CHEDID Andrée

L’espérance

J’ai ancré l’espérance
Aux racines de la vie

Face aux ténèbres
J’ai dressé des clartés
Planté des flambeaux
A la lisière des nuits

Des clartés qui persistent
Des flambeaux qui se glissent
Entre ombres et barbaries

Des clartés qui renaissent
Des flambeaux qui se dressent
Sans jamais dépérir

J’enracine l’espérance
Dans le terreau du cœur
J’adopte toute l’espérance
En son esprit frondeur.

— L’espoir, anthologie poétique, Gallimard, Mars 2004

——

CITÉS

L’homme en ses cités
Bâties et rebâties
Ne sait pourquoi il marche

L’arbre innocent repose.

——

LA POÉSIE, LE POÈME

Vivre en poésie, ce n’est pas renoncer ; c’est se garder à la lisière de l’apparent et du réel, sachant qu’on ne pourra jamais réconcilier ni circonscrire. (1)

Le poème apparaît souvent comme un éboulis de mots, dépourvus de sens pour l’oeil non exercé. (6)

La poésie n’est pas évanescence, mais présence (7)

Le poète ne peut prêter son sourire aux contrefaçons ; il est plus proche de la cendre que de l’encens. (17)

Les habiles, les jongleurs de mots sont plus éloignés de la poésie que cet homme qui — sans parole aucune — se défait de sa journée, le regard levé vers un arbre, ou le coeur attentif à la voix d’un ami. (18)

Du roman au poème, la démarche est autre. Là on suit ses propres pas; ici on, les devance. (21)

Le poète c’est le poursuivant ou l’infatigable voyageur. Offrez-lui une halte, il sait bien qu’il n’en a que pour un court répit et que, de nouveau, son souffle le mènera plus loin que son désir. Seul peut tenir lieu de compagnon celui qui révère les silences, celui qui sait que demain est toujours plus avant et qu’il n’y a pas d’arrivée. (25)

Ce qui nous dépasse, et dont nous portons le grain aussi certainement que nous portons notre corps, , cela s’appelle : Poésie. (27)

——

LES VIVANTS

Il n’y a pas de vague plus fatale que la mer ; pas d’arbre plus illustre que la forêt. (1)

Le cœur se rit de l’absurde. Sa vérité est au midi des contradictions. (20)

——

TERRE PARCOURUE

Ô vie, ma parcoure !
Seule la mer détient l’oracle des noyés,
Seul l’air embrasse tout le cœur des mortels,
Seuls amour et mort dissipent nos traits,
Seuls amour et mort nous font ce que nous sommes.

Ô vie, ma délaissée, ma parcourue ;
Sans toi, amour et mort n’auraient jamais été.

——

UN MAL AUX CENT ROYAUMES

En ce temps-là, où étais tu ami ?
Chaque heure sombrait comme un voilier perdu,
Le ciel ne savait plus le nom de ses étoiles ;
Inutiles, les rivières s’épuisaient.

En ce temps-là que j’étais seule, ami.
La terre se retirait sous les pas en dérive,
La bruyère jaunissait en des collines absentes,
Et je sentais l’oiseau mourir en son printemps.

En ce temps-là, tu étais loin, ami.
Je pris peur de l’acier qui mutile le grand arbre,
J’ignorais les limites d’un mal aux cent royaumes;
Les fontaines se peuplaient de nuits.

——

SAISON DES HOMMES

Sachant qu’elle nous sera ôtée,
Je m’émerveille de croire en notre saison,
Et que nos cœurs chaque fois
Refusent l’ultime naufrage.
Que demain puisse compter,
Quand tout est abandon;
Que nous soyons ensemble
Égarés et lucides,
Ardents et quotidiens,
Et que l’amour demeure après le discrédit.

Je m’émerveille du rêve qui sonde l’avenir,
De soifs que rien ne désaltère.
Que nous soyons chasseurs et gibiers à la fois,
Gladiateurs d’infini et captifs d’un mirage.

