CHATEAUBRIAND François-René de

[1768-1848]

Mémoires d’outre-tombe

« La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs. »
— Mémoires d’outre-tombe, Livre 1, Chapitre 1 — 4 octobre 1811

•••

« Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges,  l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier. »
— Ibid. Livre 1, Chapitre 1 — 4 octobre 1811

•••

« Christian (cousin de Chateaubriand-NDLR) vient de mourir à Chieri, près de Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer. »
— Ibid. Livre 1, Chapitre 1 — 4 octobre 1811

•••

« Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois. Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui, dans la suite, devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toutes quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie. »
— Ibid. Livre 1, Chapitre 2 — 31 décembre 1811

•••

« Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand-mère forcée de renoncer à sa quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ses constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort.
Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ? »
— Ibid. Livre 1, Chapitre 4 — 31 décembre 1811

•••

« Tel marin au sortir de ces pompes (services religieux à la mémoire des héros disparus-NDLR), s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. A peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir ; le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. madame de Chateaubriand me disait comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu ». On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
— Ibid. Livre 1, Chapitre 4 — 31 décembre 1811

•••

[Chateaubriand s’interrompt au milieu d’une description des lieux de son enfance]
« J’ai été obligé de m’arrêter : mon cœur battait au point de repousser la table sur laquelle j’écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m’accablent de leur force et de leur multitude : et pourtant, que sont-ils pour le reste du monde ? »
— Ibid. Livre 2, Chapitre 1 — Dieppe, septembre 1812

•••

« Aucun défaut ne me choque, excepté la moquerie et la suffisance que j’ai grand peine à ne pas morguer ; je trouve que les autres ont toujours sur moi une supériorité quelconque, et si je me sens par hasard un avantage, j’en suis tout embarrassé. »
— Ibid. Livre 2, Chapitre 1 — Dieppe, septembre 1812

•••

« Une chose m’humilie : la mémoire est souvent la qualité de la sottise ; elle appartient généralement aux esprits lourds, qu’elle rend plus pesants par le bagage dont on le surcharge. Et néanmoins, sans la mémoire, que serions-nous ? Nous oublierions nos amitiés, nos amours, nos plaisirs, nos affaires ; le génie ne pourrait rassembler ses idées ; le cœur le plus affectueux perdrait sa tendresse, s’il ne s’en souvenait plus ; notre existence se réduirait aux moments successifs d’un présent qui s’écoule sans cesse ; il n’y aurait plus de passé. O misère de nous ! notre vie est si vaine qu’elle n’est qu’un reflet de notre mémoire.
— Ibid. Livre 2, Chapitre 1 — Dieppe, septembre 1812

•••

(Souvenirs du collège-NDLR) « Je ne pouvais avoir ces prompts amis que donne la fortune, car il n’y avait rien à gagner avec un pauvre polisson qui n’avait même pas d’argent de semaine ; je ne m’enrôlais point non plus dans une clientèle car je hais les protecteurs. Dans les jeux je ne prétendais mener personne, mais je ne voulais pas être mené : je n’étais bon ni pour tyran ni pour esclave, et tel je suis demeuré. »
— Ibid. Livre 2, Chapitre 2 — 31 décembre 1811

•••

« Un souper servi dans la salle des Gardes, et où je mangeais sans contrainte, termina pour moi la première journée heureuse de ma vie. Le vrai bonheur coûte peu ; s’il est cher, il n’est pas d’une bonne espèce. »
— Ibid. Livre 2, Chapitre 2 — 31 décembre 1811

•••

« Notre vanité met trop d’importance au rôle que nous jouons dans le monde. Le bourgeois de Paris rit du bourgeois d’une petite ville ; le noble de cour se moque du noble de province ; l’homme connu dédaigne l’homme ignoré, sans songer que le temps fait également justice de leurs prétentions et qu’ils sont tous également ridicules ou indifférents aux yeux des générations qui se succèdent. »
— Ibid. Livre 2, Chapitre 2 — 31 décembre 1811

