CARRÈRE Emmanuel

A la sortie du film tiré du Journal d’Anne Franck, on demande à Billy Wilder ce qu’il en a pensé : « Très beau, dit-il, la mine grave. Vraiment très beau… Très émouvant. (Un temps). Mais tout de même, on aimerait connaître le point de vue de l’adversaire.»
Le Royaume, Ed. P.O.L., 2014, p. 98

Une richesse, donc un malheur : c’est ce que semble dire Jésus dans les Béatitudes qui sont le cœur de son enseignement. Je ne suis plus si sûr de la vérité des Béatitudes. Je ne vois plus à quoi rime cette inversion systématique de tout. Se convaincre, quand on est au fond du trou, que c’est la meilleure chose qui peut nous arriver, à la rigueur : c’est peut-être faux mais ça aide. Croire dès qu’on est un peu heureux qu’en réalité ça va très mal, que c’est très mal, je ne vois en revanche, pas l’intérêt. Je préfère le Yi-King, qui dit quelque chose d’à la fois très voisin et très différent. En substance, c’est pourquoi il ne faut pas trop pavoiser quand on tire un hexagramme favorable : si on est au sommet, on va forcément redescendre, et si on est en bas, on va probablement remonter. Si on a fait l’ascension par l’adret, on fera la descente par l’ubac. La nuit succède au jour, le jour à la nuit, les bons cycles aux mauvais, et les mauvais aux bons. C’est tout simplement vrai, pas empoissé de morale, dirait Nietzsche. Ça dit que quand on va bien il est sage de s’attendre au malheur, et vice-versa, pas que c’est mal d’être heureux et bien d’être malheureux.
Op.cit., pp. 137-138

« Quand l’élève est prêt, le maître survient » : adage connu dans le milieu des arts martiaux. Il faut croire que les élèves étaient bien préparés car ils ont immédiatement reconnu en Paul (Paul de Tarse, dit Saint Paul – NDLR) le maître qu’ils attendaient.
— Op. cit. p. 185

Grecs et Romains croyaient les dieux immortels, pas les hommes. « Je n’existais pas. J’ai existé. Je n’existe plus. Quelle importance ?», lit-on sur une tombe romaine.
— Op. cit. p. 238

Les Romains, je l’ai déjà dit, étaient fiers de leur tolérance. Ils n’avaient rien contre les dieux des autres. Ils étaient prêts à les essayer comme on goûte de la cuisine exotique et, s’ils leur plaisaient, à les adopter. Il ne leur serait pas venu à l’idée de les décréter «faux» — au pire, un peu rustiques et provinciaux, et de toute façon l’équivalent des leurs sous d’autres noms. Qu’il existe des centaines de langues, donc des centaines de mots, pour appeler un chêne n’empêche pas qu’un chêne soit partout un chêne. Tout le monde, pensaient de bonne foi les Romains, pouvait s’accorder sur l’idée que Yahvé était le nom juif de Jupiter comme Jupiter était le nom de Zeus.
Tout le monde, mais pas les Juifs. En tout cas pas les Juifs de Judée. Ceux de la diaspora, c’était autre chose : ils parlaient le grec, lisaient leurs écritures en grec, se mélangeaient avec les Grecs, on n’avait pas de problèmes avec eux. Mais les Juifs de Judée pensaient que leur dieu seul était le vrai, et ceux des autres des idoles qu’il était mal et bête d’adorer. Cette superstitio-là était inconcevable pour les Romains. Ils s’en seraient émus si les Juifs avaient eu le pouvoir de l’imposer. Comme ils ne l’avaient pas, l’Empire a longtemps toléré leur intolérance et, somme toute, fait preuve de tact à leur égard. Tout comme les Egyptiens avaient le droit, si ça leur chantait, de se marier entre frère et sœur, les Juifs avaient celui d’user, à la place des pièces romaines à l’effigie de César, d’une monnaie à eux ne représentant pas de figure humaine.
— Op. Cit. pp. 312-313

