cit. p. 122

Hystérie de l’éternité

Entre un illuminé et un simple d’esprit, il y a plus de correspondance qu’entre le premier et un sceptique. C’est là toute la distance qui sépare la foi de la connaissance sans espoir, de l’existence sans résultat.
— Op. Cit. p. 124

Ciel et hygiène

Je hais tous les dieux ; je ne suis pas assez sain pour les mépriser. C’est la grande humiliation de l’Indifférent.
— Op. Cit. p. 126

Le décor du savoir

Nos vérités ne valent pas plus que celles de nos ancêtres. Ayant substitué à leurs mythes et à leurs symboles des concepts, nous nous croyons « avancés » ; mais ces mythes et ces symboles n’expriment guère moins que nos concepts. L’Arbre de Vie, le Serpent, Eve et le Paradis, signifient autant que : Vie, Connaissance, Tentation, Inconscience. Les figurations concrètes du mal et du bien dans la mythologie vont aussi loin que le Mal et le Bien de l’éthique. Le savoir — en ce qu’il a de profond — ne change jamais : seul son décor varie. L’amour continue sans Venus, la guerre sans Mars, et, si les dieux n’interviennent plus dans les événements, ces événements ne sont ni plus explicables ni moins déroutants : un attirail de formules remplace seulement la pompe des anciennes légendes, sans que les constantes de la vie humaine s’en trouvent modifiées, la science ne les appréhendant guère plus intimement que les récits poétiques.
— Op. Cit. p. 133

(…) Aujourd’hui, je préfère tel écrivain à tel autre ; demain viendra le tour d’une œuvre que j’abominais jadis. Les créations de l’esprit — et les principes qui y président — suivent le destin de nos humeurs, de notre âge, de nos fièvres et de nos déceptions. Nous mettons en question tout ce que nous aimions autrefois, et nous avons toujours raison et toujours tort ; car tout est valable et tout n’a aucune importance.
— Op. Cit. p. 133

— ABDICATIONS
La part des choses

La pensée est un mensonge tout comme l’amour ou la foi. Car les vérités sont des fraudes et les passions des odeurs ; et en fin de compte on n’a d’autre choix qu’entre ce qui ment et ce qui pue.
— Op. Cit. p. 133

L’architecte des cavernes

La théologie, la morale, l’histoire et l’expérience de tous les jours nous apprennent que pour atteindre à l’équilibre il n’y a pas une infinité de secrets ; il n’y en a qu’un : se soumettre. « Acceptez un joug, nous répètent-elles, et vous serez heureux ; soyez quelque chose, et vous serez délivrés de vos peines ». En effet, tout est métier ici-bas : professionnels du temps, fonctionnaires de la respiration, dignitaires de l’espérance, un poste nous attend avant de naître : nos carrières se préparent dans les entrailles de nos mères. Membres d’un univers officiel, nous devons y occuper une place, par le mécanisme d’un destin rigide, qui ne se relâche qu’en faveur des fous ; eux, au moins, ne sont pas astreints à avoir une croyance, à adhérer à une institution, à soutenir une idée, à poursuivre une entreprise. Depuis que la société s’est constituée, ceux qui voulurent s’y soustraire furent persécutés ou bafoués. On vous pardonne tout pourvu que vous ayez un métier, un sous-titre à votre nom, un sceau sur votre néant. Personne n’a l’audace de s’écrier : « Je ne veux rien faire » ; — on est plus indulgent à l’égard d’un assassin que d’un esprit affranchi de ses actes. Multiplier les possibilités de se soumettre, abdiquer sa liberté, tuer le vagabond en soi, c’est ainsi que l’homme a raffiné son esclavage et s’est inféodé aux fantômes. Même ses mépris et ses rébellions, il ne les a cultivés que pour en être dominé, serf qu’il est de ses attitudes, de ses gestes et de ses humeurs. Sorti des cavernes; il en a gardé la superstition ; il était leur prisonnier, il en est devenu l’architecte. Il perpétue sa condition primitive avec plus d’invention et de subtilité ; mais, au fond, grossissant ou amenuisant sa caricature, il se plagie effrontément. Charlatan à bouts de ficelles, ses contorsions, ses grimaces font encore illusion…
— Op. Cit. pp. 144-145

Les simples d’esprit

On vous répète : la vérité est inaccessible ; il faut néanmoins la chercher, y tendre, s’y évertuer. — Voilà une restriction qui ne vous sépare guère de ceux qui affirment l’avoir trouvée : l’important est de croire qu’elle est possible : la posséder ou y aspirer sont deux actes qui procèdent d’une même attitude. D’un mot comme d’un autre on fait une exception : terrible usurpation du langage ! J’appelle simple d’esprit tout homme qui parle de la Vérité avec conviction : c’est qu’il a des majuscules en réserve et s’en sert naïvement, sans fraude ni mépris. — Pour ce qui est du philosophe, sa moindre complaisance à cette idolâtrie le démasque : le citoyen a triomphé en lui du solitaire. L’espoir émergeant d’une pensée, cela attriste ou fait sourire… Il y a une indécence à mettre trop d’âme dans les grands mots : l’enfantillage de tout enthousiasme pour la connaissance. Et il est temps que la philosophie, jetant un discrédit sur la Vérité, s’affranchisse de toutes les majuscules.
— Op. Cit. p. 152