Les dés étant formels et la mort souveraine,
Je m’émerveille de croire en notre saison.

——

JE NE SAURAI JAMAIS

Je ne saurai jamais qui m’habite
Je ne saurai jamais qui me tient éveillé
Je ne saurai nommer l’appât
Ni dire comment s’évase la route
Mais la route s’évase
Et demain court vers mai

Je ne sais pourquoi
Les lunes mordent sur l’ombe
Ni de quelle mort renaissent les heures
Et je ne sais pour qui
Poussés par quelle émeute
Plus vifs de quelle blessure
Nous assiégeons demain ?

——

JE

Qui me quitte et m’habite
Qui me débusque et se dérobe
Qui dérive tandis que je m’emmure
Qui se rive alors que je me fuis
Qui est sans grappe
Qui est la saveur même
Qui m’assiège et m’écorche
Me lâche dans les ravins
Qui est abrupt comme l’écorce
Humble comme les puits
Qui est mon bec ou ma lande
Qui me happe me traverse
Me résiste me défie
Qui me berce et m’emporte
Qui me réconcilie ?

——

JEUNESSE

À mon fils

Tes lèvres happent l’étoile
Ton rire force l’été
La liberté est ce silex
Que tu affûtes

Et je recule ô mon fils
Sur l’horizon, léger
Et je m’attarde
Pour que jeunesse te soit gardée.

——

HORS DE NOS PAGES

A la porte de ce qui sera,
Quittons nos travestis !

L’arbre de l’enfance
Est déjà moins qu’un arbre.

Hors de nos pages
L’horizon s’élargit.

Nous ne pouvons bâtir
Qu’adossés à la mort.

Nous ne pouvons bâtir
Qu’accordés à demain.

——

SALAIRE DE L’INSTANT

À mots obliques,
Nous survolons et quittons
Le lieu intense de notre mort.

À pelletées de petite vie,
Nous enfouissons ce qui nous démesure,
Escamotant l’intimité fabuleuse
Pour le salaire de l’instant.

En nos forteresses de chair,
Cette revenante
Attend.

——

LE CŒUR NAVIGANT

Loin des cultes
qui nous réduisent en cendres,
Des temples
où le ciel force en vain une entrée,
Loin des puissances d’airain que d’autres puissances culbutent

Elisons encore la vie
Au sommet du jour blessé.

Plutôt le fruit hasardeux
Que la lettre de marbre,
Plutôt toujours chercher
Et ne jamais savoir ;

Arc à travers buissons,
Aile à travers pièges,
Que la sinistre fresque
d’une vérité bouclée

Le temps fond comme cire,
Et les verrous ne cèdent qu’au cœur navigant.

——

VIVRE

Ces corps n’ont pas eu lieu
Ni ces cœurs    ni ces nuits

Sans les fleuves de l’émoi
Rien        rien ne s’assemble

Il nous faut le partage
Il nous faut l’incendie

Pour que s’amorce la source
Pour que vive la vie.

——

FRATERNITÉ DE LA PAROLE

Surgie du tréfonds, vêtue de mots, de langues, la parole nous soulève et réunit.

À travers ailes et chutes, enlisements et flambées, ces textes — poèmes ou prose — s’obstinent
à forer le chemin des vraisemblances, à dénombrer les preuves d’une terre partagée.

Malgré nos enclos, nos Babels, nos ravages, en deçà : la parole converge et nous relie.

——

LE MOUVEMENT

Forge le contraire de ce monde
où l’âme perd rumeurs
Où le temps nous tarit

L’homme périt de son propre venin
Mais s’élève dans la lueur qu’il esquisse

Enfante-toi
Enjambe-toi

Dénoue le mouvement

Attise cette parole
qui ne se détourne pas des hommes

mais s’ébauche vers eux.

——

EN DANGER DE MOTS

À quoi servent les mots
Face à celui qui meurt !