•••

« Toute notre vie se passe à errer autour de notre tombe ; nos diverses maladies sont des souffles qui nous approchent plus ou moins du port. Le premier mort que j’aie vu était un chanoine de Saint Malo ; il gisait expiré sur son lit, le visage distors par les dernières convulsions. La mort est belle, elle est notre amie : néanmoins, nous ne la reconnaissons pas, parce qu’elle se présente à nous masquée et que son masque nous épouvante. »
– Ibid. Livre 2, Chapitre 4

•••

« Notre enfance laisse quelque chose d’elle-même aux lieux embellis par elle, comme une fleur communique son parfum aux objets qu’elle a touchés. Je m’attendris encore aujourd’hui en songeant à la dispersion de mes premiers camarades et mes premiers maîtres. »
– Ibid. Livre 2, Chapitre 6

•••

« Plus semblable au reste des hommes, j’eusse été plus heureux : celui qui, sans m’ôter l’esprit, fût parvenu à tuer ce qu’on appelle mon talent, m’aurait traité en ami. »
– Ibid. Livre 2, Chapitre 8

•••

« Avez-vous entendu tomber l’empire ? Non : rien n’a troublé le repos de ces lieux. L’empire s’est abîmé pourtant ; l’immense ruine s’est écroulée dans ma vie, comme ces débris romains renversés dans le cours d’un ruisseau ignoré.
Mais à qui ne les compte pas, peu importent les événements : quelques années échappées des mains de l’Éternel feront justice de tous ces bruits par un silence sans fin. »
– Ibid. Livre 3, Chapitre 1 – juillet 1817

•••

« Le livre précédent fut écrit sous la tyrannie expirante de Bonaparte et à la lueur des derniers éclairs de sa gloire : je commence le livre actuel sous le règne de Louis XVIII. J’ai vu de près les rois, et mes illusions politiques se sont évanouies, comme ces chimères plus douces dont je continue le récit. Disons d’abord ce qui me fait reprendre la plume : le cœur humain est le jouet de tout, et l’on ne saurait prévoir quelle circonstance frivole cause ses joies et ses douleurs. Montaigne l’a remarqué : « Il ne faut point de cause, dit-il, pour agiter notre âme : une resverie sans cause et sans subject la régente et l’agite. »
– Ibid. Livre 3, Chapitre 1 – juillet 1817

•••

« A peine étais-je revenu de Brest à Combourg, qu’il se fit dans mon existence une révolution. L’enfant disparut et l’homme se montra avec ses joies qui passent et ses chagrins qui restent. »
– Ibid. Livre 3, Chapitre 5 – juillet 1817

•••

« Au sortir de ces rêves (d’enfant qui s’invente une vie glorieuse-NDLR), quand je me retrouvais un pauvre petit Breton obscur, sans gloire, sans beauté, sans talents, qui n’attirerait les regards de personne, qui passerait ignoré, qu’aucune femme n’aimerait jamais, le désespoir s’emparait de moi : je n’osais plus lever les yeux sur l’image brillante que j’avais attachée à mes pas. »
– Ibid. Livre 3, Chapitre 10 – juillet 1817

•••

« La terre et le ciel ne m’étaient plus rien ; j’oubliais surtout le dernier : mais si je ne lui adressais plus mes vœux, il écoutait la voix de ma secrète misère : car je souffrais, et les souffrances prient. »
– Ibid. Livre 3, Chapitre 11 – juillet 1817

•••

« Un caractère moral s’attache aux scènes de l’automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s’affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées. »
– Ibid. Livre 3, Chapitre 12 – juillet 1817

•••

« Lecteur que je ne connaîtrai jamais, rien n’est demeuré : il ne reste de moi que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m’a jugé. »
– Ibid. Livre 3, Chapitre 14 – juillet 1817

•••

« Combien rapidement et que de fois nous changeons d’existence et de chimère ! Des amis nous quittent, d’autres leur succèdent ; nos liaisons varient : il y a toujours un temps où nous ne possédions rien de ce que nous possédons, un temps où nous n’avons rien de ce que nous eûmes. L’homme n’a pas une seule et même vie ; il en a plusieurs mises bout à bout, et c’est sa misère.
Désormais sans compagnon, j’explorais l’arène qui vit mes châteaux de sable : campos ubi Troja fuit (Et les champs où fut Troie.- NDLR). Je marchais sur la plage désertée de la mer. Les grèves abandonnées du flux m’offraient l’image de ces espaces désolés que les illusions laissent autour de nous lorsqu’elles se retirent. »
– Ibid. Livre 3, Chapitre 16 – juillet 1817