La misère, excitant de l’esprit

Toutes nos humiliations viennent de ce que nous ne pouvons pas nous résoudre à mourir de faim.
— Op. Cit. p. 153

Quousque eadem

Jusques à quand se redire à soi-même : « J’exècre cette vie que j’idolâtre » ? La nullité de nos délires fait de nous tous autant de dieux soumis soumis à une insipide fatalité. Pourquoi nous insurger encore contre la symétrie de ce monde quand le Chaos lui-même ne saurait être qu’un système de désordres ? Notre destin étant de pourrir avec les continents et les étoiles, nous promènerons, ainsi que des malades résignés, et jusqu’à la conclusion des âges, la curiosité d’un dénouement prévu, effroyable et vain.
— Op. Cit. p. 166

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SYLLOGISMES DE L’AMERTUME

Atrophie du verbe

Les « vérités », nous ne voulons plus en supporter le poids, ni en être dupes ou complices. Je rêve d’un monde où l’on mourrait pour une virgule.
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Avec des certitudes, point de style : le souci du bien-dire est l’apanage de ceux qui ne peuvent s’endormir dans une foi. À défaut d’un appui solide, ils s’accrochent aux mots, — semblants de réalité ; tandis que les autres, forts de leurs convictions, en méprisent l’apparence et se prélassent dans le confort de l’improvisation.
•••

Méfiez-vous de ceux qui tournent le dos à l’amour, à l’ambition, à la société. Ils se vengeront d’y avoir renoncé.
— Op. Cit. p. 170

Le romantisme anglais fut un mélange heureux de laudanum, d’exil et de phtisie ; le romantisme allemand, d’alcool, de province et de suicide.
— Op. Cit. p. 171

Rater sa vie, c’est accéder à la poésie — sans le support du talent.
•••

Les modes d’expression étant usés, l’art s’oriente vers le non-sens, vers un univers privé et incommunicable. Un frémissement intelligible, que ce soit en peinture, en musique ou en poésie, nous semble à juste titre désuet et vulgaire. Le public disparaîtra bientôt ; l’art le suivra de près.
Une civilisation qui commença par les cathédrales devait finir par l’hermétisme de la schizophrénie.
— Op. Cit. p. 172

Tout occidental tourmenté fait penser à un héros dostoïevskien qui aurait un compte en banque.
— Op. Cit. p. 174

L’escroc du gouffre

Pour punir les autres d’être plus heureux que nous, nous leur inoculons — faute de mieux — nos angoisses. Car nos douleurs, hélas ! ne sont pas contagieuses.
— Op. Cit. p. 182

Nos flottements portent la marque de notre probité ; nos assurances celle de nos impostures. La malhonnêteté d’un penseur se reconnaît à la somme d’idées précises qu’il avance.
— Op. Cit. p. 184

(…) Que je me porte bien, j’emprunte le chemin qui me plaît ; «atteint», ce n’est plus moi qui décide : c’est mon mal. (…)
La liberté ? Sophisme des bien-portants.
— Op. Cit. p. 186

Avec un peu plus de chaleur dans le nihilisme, il me serait possible — en niant tout — de secouer mes doutes et d’en triompher. Mais je n’ai que le goût de la négation, je n’en ai pas la grâce.
•••

Tout problème profane un mystère ; à son tour, le problème est profané par sa solution.
— Op. Cit. p. 188

Temps et anémie

La pâleur nous montre jusqu’où le corps peut comprendre l’âme.
— Op. Cit. p. 193

Je ne suis moi-même qu’au-dessus ou au-dessous de moi, dans la rage ou l’abattement ;
à mon niveau habituel, j’ignore que j’existe.
— Op. Cit. p. 196

J’ai journellement des apartés avec mon squelette, et cela, jamais ma chair ne me le pardonnera.
— Op. Cit. p. 198

Je vadrouille à travers les jours comme une putain dans un monde sans trottoir.
•••

Entre l’Ennui et l’Extase se déroule toute notre expérience du temps.
— Op. Cit. p. 199

Occident

Pour manier les hommes, il faut pratiquer leurs vices et en rajouter. Voyez les papes : tant qu’ils forniquaient, s’adonnaient à l’inceste et assassinaient, ils dominaient le siècle ; et l’Église était toute-puissante. Depuis qu’ils en respectent les préceptes, ils ne font que déchoir : l’abstinence, comme la modération, leur aura été fatale ; devenus respectables, plus personne ne les craint. Crépuscule édifiant d’une institution.

Le préjugé de l’honneur est le fait d’une civilisation rudimentaire. Il disparaît avec l’avènement de la lucidité, avec le règne des lâches, de ceux qui, ayant tout «compris», n’ont plus rien à défendre.

