CHAMBAZ Bernard

Depuis la fin de l’été 1992, tous les deux ans, je passe une petite semaine à traverser les Alpes en compagnie d’une dizaine de compères qui sont à la fois des copains de fortune et d’infortune, des camarades puisque nous partageons la même chambre et une espèce de fraternité, des amis si je m’en tiens à la vieille sentence grecque rappelée par Vernant : entre amis tout est commun.

L’amitié est aussi ce qui nous rend semblables et égaux, malgré les différences entre nous, plus ou moins grands et petits, gros et maigres, rapides et lents, jeunes et vieux. En fait, nous avons la même route à suivre, les mêmes cols à monter et à descendre, les vivres à partager – et il faudrait ajouter la différence entre le gourmand et le frugal –, nous avons à peu près le même nombre de coups de pédale à donner et les mêmes données climatiques à affronter. Somme toute, le même lot quotidien nous échoit, « et plus que tout, c’est la ressemblance de ceux qui sont semblables en vertu ». C’est le point de vue d’Aristote, et si l’on entend par vertu l’effort que nous faisons pour persévérer dans notre être, c’est bien vu.

L’égalité n’empêche pas une forme de rivalité ou d’émulation qui ne vise ni au mérite ni à la gloire, mais au plaisir et au jeu. Les cyclos savent ce que représente une demi-roue voire un pneu d’avance sur l’ami qui roule à votre côté. Sans vouloir en diminuer le prix, cette amitié est de l’ordre de l’accointance – ou des accointances, dirait Montaigne, au pluriel. Ce qui nous réunit, c’est d’abord le vélo, mais le lien va bien au-delà. Si l’on parle du temps qui passe et du temps qu’il fait, on se comprend plutôt bien sans forcément se parler, et la chose n’est pas sans intérêt quand la pente s’accentue. Notre amitié se renforce d’année en année, en l’occurrence de deux ans en deux. Elle a donc un caractère cyclique. Elle tient à un gros paquetage en commun de souvenirs, d’expériences, et de valeurs dans le sens où ça vaut le coup de se crever la patate.

Ce n’est ni la ressemblance ni la différence qui fonde l’amitié. Ce n’est pas forcément le don, plutôt le partage, autant social que moral, une forme de dialogue qui se noue avec une acuité particulière sur la route. Quant à la fraternité, elle en est la pointe extrême, et elle prend un accent bouleversant dans La Légende des cycles de Jean-Noël Blanc.
— Bernard CHAMBAZ, Petite philosophie du vélo, 2014, Champs essais,