•••

« A mesure que ces mémoires se remplissent de mes années écoulées, ils me représentent le globe inférieur d’un sablier constatant ce qu’il y a de poussière tombée de ma vie : quand tout le sable sera passé, je ne retournerais pas mon horloge de verre, Dieu m’en eût-il donné la puissance. »
– Ibid. Livre 4, Chapitre 10 – juin 1821

•••

« Passe maintenant, lecteur ; franchis le fleuve de sang qui sépare à jamais le vieux monde dont tu sors, du monde nouveau à l’entrée duquel tu mourras. »
– Ibid. Livre 5, Chapitre 7 – octobre 1821

•••

« On tirait des coups de fusil et de pistolet : on criait : Voici le boulanger, la boulangère et le petit mitron ! Pour oriflamme devant le fils de saint Louis, des hallebardes suisses élevaient en l’air deux têtes de gardes-du-corps, frisées et poudrées par un perruquier de Sèvres.
L’astronome Bailly déclara à Louis XVI, dans l’Hôtel-de-Ville, que le peuple hautain, respectueux et fidèle, venait de conquérir son roi, et le Roi de son côté, fort touché et fort content, déclara qu’il était venu à Paris de son plein gré : indignes faussetés de la violence et de la peur qui déshonoraient alors tous les partis et tous les hommes. Louis XVI n’était pas faux : il était faible. La faiblesse n’est pas la fausseté, mais elle en tient lieu et elle en remplit les fonctions ; le respect que doivent inspirer la vertu et le malheur du Roi saint et martyr rend tout jugement humain presque sacrilège. »
– Ibid. Livre 5, Chapitre 10 – octobre 1821

•••

Madame de Villette, charmante encore, perdit une fille de seize ans, plus charmante que sa mère, et pour laquelle le chevalier de Parny fit ces vers dignes de l’Anthologie :

Au ciel elle a rendu sa vie,
Et doucement s’est endormie
Sans murmurer contre ses lois ;
Ainsi le sourire s’efface,
Ainsi meurt sans laisser de trace
Le chant d’un oiseau dans les bois.
— Ibid. Livre 5, Chapitre 15

•••

Je croyais, de bonne foi, qu’un esprit religieux était paralysé d’un côté, qu’il y avait des vérités qui ne pouvaient arriver jusqu’à lui, tout supérieur qu’il pût être d’ailleurs. Ce benoît orgueil me faisait prendre le change ; je supposais dans l’esprit religieux cette absence d’une faculté, qui se trouve précisément dans l’esprit philosophique : l’intelligence courte croit tout voir, perce qu’elle reste les yeux ouverts ; l’intelligence supérieure consent à fermer les yeux, parce qu’elle aperçoit tout en dedans.
— Ibid. Livre 5, Chapitre 15

•••

Washington et Bonaparte sortirent du sein de la démocratie : nés tous deux de la liberté, le premier lui fut fidèle, le second la trahit.
— Ibid. Livre 6, Chapitre 8

•••

Toutes les âmes n’ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres ne portent pas également des moissons.
– Ibid. Livre 7, Chapitre 4

•••

Aujourd’hui, le bas-breton, le basque, le gaélique meurent de cabane en cabane, à mesure que meurent les chevriers et les laboureurs.