Le cirque de la solitude

Nul ne peut veiller sur sa solitude s’il ne sait pas se rendre odieux.
— Op. Cit. p. 210

On cesse d’être jeune au moment où l’on ne choisit plus ses ennemis, où l’on se contente de ceux qu’on a sous la main.
•••

Toutes nos rancunes viennent de ce que, restés au-dessous de nous-mêmes, nous n’avons pu nous rejoindre. Cela nous ne le pardonnons jamais aux autres.
— Op. Cit. p. 211

Rien ne trahit tant le vulgaire que son refus d’être déçu.
— Op. Cit. p. 212

Dans le pessimiste se concertent une bonté inefficace et une méchanceté inassouvie.
•••

Pourquoi nous retirer et abandonner la partie, quand il nous reste tant d’êtres à décevoir ?
— Op. Cit. p. 214

En vieillissant on apprend à troquer ses terreurs contre ses ricanements.
— Op. Cit. p. 215

On ne découvre une saveur aux jours que lorsqu’on se dérobe à l’obligation d’avoir un destin.
•••

Que personne n’essaie de vivre s’il n’a fait son éducation de victime.
•••

Lorsqu’on n’a pas eu la chance d’avoir des parents alcooliques, il faut s’intoxiquer toute sa vie pour compenser la lourde hérédité de leurs vertus.
— Op. Cit. p. 217

Religion

Dans les épreuves cruciales, la cigarette nous est d’une aide plus efficace que les Évangiles.
— Op. Cit. p. 226

Depuis deux mille ans, Jésus se venge sur nous de n’être pas mort sur un canapé.
— Op. Cit. p. 229

Lors même que nous croyons avoir délogé Dieu de notre âme, il y traîne encore : nous sentons bien qu’il s’y ennuie, mais nous n’avons plus assez de foi pour le divertir…
•••

Toute croyance rend insolent ; nouvellement acquise, elle avive les mauvais instincts ; ceux qui ne la partagent pas font figure de vaincus et d’incapables, ne méritant que pitié et mépris. Observez les néophytes en politique et surtout en religion, tous ceux qui ont réussi à intéresser Dieu à leurs combines, les convertis, les nouveaux riches de l’Absolu. Confrontez leur impertinence avec la modestie et les bonnes manières de ceux qui sont en train de perdre leur foi et leurs convictions.
— Op. Cit. pp. 232-233

Vitalité de l’amour

Un amour qui s’en va est une si riche épreuve philosophique que, d’un coiffeur, elle fait une émule de Socrate.
— Op. Cit. p. 234

Vitalité de l’Amour : on ne saurait médire sans injustice d’un sentiment qui a survécu au romantisme et au bidet.
— Op. Cit. p. 235

J’ai toujours pensé que Diogène avait subi, dans sa jeunesse, quelque déconvenue amoureuse : on ne s’engage pas dans la voie du ricanement sans le concours d’une maladie vénérienne ou d’une boniche intraitable.
— Op. Cit. p. 236

Nous aimons toujours… quand même ; et ce « quand même » couvre un infini.
— Op. Cit. p. 239

Sur la musique

Né avec une âme habituelle, j’en ai demandé une autre à la musique : ce fut le début de malheurs inespérés…
•••

Sans Bach, la théologie serait dépourvue d’objet, la Création fictive, le néant péremptoire.
S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu.
— Op. Cit. p. 240

Vertige de l’histoire

Si Noé avait eu le don de lire dans l’avenir, il n’est point douteux qu’il se fut sabordé.
•••

ÉVOLUTION : Prométhée, de nos jours, serait un député de l’opposition.
— Op. Cit. p. 243

La liberté est le bien suprême pour ceux-là seuls qu’anime la volonté d’être hérétique.
— Op. Cit. p. 244

Les actions d’éclat sont l’apanage des peuples qui, étrangers au plaisir de s’attarder à table, ignorent la poésie du dessert et les mélancolies de la digestion.
— Op. Cit. p. 248

Aux sources du vide

Si nous n’avions la faculté d’exagérer nos maux, il nous serait impossible de les endurer. En leur attribuant des proportions inusitées, nous nous considérons comme des réprouvés de choix, des élus à rebours, flattés et stimulés par la disgrâce.
Pour notre plus grand bien, il existe en chacun de nous un fanfaron de l’incurable.
— Op. Cit. pp. 251-252

Quand Eschyle ou Tacite vous semblent trop tièdes, ouvrez une Vie des Insectes — révélation de rage et d’inutilité, enfer qui, heureusement pour nous, n’aura ni dramaturge ni chroniqueur. Que resterait-il de nos tragédies si une bestiole lettrée nous présentait les siennes ?
— Op. Cit. p. 252

Une nature religieuse se définit moins par ses convictions que par le besoin de prolonger ses souffrances au-delà de la mort.
•••

J’assiste, terrifié, à la diminution de ma haine des hommes, au relâchement du dernier lien qui m’unissait à eux.
•••