Le trait le plus saisissant de ces récits, c’est que d’abord on ne le [Jésus, NDLR] reconnaît pas. Au cimetière, c’est le jardinier. Sur la route, un voyageur. Sur la plage, un passant qui demande aux pêcheurs : « Ça mord ?». Ce n’est pas lui et c’est, étrangement, à cela qu’on le reconnaît. C’est ce qu’on a toujours voulu voir, entendre, toucher, mais pas comme on s’attendait à le voir, à l’entendre, à le toucher. C’est tout le monde, ce n’est personne. C’est le premier venu, c’est le dernier des gueux. Celui dont il disait, et ils ont dû se le rappeler : « J’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger. J’avais soif et vous ne m’avez pas donné à boire. J’étais en prison et vous ne m’avez pas visité.» [voir Extraits de la Bible] Peut-être se sont-ils rappelé aussi cette formule fulgurante, qui n’a pas été conservée par les évangiles mais par un apocryphe : « Fends le bois : je suis là. Soulève la pierre : tu me trouveras dessous. Regarde ton frère : tu vois ton dieu.»
Si c’était pour cela que personne n’a décrit son visage ?
— Op. Cit. (L’enquête – Judée – 58-60), p. 351

Je me doute que quand paraîtra ce livre on me demandera : « Mais alors, finalement vous êtes chrétien ou non ?». Comme il y a bientôt trente ans : « Mais alors, finalement, la moustache, il l’avait ou non ?». Je pourrais finasser, dire que si je me suis échiné à écrire ce livre c’est pour ne pas répondre à cette question. Pour la laisser ouverte, y renvoyer chacun. Ce serait bien mon genre. Mais je préfère répondre.
Non.
Non, je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu’un homme soit revenu d’entre les morts. Seulement qu’on puisse le croire, et de l’avoir cru moi-même, cela m’intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse — je ne sais pas quel verbe convient le mieux. J’écris ce livre pour ne pas me figurer que j’en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et que moi-même quand je le croyais. J’écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens.
— Op. Cit. p. 354

Ce texte (L’évangile selon St Luc – NDLR) qu’autrefois j’ai approché en croyant, je l’approche maintenant en agnostique. Je voulais autrefois m’imprégner d’une vérité, la Vérité, je cherche maintenant à démonter les rouages d’une œuvre littéraire. Pascal dirait qu’autrefois dogmatique je suis devenu pyrrhonien. Il ajoute avec justesse qu’on ne peut sur ce sujet rester neutre. C’est comme les gens qui se déclarent apolitiques : cela veut simplement dire qu’ils sont de droite.
(…) Je ne veux pas me faire plus bête ni plus malin que je ne suis. Tandis que je me livrais à cette lecture de petit malin, quelque chose en moi gardait conscience qu’il n’y a pas de meilleure façon de passer à côté de l’Évangile, et qu’une des choses les plus constantes et les plus claires qu’y dit Jésus, c’est que le Royaume est fermé aux riches et aux intelligents. Au cas où je l’aurais oublié, je retrouvais Hervé pour déjeuner et pour dîner. (…) Chaque fois que, parlant de mon travail, je versais dans l’ironie et dans le scepticisme, je pouvais compter sur lui pour me dire, par exemple :
« Tu dis que tu ne crois pas à la résurrection. Mais tu n’as aucune idée de ce que cela signifie, la résurrection. Et puis, en posant d’entrée cette incroyance, en en faisant un savoir et une supériorité sur les gens dont tu parles, tu t’interdis tout accès à ce qu’ils étaient et croyaient. Méfie-toi de ce savoir-là. Ne commence pas par te dire que tu en sais plus qu’eux. Efforce-toi d’apprendre auprès d’eux au lieu de leur faire la leçon. Ça n’a rien à voir avec la contrainte mentale consistant à essayer de croire quelque chose que tu ne crois pas. Ouvre-toi au mystère, au lieu de l’écarter a priori.»
— Op. Cit. pp. 405-408

