CASSIRER Ernst

Ernst Cassirer, né le 28 juillet 1874 à Breslau, en Silésie (aujourd’hui Wrocław, Pologne), et mort le 13 avril 1945 à New York est un philosophe allemand, naturalisé suédois, représentant d’une variété de néo-kantisme, courant fondé par Paul Natorp et Hermann Cohen, développé dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’école de Marbourg.

De la bibliothèque Warburg aux « formes symboliques »

(Source Wikipedia)

À l’Université de Hambourg, Cassirer trouve des ressources extraordinaires dans la Bibliothèque des Sciences Culturelles (Kulturwissenschaftliche Bibliothek Warburg, transférée à Londres en 1933), fondée par Aby Warburg. Historien de l’art génial, Warburg avait rassemblé plus de soixante mille précieux documents sur les cultes anciens, les rituels, les mythes, la magie et l’art, qu’il concevait à partir de formes archétypiques de l’âme humaine et de ses émotions. L’art de la Renaissance, dont Warburg était un spécialiste, pouvait ainsi apparaître à Hambourg comme l’expression la plus achevée de certains invariants de la culture.

C’est dans la Théorie des formes symboliques, élaborée et publiée dans les années 1920, que Cassirer développe une tentative originale pour unifier les modes de pensée scientifique et non-scientifique. Grâce à l’exploration des « formes symboliques », sortes d’invariants de la culture humaine, le philosophe espère réunir la science et les autres productions culturelles de l’esprit dans une même vision philosophique. Des formes plus primitives de la représentation du monde sont à l’origine de formes culturelles plus élevées et plus sophistiquées. Ainsi, la religion et l’art se développent à partir du mythe, et le langage scientifique à partir du langage naturel. Ces positions sont incompatibles avec le néo-kantisme et conduisent Cassirer à s’intéresser davantage à la période du romantisme et de l’idéalisme allemands.

Le symbole est à la base de sa philosophie de la culture. L’esprit humain produit des symboles, qui créent un « monde » signifiant et proprement humain. Lorsque l’esprit humain est incapable de tenir à distance le symbole, celui-ci redevient mythe et lui fait perdre ses repères. Cette philosophie vise à unifier les différents aspects de l’esprit humain en définissant l’homme, à la suite de Wilhelm von Humboldt, comme un animal symbolique. Pour lui, l’esprit humain se développe par symbolisation toujours plus précise et sophistiquée. Il jeta les bases de sa philosophie dans un article de 1910, Forme et fonction, qu’il reprit et étoffa dans Philosophie des formes symboliques. Le symbole produit par l’esprit permet à l’être humain de toujours mieux connaître le monde qui l’entoure. Cette symbolisation part de la perception brute telle qu’elle est donnée par les sens, pour ensuite la structurer au moyen de concepts et idées toujours plus exactes. Ainsi, pour Cassirer, la science moderne constitue l’aboutissement du développement de l’esprit humain, tel que l’histoire de la connaissance et de la pensée le montrent. Pour lui, sans que cela soit explicitement exprimé, la science est le mode supérieur de connaissance.

La controverse de Davos

En 1929, il participe au deuxième cours universitaire de Davos (Suisse), resté célèbre de par la confrontation avec Heidegger. Celui-ci veut fonder une « analytique existentielle du Dasein » et procède entre autres à une relecture radicale de Kant — en s’appuyant en particulier sur la première édition de la Critique de la Raison Pure où il voit une affirmation de la finitude de l’homme. Heidegger prend pour cible l’interprétation néo-kantienne de Kant en l’accusant d’oublier la question ontologique. Cassirer fait appel à la tradition kantienne pour demander comment le sujet construit ses représentations, et comment ces représentations peuvent être déclarées valides. Il définit la possibilité de vérités objectives, nécessaires et éternelles, par lesquelles le sujet rationnel échappe à la finitude. Ces vérités sont accessibles à travers l’expérience morale ou la recherche mathématique.

Malgré leur désaccord, Cassirer et Heidegger entretiendront des relations cordiales jusqu’à la loi d’avril 1933 qui démet les professeurs non aryens de leur charge, et l’émigration de Cassirer en Suède.

Cassirer veut rendre compte des productions de la raison en intégrant les avancées scientifiques les plus modernes de la physique nucléaire, de la linguistique, de l’analyse des mythes, etc. Qu’y a-t-il de commun entre ces différentes activités ? Comment rendre compte de l’histoire de l’esprit humain ? Quelle définition de l’homme peut-on en tirer ? En philosophe rationaliste, Cassirer tente d’élargir le cadre kantien classique (des « catégories » fondant des « représentations ») à toutes les activités de l’esprit humain.

La culture, processus de libération de l’esprit

Cassirer a tenté de renouveler la critique kantienne en l’élargissant à la culture. Il veut comprendre l’esprit humain à travers ses productions culturelles objectives, et pas seulement à travers ses perceptions ou ses représentations. L’homme entretient avec autrui et son environnement un rapport de symbolisation, qui lui offre une meilleure compréhension du monde et de soi, une plus grande efficacité dans l’action, et une distance à l’égard de ses propres représentations ou émotions.

En philosophe rationaliste, il veut décrire comment l’homme accède aux représentations objectives, dont la science moderne est selon lui l’expression la plus haute. Le fil directeur de ce travail de longue haleine est l’exploration des « formes symboliques », dans lesquelles Cassirer englobe toutes les formes mythiques, linguistiques, artistiques ou scientifiques de la culture. L’homme ne naît pas avec des représentations, mais les construit. Son histoire tant individuelle que collective correspond à un passage des formes symboliques primitives aux formes symboliques supérieures. L’homme a par conséquent les représentations qu’il mérite : Cassirer conserve l’idée de progrès de la raison, de l’individu et du corps social. La culture est un processus historique de construction et de libération de soi.

La « personnalité libre » (die „freie Persönlichkeit“) est le but de la culture. C’est en effet à travers leur appropriation par les individus que les biens culturels peuvent devenir vivants, et sont susceptibles de progrès. Cassirer voit dans la libération de l’individu par la culture un but légitime, la culture ayant dès lors le sens d’une éducation de l’homme. C’est dans cette perspective qu’il déclare que sa propre philosophie présente un « intérêt pratique », et pas seulement théorique. Par ailleurs, la reconnaissance de formes culturelles différentes des nôtres ne procède pas chez Cassirer d’un principe de relativité (appelé aujourd’hui relativisme culturel) mais apparaît comme le résultat d’une reconnaissance plus fondamentale, accordée à la libération de soi de l’esprit humain à travers les processus culturels.

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