CÉSAIRE Aimé

« Je me sens très francophile, mais je sais que je suis un nègre. Et ma devise est : « Liberté – Egalité – Identité – Fraternité ». Parce que la reconnaissance de l’identité est la condition de la fraternité.»

Une effigie d’Aimé CÉSAIRE sur un compteur électrique, rue Saint Jacques à Paris.

N’y eût-il dans le désert
qu’une seule goutte d’eau qui rêve tout bas,
dans le désert n’y eût-il
qu’une graine volante qui rêve tout haut,
c’est assez,
rouillure des armes, fissure des pierres,
vrac des ténèbres
désert, désert, j’endure ton défi
blanc à remplir sur la carte voyageuse du pollen.

— Ferrements et autres poèmes, Éditions du Seuil, 1960, Point Poésie, 2008

« J’habite une blessure sacrée »

[Extrait de : Calendrier lagunaire]

J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cent ans
j’habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
j’habite du basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la calleuse à toute allure
et brûle toutes les mosquées
je m’accomode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
-c’est bien pire qu’un enfer-
j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie

tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre pour poussières
de mondes égarés
ayant craché volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué – la louve de ces nuages-
j’habite l’auréole des cétacés
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poulpes
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

frères n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute
ou me déployant en porona
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant

la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots

——–

Moi, laminaire – Aimé Césaire (1982)

Article de Tirthankar Chanda – 18/07/2007

Le poète se définit dès le titre, se comparant aux laminaires qui sont de longues algues accrochées aux roches sous-marines des Iles Caraïbes. Ces algues battues par les flots sont le symbole d’une identité déterminée par la mer, par le vent, mais aussi par cette impossibilité d’enracinement qui sonne comme un échec pour Césaire : on sait combien la négritude fut, pour lui, le moyen de se rattacher à un passé, à une tradition pour mieux imaginer ce Nègre nouveau auquel il aspire pour lui-même et pour son peuple.

Les limites de la négritude ont peut-être été atteintes car celle-ci n’a pas su fermer la blessure de la déportation, ni étancher la soif du renouveau. Seule la poésie, mémoire de la langue mise en valeur dans ce recueil consacré à la valence et à la poétique des mots, peut-elle encore faire barrage contre le désastre et la «torpeur de l’histoire»

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