BRANCA Sonia

Déconstruire le français commun ?

En 2019, Maria Candéa et Laélia Véron ont fait paraître un livre intitulé Le Français est à nous ! Il y a dans le titre une force de conviction, un optimisme communicatif en rupture avec les déplorations habituelles sur l’avenir menacé du français qui ont participé sûrement à son succès. Le sous-titre précise que ce cours de français est un manuel « d’émancipation ».

1. LE REFUS DES NORMES AU XXIe SIÈCLE

Dans Le Français est à nous ! , la langue est considérée comme n’ayant aucune logique propre qui s’impose aux locuteurs. C’est un outil imparfait que l’on peut modifier à sa guise. L’urgence est de l’améliorer. Pas la peine donc « d’apprendre » un français d’une qualité érigée en mythe. On doit au contraire le libérer des traces du passé. Cette position rappelle celle de Roland Barthes qui protestait dans les années 70 contre le conservatisme arbitraire du langage académique :
« Il faut écrire un certain idiome sacré, apparenté à la langue française, comme on a écrit le hiéroglyphique, le sanskrit ou le latin médiéval » (Barthes 1966).
L’abolition de la domination linguistique rejoint la lutte contre l’oppression politique. Le lien entre liberté linguistique et liberté politique est d’ailleurs très explicite dans le vers célèbre de Victor Hugo : « Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire ». La lutte de Maria Candéa et Laélia Veiron est plus radicale puisqu’elle touche la grammaire. « Paix à la syntaxe », écrivait Victor Hugo dans le même poème, tandis que les deux linguistes, considèrent qu’il n’y a pas de système linguistique. Le français n’est qu’un « ensemble de pratiques linguistiques d’une extrême hétérogénéité » (p.15) et si l’enthousiasme des locuteurs est suffisant, les nouveaux usages triompheront des vieux interdits.

Du passé faisons table rase

Cette position conduit à intervenir dans les cas où s’observent des conflits de normes. Les variantes des « classes dominantes » leur donnent un privilège arbitraire sur les couches dominées. Le fonctionnement de la langue étant réduit à des dispositifs de distinction, les modifications demandées participent du combat pour davantage de justice sociale.
L’héritage est aliénant : La révolution « chez » les prépositions
La lutte contre l’élitisme concerne jusqu’aux secteurs grammaticaux. L’exemple suivant dénonce l’effet méprisant de la formule « aller aux putes » (au lieu de « chez les putes ») employée par des partisans de la prostitution. Selon les auteures, l’usage de la préposition « aux » est humiliant :
La règle implicite serait donc : « on va chez le docteur et on va aux putes. » « Chez » pour un métier reconnu, « aux » pour les prostituées ? Ce double emploi montre, de manière condensée, que dire « chez » témoignerait un respect vis-à-vis de la personne désignée, tandis qu’employer « à », « au », « aux » vise au contraire à chosifier la personne « aller au supermarché, à la plage et aux putes ». Est-ce-à-dire que les personnes qui vendent leur corps ne mériteraient pas le respect marqué par la grammaire qu’on accorderait à tout autre être humain ? (Candéa et Veiron p. 57)
La répartition standard distingue les noms de personne  chez moi = ‛à la maison’ d’avec les noms de lieux et d’institutions qui sont introduits par à : « aller à l’université, à Paris, à Auchan ». L’analyse proposée remonte à l’étymologie de chez = casa. Au nom de l’étymologie, il vaudrait mieux dire « au coiffeur » puisque les coiffeurs ne coiffent plus (ou pas) chez eux.
«  Il paraît bien plus logique et clair de dire « je vais au coiffeur » dans sa boutique et pas chez lui ».
Le sens « premier » devant s’appliquer, les auteures concluent que le maintien de l’usage de chez + nom de métier est un abus de langage, utilisé par les classes dominantes comme signe de distinction sociale, et qui permet en outre de marquer par contraste un mépris insupportable à l’égard des prostituées.
Est minorée la leçon de Meillet sur le passage d’un mot autonome (ici le substantif latin casa = ‘maison’) au fonctionnement grammatical de la préposition chez. La grammaticalisation a opéré par élargissement des emplois du sens concret à une localisation abstraite comme lorsqu’on dit « Chez les Russes, le kéfir est une boisson » ; « chez les Romains, le petit déjeuner est frugal ». « Il travaille chez Carrefour », « il est riche de chez riche », etc.
Quant à l’effet dédaigneux relevé à raison, les auteures attribuent à la préposition ce qui vient pour l’essentiel du complément, un désignant vulgaire et péjoratif. Y a-t-il moins de mépris  lorsqu’on écrit « Aller chez les putes », attesté dans de nombreux exemples ?
« Tu as voulu être libre? Eh bien, moi, ça ne m’empêchera pas d’aller chez les putes». » https://www.20minutes.fr/societe/1243561-20131030-20131030-343-salauds-signent-manifeste-aller-aux-putes
Il est vrai que M. Candea et L. Veron ne veulent pas tant décrire le sens de chez que créer une nouvelle réalité normative, ici en tirant argument de la supposée valeur référentielle d’une catégorie grammaticale. Comme selon elles la langue n’a pas d’autonomie, les sujets parlants peuvent la changer, objectif peut-être plus facile à tenir, que la promesse de gauche de changer la vie. C’est pourquoi leur grammaire de combat est aussi prescriptive que la règle qui recommande aller chez le coiffeur.

