BRUCKNER Pascal

[né en 1948]

L’économie, science de l’incertitude, devrait enseigner à ses étudiants la parole oraculaire ; l’art de ne dire ni oui ni non, de ne rien préciser, de ne rien démentir, de noyer chaque proposition dans un flou salvateur. Quel aveu dans ce mot d’Alan Greenspan à des journalistes : « Si vous avez compris ce que je viens de dire, c’est que je me suis mal exprimé !».
— Misère de la prospérité, p.31, Grasset et Fasquelle, 2002

Nous voici submergés sous des réquisitions abstraites : se moderniser, se libéraliser, s’arracher aux habitudes, à la routine pour être les mieux placés dans la course. Autant d’ordres que la « mondialisation » nous impose au prix de grandes souffrances. S’il fallait la caractériser d’un mot nous dirions : similitude de condition sans communauté de destin.
— Ibid. p. 36

Le système économique « est de nouveau menacé par un conflit d’intérêts d’une violence extrême. On peut aller jusqu’à dire que la logique du marché mondial, telle qu’elle s’exerce aujourd’hui, nous condamne à un conflit entre les intérêts du capital et ceux du travail.» Ce n’est pas un illuminé gauchiste qui écrit ces lignes, C’est Jean-Marie Messier. (J6m.com, L. de poche, 2001, p. 153)
— Ibid.. p. 41

Le maximalisme va de pair avec le fatalisme : si nous sommes étranglés dans une cage d’acier, il n’y a plus rien à faire sauf nous réfugier dans la montée aux extrêmes, dans l’intempérance verbale. On cesse de penser quand on veut se soustraire aux contraintes du langage, disait Nietzsche.
— Ibid. p. 47

L’antiaméricanisme, cette maladie infantile d’une Europe en voie d’élaboration et d’une Amérique latine qui n’a pas construit son unité, cessera du jour où l’on ne demandera plus leur avis ou leur permission sur tout aux Etats-Unis, où l’on fera éventuellement sans eux dans les grandes affaires du monde. Bref, du jour où l’on ne verra plus leurs particularités économiques comme des contraintes mais comme des contrastes.
— Ibid. pp. 106-107

L’éternel règlement de comptes : Dans ce jeu de qui perd gagne, l’extrême-gauche, quand elle n’oscille pas entre ressassement et ressentiment, fait preuve d’une grandeur paradoxale. Même si son discours est, la plupart du temps, incantatoire, ses propositions maximalistes, ses pratiques sectaires voire totalitaires, elle joue un rôle incontestable d’aiguillon, relance l’exigence d’émancipation sous forme de nouveaux droits, de nouvelles pratiques de vie. Sa force, et son vertige, est de parier en permanence en faveur du possible au détriment du réel.
— Ibid. p. 123

Quelle tristesse pourtant que d’être soi, de coïncider avec son être ! Alors que la beauté de l’existence, c’est de s’échapper, de s’ouvrir à la multitude des destins possibles que nous portons en nous-mêmes. Plutôt que d’être quelqu’un, pourquoi ne pas vouloir être plusieurs ? Se connaître n’est utile que pour mieux s’oublier, n’être plus encombré de soi, se rendre disponible à la splendeur du monde. Faut-il rappeler cette évidence que la richesse d’une personne est celle des rapports qu’elle entretient avec les autres, de cette aptitude à tisser des liens de toutes sortes par l’offrande, la ferveur, la réciprocité ? […] C’est la tension qui est fécondante, non le monopole d’un seul terme qui s’érige en dogme.
— Ibid. pp. 174-175

Dans notre jugement sur l’époque, nous devons nous faire les défenseurs d’une double tradition : être les artisans du divorce autant que les artisans de la réconciliation, ne pas mettre fin à cette dissonance. Nous pouvons d’un même mouvement dire notre admiration pour la modernité capitaliste et notre déception, déclarer légitimes le consentement autant que la trahison. Jusque dans le sacrilège, il faut garder un semblant de gratitude vis-à-vis des valeurs qu’on pourfend ; jusque dans la délectation, il faut conserver une vigilance critique. Requis d’adopter une attitude contradictoire, nous devons cultiver la voie d’une affiliation attentive, à égale distance du nihilisme suicidaire et de l’autocélébration. La cupidité des uns, le dénuement des autres, les divergences d’intérêts, l’indifférence des puissants aux malheurs des déshérités nous contraignent de stigmatiser là où nous voudrions encenser. Mais au nom de ces inquiétudes légitimes, nous ne pouvons pas plus nous recroqueviller dans le défaitisme frivole, la complaisance à l’imprécation. Nous ne cessons de balancer entre réticence et allégresse : cet embarras, il faut le transformer en principe de conquête. A ne pas se cicatriser, notre inconfort garde, à tout instant, une chance de lucidité. « Si la hardiesse de tes entreprises m’en dérobe parfois l’atrocité, je suis toujours également confondu, soit que tes forfaits me glacent d’horreur, soit que tes vertus me transportent d’admiration (Diderot, Discours sur Raynal, 1781).
Paradoxe des pays démocratiques : sembler plus déréglés, plus injustes que les autres, guettés par le crime, la solitude, la drogue, alors que les nations oppressives, de par leur silence, paraissent harmonieuses. Car nos sociétés sont malades, à l’évidence ; mais leur force, c’est d’en être conscientes et de le dire, d’exhiber leurs plaies en public, de se flageller sans trêve. Cette attitude les sauve, les protège de la vraie faute qui est l’ignorance de son mal. En d’autres termes, être barbare, c’est se croire civilisé, rejeter les autres dans le néant. Alors qu’être civilisé, c’est se savoir barbare, connaître la fragilité des barrières qui nous séparent de notre propre ignominie et que le même monde porte en lui la possibilité de l’infamie et du sublime.

— Ibid.[Excipit], p.246

« Fécondité de l’inattendu »
— Un bon fils, Grasset, 2014, p. 114

« Telle est la logique de la transmission indirecte : tout éducateur, enseignant, chef d’État adresse en permanence deux discours contradictoires. Il y a ce que sa bouche profère, et ce que son corps suggère. Quand le second contredit le premier, naît un trouble chez l’enfant, l’élève et le citoyen. La brutalité, le mépris ou la peur qui transpirent d’une certaine gestuelle annulent le sens des propos tenus.»
— Ibid., p. 115

« J’abusais de ces amours inachevées de jeunesse où l’on oscille entre l’humilité et le mépris et il restait en moi quelque chose de la vilénie de ces petits garçons incapables de s’amuser sans maltraiter un être. Adolescent, on voit l’amour comme un processus de domestication de la nouveauté ; on ne sait pas qu’aimer, c’est apprendre à laisser l’autre se détacher de soi, s’épanouir dans la bonne distance.»
— Ibid., p. 126

« Sartre était mon héros (…), celui qui nous avait enseigné, entre autre choses magnifiques, à « faire quelque chose de ce que les autres ont fait de nous.»
— Ibid., p. 152

 

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