L’essentiel, répétait Paul sans se lasser, c’est de croire à la résurrection du Christ : le reste est donné par surcroît. Non, répond Jacques — ou Luc quand il fait parler Jacques : l’essentiel c’est d’être compatissant, de secourir les pauvres, de ne pas se hausser du col, et quelqu’un qui fait tout cela sans croire à la résurrection du Christ sera toujours mille fois plus près de lui que quelqu’un qui y croit et qui reste les bras croisés en se gargarisant de la Largeur, de la Hauteur, de la Longueur et de la Profondeur. Le Royaume est aux bons Samaritains, aux putes aimantes, aux fils prodigues, pas aux maîtres à penser ni aux hommes qui se croient au-dessus de tout le monde — ou au-dessous mais c’est pareil, comme l’illustre cette histoire juive que je ne résiste pas au plaisir de raconter. Ce sont deux rabbins qui vont à New-York pour un congrès de rabbins. A l’aéroport, ils décident de prendre le même taxi et dans le taxi ils font assaut d’humilité. Le premier dit : « C’est vrai, j’ai un peu étudié le Talmud, mais comparée à la vôtre ma science est bien chétive. — Bien chétive, dit le second, vous plaisantez, c’est moi qui comparé à vous ne fais pas le poids. — Mais non, reprend le premier, comparé à vous je ne suis qu’un moins que rien. — Un moins que rien ? C’est moi le moins que rien…». Et ainsi de suite jusqu’à ce que le chauffeur se retourne et dise : « Ça fait dix minutes que je vous écoute, deux grands rabbins qui prétendent être des moins que rien, mais si vous êtes des moins que rien, je suis quoi, moi ? Un moins que moins que rien !». Alors les deux rabbins le regardent, se regardent entre eux et disent : Non, mais il se prend pour qui celui-là ?».
Je vois Luc comme ce chauffeur de taxi, et Paul comme ces rabbins.
— Op. cit. pp. 464-465

Les Romains, je l’ai déjà dit, opposaient la religio à la superstitio, les rites qui relient les hommes aux croyances qui les séparent. Ces rites étaient formalistes, contractuels, pauvres de sens et d’affect, mais là résidait justement leur vertu. Pensons à nous, Occidentaux du XXIe siècle. La démocratie laïque est notre religio. Nous ne lui demandons pas d’être exaltante ni de combler nos aspirations les plus intimes, seulement de fournir un cadre où puisse se déployer la liberté de chacun. Instruits par l’expérience, nous redoutons par-dessus tout ceux qui prétendent connaître la formule du bonheur, ou de la justice, ou de l’accomplissement de l’homme, et la lui imposer. La superstitio qui veut notre mort, ç’a été le communisme, aujourd’hui c’est l’islamisme.
— Op. cit. p. 475

Un sage indien parle du samsara et du nirvana. Le samsara, c’est le monde fait de changements, de désirs et de tourments dans lequel nous vivons. Le nirvana, celui auquel accède l’éveillé : délivrance, béatitude. Mais, dit le sage indien, « celui qui fait une différence entre le samsara et le nirvana, c’est qu’il est dans le samsara. Celui qui n’en fait plus, il est dans le nirvana».
Le Royaume, je crois c’est pareil.
— Op. cit. p. 597

Ce qui est arrivé au christianisme avec la conversion de Constantin, c’est que la phrase de l’apologiste Tertullien : « On ne naît pas chrétien, on le devient » a cessé d’être vraie. La secte est devenue une église.
(…) Cette Église est vieille à présent. Son passé est chargé. Les arguments ne manquent pas pour lui reprocher d’avoir trahi le message du rabbi Jésus de Nazareth, le plus subversif qui ait jamais existé sur terre. mais lui reprocher cela, n’est-ce pas lui reprocher d’avoir vécu ?
Le christianisme était un organisme vivant. Sa croissance en a fait quelque chose d’absolument imprévisible, et c’est normal : qui voudrait qu’un enfant, si merveilleux soit-il, ne change pas ? Un enfant qui reste un enfant, c’est un enfant mort, ou au mieux un retardé. Jésus était la petite enfance de cet organisme, Paul et l’Église des premiers siècles son adolescence rebelle et passionnée. Avec la conversion de Constantin commence la longue histoire de la chrétienté en Occident, soit une vie adulte et une carrière professionnelle faite de lourdes responsabilités, de grandes réussites, de pouvoirs immenses, de compromissions et de fautes qui font honte. Les Lumières et la modernité sonnent l’heure de la retraite. L’Église n’est plus aux affaires, elle a de toute évidence fait son temps et il est difficile de dire si son grand âge, dont nous sommes les témoins assez indifférents, tend plutôt au gâtisme hargneux ou à la sagesse lumineuse qu’on se souhaite, moi en tout cas, quand on pense à sa propre vieillesse.
— Op. cit. pp. 613-614

Un sutra bouddhiste qu’Hervé m’a fait connaître (…) :  L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité.»
— Op. cit. p. 617

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