La créativité

On retrouve le même mélange d’enthousiasme et de radicalité, le même appel à un sujet qui se libèrera en s’engageant, dans une note critique de Maria Candéa sur l’ouvrage de Manesse & Siouffi (2018) consacré à l’écriture inclusive, avec une émotion supplémentaire, la jubilation de la linguiste devant la créativité orthographique des mouvements féministes, la merveilleuse puissance expressive des militants qui bricolent des solutions innovantes en faisant fi de toutes les normes « oppressives » établies par les représentants du patriarcat. Malgré l’existence de guides, l’écriture inclusive est un champ d’expériences, laissant à chacun le soin de trouver ses marques. Maria Candéa voyant dans la langue un objet qui fluctue, les choix orthographiques sont laissés aux individus :
Ces pratiques encore instables et évolutives sont discutées, critiquées et revues sans cesse dans les milieux qui les emploient le plus. Par ailleurs, […] il ne faut pas passer à côté d’un pan particulièrement créatif et effervescent – des néographies exploratoires à savoir celui de la création pronominale. (Candéa 2019)
Par exemple, les membres de la communauté qui s’auto-définit comme « non binaire » expérimentent des pronoms qui les rendent visibles. Soucieux d’en finir avec l’alternative du masculin et du féminin, ils inventent des pronoms neutres. A côté des coordinations de formes normatives existantes (il et/ou elle) et de la forme iel, la plus répandue dans un corpus militant, La vie en queer qui compte 273 abonnés, on rencontre :
ol/olle (7,3%) est le plus utilisé. On retrouve ensuite ael/æl/aël (3,8%), ille (3,5%) et ul/ulle (2,8%) qui restent très minoritaires. Le reste des néo-pronoms ne dépasse pas 1%. Seules 3,8% des gens utilisent exclusivement d’autre(s) pronom(s) que il, elle ou iel/ielle/yel (c’est à dire utilisent au moins un néo-pronom exclusivement autre que iel/ielle/yel). Le mélange de « il » et « elle » dont est issu « iel » est pourtant souvent considéré comme un désavantage de ce pronom et il est étonnant de ne pas voir au moins un néopronom alternatif significativement utilisé. Il est possible que des alternatives progressent au cours des années à venir avec la popularisation du langage neutre et inclusif. La faible popularité du 24 pronom « ille » est aussi assez surprenante et provient probablement du fait que beaucoup de gens pensent qu’ille se prononce « il » alors qu’il est possible de le prononcer « iy » comme dans « quille » et d’entendre donc à l’oral qu’il s’agit bien d’un pronom neutre (Blog : http://uniqueensongenre.eklablog.fr Facebook : https://www.facebook.com/Unique-en-son-genre-413517875523300/?fref=ts YouTube : https://www.youtube.com/channel/UCPB7SxczA-ADYA2YjbhOAlw
Grâce à ces pronoms spectaculaires, les membres des communautés qui représentent les « minorités » mettent l’accent sur la manifestation publique de leur identité, sur leur droit subjectif à exprimer leurs particularités.