La Vérité ? Elle est dans Shakespeare ; — un philosophe ne saurait se l’approprier sans éclater avec son système.
— Op. Cit. p. 255

— LA TENTATION D’EXISTER

Penser contre soi

(…) Jusqu’à nos cellules nerveuses, tout en nous répugne au paradis. Souffrir : seule modalité d’acquérir la sensation d’exister ; exister : unique façon de sauvegarder notre perte. Il en sera ainsi tant qu’une cure d’éternité ne nous aura pas désintoxiqués du devenir, tant que nous n’aurons pas approché de cet état où, selon un bouddhiste chinois, « l’instant vaut dix mille années ». (Tao Hsin, 580-651, 4e patriarche du bouddhisme zen chinois)
— Op. Cit. p. 276

On périt toujours par le moi qu’on assume : porter un nom c’est revendiquer un mode exact d’effondrement.
— Op. Cit.

Aux sources du vide

La destruction des idoles entraîne celle des préjugés. Or les préjugés — fictions organiques d’une civilisation — en assurent la durée, en conservent la physionomie. Elle doit les respecter, sinon tous, du moins ceux qui lui sont propres et qui, dans le passé, avaient pour elle l’importance d’une superstition ou d’un rite. Si elle les tient pour de pures conventions, elle s’en dégagera de plus en plus, sans pouvoir, par ses propres moyens, les remplacer. Aura-t-elle voué un culte au caprice, à la liberté, à l’individu ? Conformisme de bon aloi. Qu’elle cesse de s’y plier, caprice, liberté, individu, deviendront lettre morte.
Un minimum d’inconscience est nécessaire si l’on veut se maintenir dans l’histoire. Agir est une chose ; savoir que l’on agit en est une autre. Quand la clairvoyance investit l’acte et s’y insinue, l’acte se défait et, avec lui, le préjugé, dont la fonction consiste précisément à subordonner, à asservir la conscience à l’acte.
— Op. Cit. p. 283

Un peuple de solitaires [Il s’agit des Juifs – NDLR]

Contemplez les cathédrales : ayant perdu l’élan qui en soulevait la masse, redevenues pierre, elles se rapetissent et s’affalent ; leur flèche même, qui autrefois pointait insolemment vers le ciel, subit la contamination de la pesanteur et imite la modestie de nos lassitudes.
Quand par hasard nous pénétrons dans l’une d’elles, nous pensons à l’inutilité des prières qu’on y a proférées, à tant de fièvres et de folies gaspillées en vain. Bientôt le vide y régnera. Plus rien de gothique dans la matière, plus rien de gothique en nous. Si le christianisme conserve un semblant de réputation, il en  est redevable aux attardés qui, le poursuivant d’une haine rétrospective, voudraient pulvériser les deux mille ans où, on ne sait par quel manège, il a obtenu l’acquiescement des esprits. (…) Auprès d’eux [il s’agit ici des Juifs-NDLR], les premiers chrétiens font figure d’opportunistes : sûrs de leur cause; ils attendaient allègrement le martyre. En s’y exposant, ils ne faisaient du reste que sacrifier aux mœurs d’une époque où le goût des hémorragies spectaculaires rendait le sublime facile.
— Op. Cit. pp. 309-310

Chose remarquable, seul le Juif raté nous ressemble, est des « nôtres » : il aura comme reculé vers nous-mêmes, vers notre humanité conventionnelle et éphémère. Faut-il en déduire que l’homme est un Juif qui n’a pas abouti ?
— Op. Cit. p. 319

Lettre sur quelques impasses

L’écrivain, c’est sa fonction, dit toujours plus qu’il n’a à dire : il dilate sa pensée et la recouvre de mots. Seuls subsistent d’une œuvre deux ou trois moments : des éclairs dans du fatras. Vous dirai-je le fond de ma pensée ? Tout mot est un mot de trop. il s’agit pourtant d’écrire : écrivons…, dupons-nous les uns les autres.
— Op. Cit. p. 333

— [Dans cet extrait, Cioran évoque « ces vaincus responsables de son éducation »] :

Entre autres, ils m’avaient révélé les niaiseries inhérentes au culte de la Vérité… Jamais je n’oublierai le soulagement que je ressentis lorsqu’elle cessa d’être mon affaire. Maître de toutes les erreurs, je pouvais enfin explorer un monde d’apparences, d’énigmes légères. Plus rien à poursuivre sinon la poursuite du rien. La Vérité ? Une marotte d’adolescents, ou un symptôme de sénilité. Pourtant, par un reste de nostalgie ou par besoin d’esclavage, je la cherche encore, inconsciemment, stupidement. Un instant d’inattention suffit pour que je retombe sous l’empire du plus ancien, du plus dérisoire des préjugés.
— Op. Cit. p. 338

Le style comme aventure

Comme la prose participe du procès-verbal, le prosateur doit vaincre ses premiers mouvements, se défendre de la tentation de sincérité ; toutes les fautes de goût viennent du « cœur ». Le peuple en nous porte la responsabilité de nos débordements, de nos outrances : quoi de plus plébéien qu’un sentiment ?
— Op. Cit. p. 349