Ils apprivoisent l’abîme
Désamorcent les peurs

Ramifient la tendresse
jusqu’au seuil de l’obscur

À quoi servent les mots
Face à celui qui vit !

Ils brisent ou bien apaisent
Incendient ou délivrent

Ils modèlent nos visages
Saccagent ou donnent ferment.

——

L’ENFANT EST MORT

Le village s’est vidé
de tous ses combattants

Rivé à sa mitraillette
dont les rafales de feu
viennent d’achever l’enfant
L’ennemi tremble d’effroi
à l’abri d’un vieux mur

Tout est propre autour :
le ciel
la mer
l’été rieur
les pins

L’ennemi
a lancé loin
par-delà les collines
ses vêtements et son arme
son histoire et ses lois

Pour se coucher en pleurs
à deux pas d’une fontaine
sous l’ombre d’un oranger

Près du corps de l’enfant.


HORS DU VENTRE
Avec sang et cris

Tu rejoins ce monde
Tu t’enfonces dans le jour

Arraché au silence
à l’eau sans épine
aux plages assourdies
à la forge sans feu
au cercle humide et pourpre

TU VIENS

——

REGARDER LA VIE

Hémorragie de mots
Hémorragie d’images
Temps surmenés
Heures répandues

Comment tirer la vie
de toutes ses geôles ?

La vie :
Essor du risque
Vendanges du hasard.

——

AU FOND DU VISAGE

Ce n’est pas en une fois
Que je saurai ton visage
Ce n’est pas en sept fois
Ni en cent ni en mille
Ce ne sont pas tes erreurs
Ce ne sont pas tes triomphes
Ce ne sont pas tes années
Tes entailles ou ta joie
Ni en ce corps-à-corps
Que je saurai ton corps

Ce ne sont pas nos rencontres
Même pas nos désaveux
Qui élucident ton être
Plus vaste que ses miroirs

C’est tout cela ensemble
C’est tout cela mêlé
C’est tout ce qui m’échappe
C’est tout ce qui te fuit

Tout ce qui te délivre
Du poids des origines
Des mailles de toute naissance
Et des cloisons du temps

C’est encore cette lueur :
Ta liberté enfouie
Brûlant ses limites
Pour s’évaser devant.

——

D’INSTANT EN  INSTANT

D’instant en instant
Germe le temps qui me tisse
File le temps qui me traque
S’écourte le temps qui me fuit

D’instant en instant
Captif du temps qui s’élance
Je navique
Sur les jeux du songe
Sur le flux du présent
Sur l’élan de l’âme
Sur les remous du cœur

D’instant en instant
Au rythme du temps qui nous modèle
Nos ombres se démènent
Sur la toile de vie.

——

  1. NAISSANCE DU CHANT

Venu de plus loin que l’espace
De plus loin que le temps

Le Chant

Aborde le couloir sidéral
Se mêle au solfège des mondes
S’inscrit dans l’accord des planètes
Adapte la cadence des astres
Se rapproche

Puis se coule
Dans l’onde l’argile et l’air

——

S’éprenant des humains

Le Chant
Pénètre la pulpe des corps
Imprègne nerfs et sang
S’abrite au creux de l’âme
S’unit au souffle
S’empare de la parole
Saisit nos gorges
Eclôt sur nos lèvres

Et devient

2. PERTE DU CHANT

Quand meurt le Chant
La terre suffoque
Les paupières s’abattent
Sur le regard rompu

Quand meurt le Chant
Les chemins errent
Les mots s’échinent
Sur la page sans issue

Quand meurt le chant
Demain n’est plus.


JEUNESSE

Jeunesse qui t’élances
Dans le fatras des mondes
Ne te défais pas à chaque ombre
Ne te courbe pas sous chaque fardeau

Que tes larmes irriguent
Plutôt qu’elles ne te rongent

Garde-toi des mots qui se dégradent
Garde-toi du feu qui pâlit

Ne laisse pas découdre tes songes
Ni réduire ton regard

Jeunesse      entends-moi
Tu ne rêves pas en vain.