Dans la province anglaise de Cornouailles, la langue des indigènes s’éteignit vers 1676. Un pêcheur disait à des voyageurs : « Je ne connais guère que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce sont de vieilles gens comme moi, de soixante à quatre-vingts ans ; tout ce qui est jeune n’en sait plus mot. »

Des peuplades de l’Orénoque n’existent plus ; il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres, comme la grive d’Agrippine gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois, dira du haut d’un clocher en ruine, à des peuples étrangers, nos successeurs : « Agréez les accents d’une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin à tous ces discours; »

Soyez donc Bossuet, pour qu’en dernier résultat votre chef-d’œuvre survive dans la mémoire d’un oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les hommes !
– Ibid. Livre 7, Chapitre 10

•••

L’immobilité politique est impossible ; force est d’avancer avec l’intelligence humaine. Respectons la majesté du temps ; contemplons avec vénération les siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos pères ; toutefois n’essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n’ont plus rien de notre nature réelle, et si nous prétendions les saisir, ils s’évanouiraient. Le chapitre de Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle fit ouvrir, dit-on, vers l’an 1540, le tombeau de Charlemagne. On trouva l’empereur assis sur une chaise dorée, tenant dans ses mains de squelette le livre des Evangiles écrit en lettres d’or ; devant lui étaient posés son sceptre et son bouclier d’or ; il avait au côté sa Joyeuse engainée dans un fourreau d’or. Il était revêtu des habits impériaux. Sur sa tête, qu’une chaîne d’or forçait à rester droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que surmontait une couronne. On toucha le fantôme ; il tomba en poussière.
– Ibid. Livre 7, chapitre 11

•••

Chez moi l’homme public est inébranlable, l’homme privé est à la merci de quiconque se veut emparer de lui, et pour éviter une tracasserie d’une heure, je me rendrais esclave pendant un siècle.
— Ibid. Livre 9, chapitre 1

•••

Le talent est un don, une chose isolée ; il se peut rencontrer avec les autres facultés mentales, il peut en être séparé : Saint-Ange en fournissait la preuve ; il se tenait à quatre pour n’être pas bête, mais il ne pouvait s’en empêcher.
– Ibid. Livre 9, chapitre 2

•••

Les Conventionnels se piquaient d’être les plus bénins des hommes : bons pères, bons fils, bons maris, ils menaient promener les petits enfants ; ils leur servaient de nourrices ; ils pleuraient de tendresse à leurs simples jeux, ils prenaient doucement dans leurs bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le dada des charrettes qui conduisaient les victimes au supplice. Ils chantaient la nature, la paix, la pitié, la bienfaisance, la candeur, les vertus domestiques ; ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l’espèce humaine.
– Ibid. Livre 9, chapitre 2

•••

Les licences sociales manifestées au rajeunissement de la France, les libertés de 1789, ces libertés fantasques et déréglées d’un ordre des choses qui se détruit et qui n’est pas encore l’anarchie, se nivelaient déjà sous le sceptre populaire : on sentait l’approche d’une jeune tyrannie plébéienne, féconde, il est vrai, et remplie d’espérances, mais aussi bien autrement formidable que le despotisme caduc de l’ancienne royauté : car le peuple souverain étant partout, quand il devient tyran, le tyran est partout ; c’est la présence universelle d’un universel Tibère.
– Ibid. Livre 9, chapitre 3

•••

Madame Roland avait du caractère plutôt que du génie : le premier peut donner le second, le second ne peut donner le premier.
— Ibid. Livre 9, chapitre 6

•••

« Un grand clocher, une grande rivière et un grand seigneur, dit le proverbe, sont de mauvais voisins.»
— Ibid. Livre 9, chapitre 10

•••

Les vieillards d’autrefois étaient moins malheureux et moins isolés que ceux d’aujourd’hui : si, en demeurant sur la terre, ils avaient perdu leurs amis, peu de chose du reste avait changé autour d’eux ; étrangers à la jeunesse, ils ne l’étaient pas à la société. Maintenant, un traînard dans ce monde a non seulement vu mourir les hommes, mais vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu’il a connu. Il est d’une race différente de l’espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours.