Pays des mots, la France s’est affirmée par les scrupules qu’elle a conçus à leur égard. De ces scrupules il reste des traces. Une revue, faisant état en 1950 le bilan du demi-siècle, citait l’événement majeur de chaque année : fin de l’affaire Dreyfus, visite du Kayser à Tanger, etc. Pour 1911, elle note simplement : « Faguet admet le malgré que ». A-t-on ailleurs porté pareille sollicitude au Verbe, à sa vie quotidienne, aux détails de son existence ? La France l’a aimé jusqu’au vice, et aux dépens des choses. Sceptique sur nos possibilités de connaître, elle ne l’est guère sur nos possibilités de formuler nos doutes, de sorte qu’elle assimile nos vérités au mode de traduire notre méfiance à leur endroit. En toute civilisation délicate s’opère une disjonction radicale entre la réalité et le verbe.
— Op. Cit. pp. 350-351

Au-delà du roman

Journaux intimes et romans participent d’une même aberration : quel intérêt peut présenter une vie ? Quel intérêt, des livres qui parlent d’autres livres ou des esprits qui s’appuient sur d’autres esprits ? Je n’ai éprouvé une sensation de vérité, un frisson d’être qu’au contact de l’analphabète : des bergers, dans les Carpathes, m’ont laissé une impression autrement forte que les professeurs d’Allemagne ou les malins de Paris, et j’ai vu en Espagne des clochards dont j’eusse aimé être l’hagiographe. Nul besoin, chez eux, de s’inventer une vie : ils existaient ; ce qui n’arrive point au civilisé. Décidément, nous ne saurons jamais pourquoi nos ancêtres ne se sont pas barricadés dans leurs cavernes.
•••
Si l’on a pu dire que Balzac faisait du Shakespeare avec des ratés, que penser alors de nos romanciers , contraints de se pencher sur un type d’humanité encore plus détérioré ?
— Op. Cit. pp. 354-355

Arrivés au crépuscule, aux derniers jours du Sort… contemplons nos dieux à la dérive : ils nous valaient bien, les pauvres. Peut-être leur survivrons-nous, peut-être reviendront-ils diminués, déguisés, furtifs. Par souci de justice, reconnaissons que, s’ils s’interposèrent entre nous et la vérité, maintenant qu’ils s’en vont, nous ne sommes pas plus près d’elle qu’au temps où ils nous interdisaient de la regarder ou affronter. Aussi misérables qu’eux, nous continuons de travailler dans le fictif et de substituer, comme de raison, une illusion à une autre : nos plus hautes certitudes ne sont que des mensonges agissants
— Op. Cit. p. 365

Le Commerce des mystiques

Ayant goûté aux apparences, le poète ne peut en oublier la saveur ; c’est un mystique qui, faute de pouvoir s’élever à la volupté du silence, se borne à celle du mot. Un bavard de qualité, un bavard supérieur.
— Op. Cit. p. 373

Rages et résignations

Comment méditer s’il nous faut tout rapporter à un individu… suprême ? Avec des psaumes, avec des prières, on ne cherche rien, on ne découvre rien. C’est par paresse qu’on personnifie la divinité et qu’on l’implore. Les Grecs s’éveillèrent à la philosophie au moment où les dieux  leur parurent insuffisants ; le concept commence où l’Olympe finit. Penser c’est cesser de vénérer, c’est s’insurger contre le mystère et en proclamer la faillite.
— Op. Cit. pp. 383-384

— RAGES ET RESIGNATIONS
Le langage de l’ironie

Si près que nous soyons du paradis, l’ironie vient nous en éloigner. « Inepties, nous dit-elle, que vos idées d’un bonheur immémorial ou futur. Guérissez-vous de vos nostalgies, de l’obsession puérile du commencement et de la fin des temps. L’éternité, durée morte, les débiles seuls s’en préoccupent. Laissez l’instant faire, laissez-le résorber vos rêves.»

(…) Et quand,émerveillés, nous songeons à tel moine hindou qui, neuf ans durant, se figea en méditation la face contre le mur, elle intervient derechef pour nous apprendre qu’il découvrit au bout de tant de peines le néant, par quoi il avait commencé ! « Vous voyez, insinue-t-elle, combien les aventures de l’esprit sont comiques. Détournez-vous-en au profit des apparences. Mais n’allez pas chercher derrière elles quelque fond, quelque secret : rien n’a de fond ni de secret. Gardez-vous de fouiller l’illusion, d’attenter à l’unique réalité qui soit.»
— Op. Cit. p. 393

Démiurgie verbale

Point ne faut demander à la poésie une réponse à nos interrogations ou quelque révélation essentielle. Son « mystère » en vaut un autre. Pourquoi alors faisons-nous appel à elle ? Pourquoi — à certains moments — sommes-nous contraints d’y recourir ?

Quand, seuls au milieu des mots, nous sommes hors d’état de leur communiquer la moindre vibration, et qu’ils nous paraissent aussi secs, aussi dégradés que nous, quand le silence de l’esprit est plus pesant que celui des objets, nous descendons jusqu’au point où l’effroi de notre inhumanité nous saisit. Désancrés, loin de nos évidences, nous connaissons soudain cette horreur du langage qui nous précipite dans le mutisme, — moment de vertige où la poésie seule vient nous consoler de la perte momentanée de nos certitudes et de nos doutes. Aussi est-elle l’absolu de nos heures négatives, non point de toutes, mais de celles-là seules qui dérivent de notre malaise dans l’univers verbal. Puisque le poète est un monstre qui tente son salut par le mot, et qu’il supplée au vide de l’univers par le symbole même du vide (car le mot est-il autre chose ?), pourquoi ne le suivrions-nous pas dans son exceptionnelle illusion ? Il devient notre recours toutes les fois que nous désertons les fictions du langage courant pour en chercher d’autres, insolites sinon rigoureuses. Ne semble-t-il pas alors que toute irréalité est préférable à la nôtre, et qu’il y a plus de substance dans un vers que dans tous ces mots trivialisés par nos conversations ou nos prières ? Que la poésie doive être accessible ou hermétique, efficace ou gratuite, c’est là un problème secondaire. Exercice ou révélation, qu’importe. Nous lui demandons, nous autres, qu’elle nous délivre de l’oppression, des affres du discours. Si elle y réussit, elle fait, pour un instant, notre salut.
— Op. Cit. p. 400

Déchets de tristesse

(VI) – La foi elle-même ne résout rien ; vous y apportez vos inclinations et vos tares ; si vous êtes heureux, elle viendra augmenter la quantité de bonheur qu’en naissant vous avez reçue en partage ; que si vous êtes naturellement malheureux, elle ne représentera pour vous qu’un surcroît de déchirement, qu’une détérioration de votre état : une foi infernale. A jamais exclu du paradis, vous en éprouverez la nostalgie comme un tourment de plus et un supplice. Vous priez : vos prières, au lieu de les alléger, aggraveront vos regrets et vos remords et vos souffrances. En vérité, chacun retrouve dans sa foi ce qu’il y a apporté : par elle, l’élu savoure mieux son salut, le réprouvé s’enfonce davantage dans ses misères. Comment penser qu’il suffit de croire pour triompher de l’insoluble ? Il n’y a pas de foi il n’y a que des formes multiples et irréconciliables de foi. La vôtre, quelle qu’elle soit, n’en attendez aucun secours : elle vous permettra tout juste d’être un peu plus ce que vous êtes depuis toujours.
— Op. Cit. p. 410

xyz ———

•••••••••••••••

On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre.
— Aveux et anathèmes (1987), Emil Cioran , éd. Gallimard, 1987, p. 21

« Il ne faut pas s’astreindre à une œuvre, il faut seulement dire quelque chose qui puisse se murmurer à l’oreille d’un ivrogne ou d’un mourant. »

•••••••••••••••
[Ibid.]

“Le progrès  est l’injustice  que chaque  génération  commet à l’égard de celle qui l’a précédée.”

[Ibid.]
•••••••••••••••

“On doit se ranger du côté des opprimés en toute circonstance, même quand ils ont tort, sans pourtant perdre de vue qu’ils sont pétris de la même  boue que leurs oppresseurs.”

[Ibid.]
•••••••••••••••

«Dieu est, même s’il n’est pas».
«Dieu est ce qui survit à l’évidence que rien ne mérite d’être pensé».

[Ibid.]
•••••••••••••••

« Dans les épreuves cruciales, la cigarette  nous est  d’une aide plus efficace que les évangiles.”

[In : Syllogismes de l’amertume]
•••••••••••••••

“Vitalité de l’amour : on ne saurait médire sans injustice  d’un sentiment  qui a survécu au romantisme  et au bidet.”

[Ibid.]
•••••••••••••••

“Mes doutes, je les ai acquis péniblement  ;
mes déceptions, comme si elles m’attendaient depuis toujours, sont venues d’elles même.”

[Ibid.]
•••••••••••••••

“La malhonnêteté  d’un penseur se reconnaît  à la somme d’idées précises qu’il avance.”

[Ibid.]
•••••••••••••••

“Un silence  abrupt au milieu d’une conversation  nous ramène soudain à l’essentiel  : il nous révèle de quel prix  nous devons payer l’invention  de la parole.”

[In : Aveux et anathèmes]
•••••••••••••••

«On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre».

[Ibid.]
•••••••••••••••

« Heureux ceux qui ignorent que mûrir c’est assister à l’aggravation  de ses incohérences  et que c’est là le seul  progrès dont il devrait être  permis de se vanter.”

[In : Écartèlement]
•••••••••••••••

« La timidité, source inépuisable  de malheurs dans la vie  pratique, est la cause directe, voire unique de toute richesse intérieure.”

[Ibid.]
•••••••••••••••

« Pour qu’une nation compte, il faut  que la moyenne en soit bonne. Ce qu’on appelle civilisation  ou simplement  société n’est rien  d’autre  que la qualité excellente  des médiocres  qui la composent.”