Et pourtant, France du dix-neuvième siècle, apprenez à estimer cette vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille à votre tour et l’on vous accusera, comme on nous accusait, de tenir des idées surannées. Ce sont vos pères que vous avez vaincus ; ne les reniez pas, vous êtes sortis de leur sang. S’ils n’eussent été généreusement fidèles aux antiques mœurs, vous n’auriez pas puisé dans cette fidélité naïve l’énergie qui a fait votre gloire dans les mœurs nouvelles ; ce n’est, entre les deux France, qu’une transformation de vertu.
— Ibid. Livre 9, chapitre 10

•••

Dans le cœur humain, les plaisirs ne gardent pas entre eux les relations que les chagrins y conservent : les joies nouvelles ne font point printaner les anciennes joies, mais les douleurs récentes font reverdir les vieilles douleurs.
— Ibid. Livre 10, chapitre 3

•••

Que de fois on passe dans la vie à côté de ce qui en ferait le charme, comme le navigateur franchit les eaux d’une terre aimée du ciel, qu’il n’a manquée que d’un horizon et d’un jour de voile !
— Ibid. Livre 10, chapitre 5

•••

Souvent, au bord d’une fosse dans laquelle on descendait une bière avec des cordes,  j’ai entendu le râlement de ces cordes ; ensuite, j’ai ouï le bruit de la première pelletée de terre tombante sur la bière : à chaque nouvelle pelletée, le bruit creux diminuait ; la terre, en comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à la surface du cercueil.
— Ibid. Livre 11, chapitre 3

•••

Rien donc de plus vain que la gloire au-delà du tombeau, à moins qu’elle n’ait fait vivre l’amitié, qu’elle n’ait été utile à la vertu, secourable au malheur, et qu’il nous soit donné de jouir dans le ciel d’une idée consolante, généreuse, libératrice, laissée par nous sur la terre.
– Ibid. Livre 12, chapitre 1

•••

Plus l’oppresseur est vil, plus l’esclave est infâme.
— Ibid. Livre 12, chapitre 5

•••

Qui n’a éprouvé les sentiments et les regrets exprimés ici avec toute la douceur de la muse ? Qui ne s’est attendri au souvenir des jeux, des études, des amours de ses premières années ? Mais peut-on leur rendre la vie ? Les plaisirs de la jeunesse reproduits par la mémoire sont des ruines vues au flambeau.
— Ibid. Livre 12, chapitre 5