[Ibid.]
•••••••••••••••

“Une civilisation  débute par le mythe et finit par le doute.”

[In : La chute dans le temps]
•••••••••••••••

“Il est évident que Dieu était une solution, et qu’on n’en trouvera jamais une autre qui soit aussi satisfaisante.”

[In : Cahier 1957-1972]
•••••••••••••••

“Expliquer  quoi que  ce soit par Dieu, c’est céder à une solution de facilité. Dieu n’explique rien, c’est là sa force.”

[Ibid.]
•••••••••••••••

“Tout homme qui a une conviction, quelle qu’elle soit, a un dieu ; que dis-je, il croit en Dieu. Car toute conviction  postule l’absolu ou y supplée.”

[Ibid.]
•••••••••••••••

“Dieu est ce qui survit à l’évidence que rien ne mérite d’être pensé.”

[Ibid.]
•••••••••••••••

“Mais que savons-nous de Dieu, sinon qu’il est un désespoir  qui commence là où finissent  tous les autres.”

[In : Des larmes et des saints]
•••••••••••••••

“Le combat que se livrent, en chaque individu, le fanatique et l’imposteur est la cause que nous ne savons jamais à qui nous adresser.”

 
[Cité par Philippe Meyer dans sa chronique sur France Culture le 15-09-2010]
•••••••••••••••
 

«Celui qui ne peut plus prendre parti, parce que tous les hommes ont nécessairement raison et tort, parce que tout est justifié et déraisonnable en même temps, celui-là doit renoncer à son nom propre, fouler aux pieds son identité et recommencer une vie nouvelle dans l’impassibilité ou la désespérance. Ou sinon inventer un autre genre de solitude, s’expatrier dans le vide, et poursuivre — au gré de ses exils — les étapes du déracinement.»

[In : Précis de décomposition]
 

«Parce qu’il regorge de vie, le diable n’a aucun autel : l’homme se reconnaît trop en lui pour l’adorer ; il le déteste à bon escient ; il se répudie, et entretient les attributs indigents de Dieu. Mais le Diable ne s’en plaint pas et n’aspire point à fonder une religion : ne sommes-nous pas là pour le garantir de l’inanition et de l’oubli ?

 
[In : Précis de décomposition, Oeuvres complètes, Pléiade 2011, p. 21]
 
•••••••••••••••

«Les hommes sont poèmes récités par leur destin.
Parmi eux le vers libre et le vers enchaîné».

[Cité par Stéphane Barsacq dans «Cioran – Ejaculations mystiques» • Seuil Fév. 2011]
 
•••••••••••••••

«Après tout, je n’ai pas perdu mon temps, moi aussi je me suis trémoussé, comme tout un chacun dans cet univers aberrant».

[Cité par Stéphane Barsacq dans «Cioran – Ejaculations mystiques» • Seuil Fév. 2011]
•••••••••••••••
Voir aussi ici :
http://www.gilles-jobin.org/citations/?au=1
•••••••••••••••

 « Une seule chose importe : apprendre à être perdant ».
— De l’inconvénient d’être né.

De l’inconvénient d’être né

Il ne faut pas s’astreindre à une oeuvre, il faut seulement dire quelque chose qui puisse se murmurer à l’oreille d’un ivrogne ou d’un mourant.

— De l’inconvénient d’être né, in Oeuvres, coll. Quarto, éd. Gallimard, p. 1272

Je sais que ma naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dès que je m’oublie, je me comporte comme si elle était un événement capital, indispensable à la marche et à l’équilibre du monde.
— Op. Cit. p. 1273

Le vrai contact entre les êtres ne s’établit que par la présence muette, par l’apparente non-communication, par l’échange mystérieux et sans parole qui ressemble à la prière intérieure.
— Op. Cit. p. 1274

S’il entre dans la lucidité tant d’ambiguïté et de trouble, c’est qu’elle est le résultat du mauvais usage que nous avons fait de nos veilles.
— Op. Cit. p. 1275

N’est pas humble celui qui se hait.
— Op. Cit. p. 1285

J’ai décidé de plus m’en prendre à personne depuis que j’ai observé que je finis toujours par ressembler à mon dernier ennemi.
— Op. Cit. p. 1286

On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne.
— Op. Cit. p. 1286

Plus les hommes s’éloignent de Dieu, plus ils avancent dans la connaissance des religions.
— Op. Cit. p. 1287

Dieu seul a le privilège de nous abandonner. Les hommes ne peuvent que nous lâcher.
— Op. Cit. p. 1294

Les penseurs de première main méditent sur des choses; les autres, sur des problèmes. Il faut vivre face à l’être, et non face à l’esprit.
— Op. Cit. p. 1296

Si l’on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ.
— Op. Cit. p. 1296

L’unique confession sincère est celle que nous faisons indirectement – en parlant des autres.
— Op. Cit. p. 1299