•••

x

Mirabeau

« Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands événements et à l’existence des repris de justice, des ravisseurs et des aventuriers, Mirabeau, tribun de l’aristocratie, député de la démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman d’Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Rets, du roué de la Régence et du sauvage de la Révolution ; il avait de plus du Mirabeau , famille florentine exilée, qui gardait quelque chose de ces palais armés et de ces grands factieux célébrés par Dante ; famille naturalisée française, où l’esprit républicain du moyen âge de l’Italie et l’esprit féodal de notre moyen âge se trouvaient réunis dans une succession d’hommes extraordinaires.
La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race, produisait une sorte de puissante figure du Jugement dernier de Michel-Ange, compatriote des Arrighetti . Les sillons creusés par la petite-vérole sur le visage de l’orateur, avaient plutôt l’air d’escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir moulé sa tête pour l’empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crinière en regardant le peuple, il l’arrêtait ; quand il levait sa patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de l’effroyable désordre d’une séance, je l’ai vu à la tribune, sombre, laid et immobile : il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans forme au centre de sa confusion.
Mirabeau tenait de son père et de son oncle qui, comme Saint-Simon, écrivaient à la diable des pages immortelles. On lui fournissait des discours pour la tribune : il en prenait ce que son esprit pouvait amalgamer à sa propre substance. S’il les adoptait en entier, il les débitait mal ; on s’apercevait qu’ils n’étaient pas de lui par des mots qu’il y mêlait d’aventure, et qui le révélaient. Il tirait son énergie de ses vices ; ces vices ne naissaient pas d’un tempérament frigide, ils portaient sur des passions profondes, brûlantes, orageuses. Le cynisme des moeurs ramène dans la société, en annihilant le sens moral, une sorte de barbares ; ces barbares de la civilisation, propres à détruire comme les Goths, n’ont pas la puissance de fonder comme eux : ceux-ci étaient les énormes enfants d’une nature vierge, ceux-là sont les avortons monstrueux d’une nature dépravée.
Deux fois j’ai rencontré Mirabeau à un banquet, une fois chez la nièce de Voltaire, la marquise de Villette, une autre fois au Palais-Royal, avec des députés de l’opposition que Chapelier m’avait fait connaître : Chapelier est allé à l’échafaud, dans le même tombereau que mon frère et M. de Malesherbes.
Mirabeau parla beaucoup, et surtout beaucoup de lui. Ce fils des lions, lion lui-même à tête de chimère, cet homme si positif dans les faits, était tout roman, tout poésie, tout enthousiasme par l’imagination et le langage ; on reconnaissait l’amant de Sophie, exalté dans ses sentiments et capable de sacrifice.  » Je la trouvai,  » dit-il  » cette femme adorable ;… je sus ce qu’était son âme, cette âme formée des mains de la nature dans un moment de magnificence.  »
Mirabeau m’enchanta de récits d’amour, de souhaits de retraite dont il bigarrait des discussions arides. Il m’intéressait encore par un autre endroit : comme moi, il avait été traité sévèrement par son père, lequel avait gardé, comme le mien, l’inflexible tradition de l’autorité paternelle absolue.
Le grand convive s’étendit sur la politique étrangère, et ne dit presque rien de la politique intérieure ; c’était pourtant ce qui l’occupait ; mais il laissa échapper quelques mots d’un souverain mépris contre ces hommes se proclamant supérieurs, en raison de l’indifférence qu’ils affectent pour les malheurs et les crimes. Mirabeau était né généreux, sensible à l’amitié, facile à pardonner les offenses. Malgré son immoralité, il n’avait pu fausser sa conscience ; il n’était corrompu que pour lui, son esprit droit et ferme ne faisait pas du meurtre une sublimité de l’intelligence. Il n’avait aucune admiration pour des abattoirs et des voiries.
Cependant, Mirabeau ne manquait pas d’orgueil, il se vantait outrageusement bien qu’il se fût constitué marchand de drap pour être élu par le tiers-état (l’ordre de la noblesse ayant eu l’honorable folie de le rejeter), il était épris de sa naissance : oiseau hagard, dont le nid fut entre quatre tourelles , dit son père. Il n’oubliait pas qu’il avait paru à la cour monté dans les carrosses et chassé avec le Roi. Il exigeait qu’on le qualifiât du titre de comte. Il tenait à ses couleurs, et couvrit ses gens de livrée quand tout le monde la quitta. Il citait à tout propos et hors de propos son parent, l’amiral de Colin. Le Moniteur l’ayant appelé Riquet :  » Savez-vous « , dit-il avec emportement au journaliste,  » qu’avec votre Riquet, vous avez désorienté l’Europe pendant trois jours ? «  Il répétait cette plaisanterie impudente et si connue :  » Dans une autre famille, mon frère le vicomte serait l’homme d’esprit et le mauvais sujet. Dans ma famille, c’est le sot et l’homme de bien. «  Des biographes attribuent ce mot au vicomte, se comparant avec humilité aux autres membres de la famille.
Le fond des sentiments de Mirabeau était monarchique. Il a prononcé ces belles paroles :  » J’ai voulu guérir les Français de la superstition de la monarchie et y substituer son culte. « . Dans une lettre, destinée à être mise sous les yeux de Louis XVI, il écrivait :  » Je ne voudrais pas avoir travaillé seulement à une vaste destruction. «  C’est cependant ce qui lui est arrivé : le ciel, pour nous punir de nos talents mal employés, nous donne le repentir de nos succès.
Mirabeau remuait l’opinion avec deux leviers : d’un côté, il prenait son point d’appui dans les masses dont il s’était constitué le défenseur en les méprisant ; de l’autre, quoique traître à son ordre, il en soutenait la sympathie par des affinités de caste et des intérêts communs. Cela n’arriverait pas au plébéien, champion des classes privilégiées ; il serait abandonné de son parti sans gagner l’aristocratie, de sa nature ingrate et ingagnable, quand on n’est pas né dans ses rangs. L’aristocratie ne peut d’ailleurs improviser un noble, puisque la noblesse est fille du temps.
Mirabeau a fait école. En s’affranchissant des liens moraux, on a rêvé qu’on se transformait en homme d’Etat. Ces imitations n’ont produit que de petits pervers : tel qui se flatte d’être corrompu et voleur n’est que débauché et fripon. Tel qui se croit vicieux n’est que vil ; tel qui se vante d’être criminel n’est qu’infâme.
Trop tôt pour lui trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la cour, et la cour l’acheta. Il mit en enjeu sa renommée devant une pension et une ambassade : Cromwell fut au moment de troquer son avenir contre un titre et l’ordre de la Jarretière. Malgré sa superbe, Mirabeau ne s’évaluait pas assez haut. Maintenant que l’abondance du numéraire et des places a élevé le prix des consciences, il n’y a pas de sautereau dont l’acquêt ne coûte des centaines de mille francs et les premiers honneurs de l’Etat. La tombe délia Mirabeau de ses promesses, et le mit à l’abri des périls que vraisemblablement il n’aurait pu vaincre : sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien ; sa mort l’a laissé en possession de sa force dans le mal.
En sortant de notre dîner on discutait des ennemis de Mirabeau. Je me trouvais à côté de lui et n’avais pas prononcé un mot. Il me regarda en face avec ses yeux d’orgueil, de vice et de génie, et, m’appliquant sa main sur l’épaule, il me dit :  » Ils ne me pardonneront jamais ma supériorité ! «  Je sens encore l’impression de cette main, comme si Satan m’eût touché de sa griffe de feu.
Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur le jeune muet eut-il un pressentiment de mes futuritions ? Pensa-t-il qu’il comparaîtrait un jour devant mes souvenirs ? J’étais destiné à devenir l’historien de hauts personnages : ils ont défilé devant moi, sans que je me sois appendu à leur manteau pour me faire traîner avec eux à la postérité.
Mirabeau a déjà subi la métamorphose qui s’opère parmi ceux dont la mémoire doit demeurer, porté du Panthéon à l’égout, et reporté de l’égout au Panthéon, il s’est élevé de toute la hauteur du temps qui lui sert aujourd’hui de piédestal. On ne voit plus le Mirabeau réel, mais le Mirabeau idéalisé le Mirabeau tel que le font les peintres, pour le rendre le symbole ou le mythe de l’époque qu’il représente : il devient ainsi plus faux et plus vrai. De tant de réputations, de tant d’acteurs, de tant d’événements, de tant de ruines, il ne restera que trois hommes, chacun d’eux attaché à chacune des trois grandes époques révolutionnaires, Mirabeau pour l’aristocratie, Robespierre pour la démocratie, Bonaparte pour le despotisme ; la monarchie restaurée n’a rien : la France a payé cher trois renommées que ne peut avouer la vertu. »
— Ibid. Livre 5, Chapitre 12 – novembre 1821

•••

Société – Aspect de Paris

« Lorsqu’avant la Révolution, je lisais l’histoire des troubles publics chez divers peuples, je ne concevais pas comment on avait pu vivre en ces temps-là ; je m’étonnais que Montaigne écrivît si gaillardement dans un château dont il ne pouvait faire le tour sans courir le risque d’être enlevé par des bandes de ligueurs ou de protestants.
La Révolution m’a fait comprendre cette possibilité d’existence. Les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. Dans une société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux génies, le choc du passé et de l’avenir, le mélange des moeurs anciennes et des moeurs nouvelles, forment une combinaison transitoire qui ne laisse pas un moment d’ennui. Les passions et les caractères en liberté, se montrent avec une énergie qu’ils n’ont point dans la cité bien réglée. L’infraction des lois, l’affranchissement des devoirs, des usages et des bienséances, les périls même ajoutent à l’intérêt de ce désordre. Le genre humain en vacances se promène dans la rue, débarrassé de ses pédagogues, rentré pour un moment dans l’état de nature, et ne recommençant à sentir la nécessité du frein social, que lorsqu’il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés par la licence. »
— Ibid. Livre 5, Chapitre 14 – décembre 1821

Naître, désirer, mourir. C’est donc tout ?
— In : Mémoires de ma vie, 1812 (écrit à l’âge de 40 ans)

Chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu’il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu’il parcourt et semble habiter un monde étranger.
— In : Voyage en Italie

L’amour ? Il est trompé, fugitif ou coupable.
— In: la Vie de Rancé

Il faut être économe de son mépris étant donné le grand nombre de nécessiteux.
[Cité par Jean d’Ormesson]

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s