Ce que les autres font, nous avons toujours l’impression que nous pourrions le faire mieux. Nous n’avons malheureusement pas le même sentiment à l’égard de ce que nous faisons nous-mêmes.
— Op. Cit. p. 1300

Nous avons perdu en naissant autant que nous perdrons en mourant. Tout.
— Op. Cit. p. 1305

L’interminable est la spécialité des indécis.
— Op. Cit. p. 1311

C’est un aberration de se vouloir différent de ce qu’on est, d’épouser en théorie toutes les conditions, sauf la sienne.
— Op. Cit. p. 1313

Toute pensée dérive d’une sensation contrariée.
— Op. Cit. p. 1318

Ne regarde ni en avant ni en arrière, regarde en toi-même, sans peur ni regret. Nul ne descend en soi tant qu’il demeure esclave du passé ou de l’avenir.
— Op. Cit. p. 1323

À quoi la musique fait appel en nous, il est difficile de le savoir; ce qui est certain, c’est qu’elle touche une zone si profonde que la folie elle-même n’y saurait pénétrer.
— Op. Cit. p. 1327

Dès que quelqu’un se convertit à quoi que ce soit, on l’envie tout d’abord, puis on le plaint, ensuite on le méprise.
— Op. Cit. p. 1328

Vivre, c’est perdre du terrain.
— Op. Cit. p. 1330

On a beau dire, la mort est ce que la nature a trouvé de mieux pour contenter tout le monde.
— Op. Cit. p. 1332

La seule manière de nous acheminer vers l’universel est de nous occuper uniquement de ce qui nous regarde.
— Op. Cit. p. 1337

Le scepticisme est l’ivresse de l’impasse.
— Op. Cit. p. 1339

Il tombe sous le sens que Dieu était une solution, et qu’on n’en trouvera jamais une aussi satisfaisante.
— Op. Cit. p. 1340

Une seule chose importe: apprendre à être perdant.
— Op. Cit. p. 1346

Le Progrès est l’injustice que chaque génération commet à l’égard de celle qui l’a précédée.
— Op. Cit. p. 1349

N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi.
— Op. Cit. p. 1353

Le sage est un destructeur apaisé, retraité. Les autres sont des destructeurs en exercice.
— Op. Cit. p. 1355

L’admiration n’a rien à voir avec le respect.
— Op. Cit. p. 1362

Avec du sarcasme, on peut seulement masquer ses blessures, sinon ses dégoûts.
— Op. Cit. p. 1366

Je n’ai pas la foi, heureusement. L’aurais-je, que je vivrais avec la peur constante de la perdre. Ainsi, loin de m’aider, ne ferait-elle que me nuire.
— Op. Cit. p. 1372

Imaginer, c’est se restreindre, c’est exclure.
— Op. Cit. p. 1384

Se détruit quiconque, répondant à sa vocation et l’accomplissant, s’agite à l’intérieur de l’histoire; celui-là seul se sauve qui sacrifie dons et talents pour que, dégagé de sa qualité d’homme, il puisse se prélasser dans l’être.
— Op. Cit. , p.821

« Que l’homme n’aime rien, et il sera invulnérable » (Tchouang-Tse). Maxime profonde autant qu’inopérante. L’apogée de l’indifférence, comment y atteindre, quand notre apathie même est tension, conflit, agressivité?
— Op. Cit. , p. 822

Vivre à même l’éternité, c’est vivre au jour le jour.
— Op. Cit. , p. 824

Contaminés par la superstition de l’acte, nous croyons que nos idées doivent aboutir.
— Op. Cit. , p. 827

Le meurtre suppose et couronne la révolte: celui qui ignore le désir de tuer aura beau professer des opinions subversives, il ne sera jamais qu’un conformiste.
— Op. Cit. , p. 830

La destruction des idoles entraîne celle des préjugés.
— Op. Cit. , p. 837

Nul être soucieux de son équilibre ne devrait dépasser un certain degré de lucidité et d’analyse.
— Op. Cit. , p. 837

Nombreux sont ceux qui s’apprêtent à vénérer n’importe quelle idole et à servir n’importe quelle vérité, pourvu que l’une et l’autre leur soient infligées et qu’ils n’aient pas à fournir l’effort de choisir leur honte ou leur désastre.
— Op. Cit. , p. 840

L’aspiration à « sauver le monde » est le phénomène morbide de la jeunesse d’un peuple.
— Op. Cit. , p. 847

Il n’est point aisé de n’être de nulle part, quand aucune condition extérieure ne vous y contraint.
— Op. Cit. , p. 856

Personne ne peut sauver la jeunesse de ses chagrins.
— Op. Cit. , p. 856

La barbarie est accessible à quiconque : il suffit d’y prendre goût.
— Op. Cit. , p. 884

Plus rien à poursuivre, sinon la poursuite du rien. La Vérité? Une marotte d’adolescents, ou un symptôme de sénilité.
— Op. Cit. , p. 887

Mes convictions sont des prétextes : de quel droit vous les imposerais-je?
— Op. Cit. , éd. Gallimard, p. 893

 

 

 

 

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