2. LA LANGUE PERFORMATIVE DE LA REVOLUTION

Peu de révolutions se sont davantage intéressées à la langue que la Révolution française. Les débats ont concerné d’une part le rôle des signes dans l’avènement d’un nouvel ordre politique, d’autre part le lien de l’unité politique et de l’unité linguistique. Cependant la réflexion linguistique s’est développée tout au long de l’âge classique.
La grammatisation
La grammatisation est selon S. Auroux (1994) l’activité technique de description des langues dans des dictionnaires et des grammaires, ce qui change le fonctionnement des vernaculaires, et en particulier permet leur homogénéisation.
Deux siècles de grammatisation
Entre le 16e et le 18e siècle, les grammairiens, les auteurs de remarques dont le plus célèbre est Vaugelas, ainsi que les auteurs de dictionnaires monolingues discutent inlassablement des variantes présentes dans l’usage, raisonnant sur les avis des uns et des autres pour aboutir à des formes stabilisées par élimination des formes « douteuses ». Ces grammairiens se veulent surtout des observateurs. Une anecdote, rapportée par Suétone et reprise pendant tout l’âge classique, souligne d’ailleurs que même Tibère ne peut changer l’usage et forger des mots ! A fortiori des particuliers . Les grammairiens interviennent cependant en excluant de leur champ d’observation les bas langages et les formes dialectales et en bornant le » « bon usage », comme l’écrit Vaugelas, à « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps » (préface des Remarques, 1647). Leur travail ne représente pas l’ensemble des formes du français mais une sous partie, qui peut ceci dit modifier les normes des provinciaux et des couches moyennes désireuses d’acquérir le bon usage. Après 150 ans, d’examen critique, une certaine unité du français cultivé se dégage. En ce sens limité, il renvoie à une théorie politique de la langue dont S. Auroux (1986) considère qu’elle a servi de référence depuis le XVIIe siècle jusqu’à la rupture du comparatisme.
1790-1 : L’invention du vocabulaire politique pour régénérer la langue
La réflexion change avec les Lumières. Les philosophes, Condillac le premier, rompent avec l’idée que nul ne peut intervenir sur l’usage. Pour Condillac les langues, sont des constructions humaines, historiques, que l’homme doit améliorer car « l’origine et le progrès de nos connaissances dépendent entièrement de la manière dont nous nous servons des signes ». La langue de la science s’invente au fil des analogies qui permettent de construire des nomenclatures bien faites grâce à la composition et à la suffixation. Lavoisier, au plus près de l’enseignement de Condillac, forge ainsi des dénominations pour la chimie. Par exemple, Acide exprime le genre, on ajoute vitrio- pour l’espèce et -ique pour indiquer les proportions. Il suffit d’inscrire dans les mots toutes les parties que l’on a distinguées et de les situer les unes par rapport aux autres.
L’abbé Sieyès transpose le modèle condillacien de l’analogie dans le champ politique. Jacques Guilhaumou a étudié l’invention de néologismes forgés par le jeune Sieyès qui se pose en sujet producteur de signes et forge la science de l’ordre social qu’il nomme sociologie. Au début de la Révolution le même Sieyès, qui abandonnant l’ordre du clergé s’était fait élire député pour le Tiers-Etat, invente un nouveau nom pour l’Assemblée du Tiers, Assemblée nationale. Ce néologisme de combat rend manifeste la rupture avec la société de privilèges de l’Ancien Régime. En 1793, le prospectus du Journal d’Instruction entrepris par Sieyès, Condorcet et le grammairien Duhamel, affirme encore que la constitution d’une langue politique est décisive : « Ainsi la langue politique, l’analyse des idées qui expriment les mots de cette langue, sera un des premiers objets du Journal d’Instruction sociale » (prospectus).
Sieyès participe d’un imaginaire de la langue favorable à la néologie qui succède à la proscription classique. C’est le même projet qu’exprime un auteur anonyme dans un article du Mercure National, régénérer le français, sans se laisser piéger par la trompeuse impression de naturalité que donne la force de l’habitude.
La langue française doit éprouver en même temps que l’empire, la révolution qui doit la régénérer : il est temps d’y songer. Le besoin, ce maître du monde, a produit dans la crise que nous agite de grands hommes et de grandes choses ; il a fait naître de nouvelles idées et a dicté les mots qui devaient en représenter l’image ; mais il ne suffit pas qu’une langue soit riche en mots, il faut encore qu’elle soit pure dans son usage, et qu’avec de fausses idées, elle ne présente pas des images continuelles de servitude et d’abjection. La force de l’habitude avait imprimé sur nos âmes une rouille successive, qui semblerait ne devoir se détruire que par la même gradation qui l’y avait endurcie ; mais une secousse a rallumé le flambeau du patriotisme et de la raison ; et cette secousse doit être le terme de notre insensibilité. (14 décembre de l’an II (1790) Sur l’influence des mots et le pouvoir de l’usage, Par C. B. homme libre, Mercure National)
Le grammairien Domergue, proche des Jacobins, cherche lui aussi à forger les outils d’un discours politique efficace dans son Journal de la langue française. Pour mener son entreprise Domergue fonde la Société des amateurs de la langue française qui doit » régénérer la langue et l’élever à la  hauteur de notre constitution ». Dans le droit fil de la pensée sensualiste, Domergue développe une activité néologique importante. Ainsi, comme la domination de la monarchie a fait place à la domination de la loi issue de la volonté générale, il propose de se débarrasser de royaume et de sémiotiser le changement de référent par le mot loyaume.
« La France n’est point un royaume parce que ce n’est plus un pays où le roi sois tout & le peuple rien [..] Qu’est-ce donc que la France ? Il faut un mot nouveau pour exprimer une chose nouvelle [..] Nous nommons royaume un pays régi souverainement par un roi; le pays où la loi seule commande, je le nommerai loyaume »,
Domergue Journal de la langue française, 1er août 1791, t. III, p. 186.
Les mots nouveaux de la langue politique, ne sont évidemment pas ceux de la langue ordinaire. Ils sont créés par des représentants, capables de décomposer et de recomposer les mots. Leur succès est variable. Des innovations peuvent rester des hapax. Socialisme (au sens d’art social) n’est pas sorti des manuscrits de Sieyès. Loyaume a immédiatement échoué, personne n’en ayant vu l’intérêt. Les noms d’institution comme Assemblée nationale sont entrés dans la langue.
Universaliser le français
Le programme politique concerne aussi la gestion des parlers qui doit permettre la communication entre les citoyens.
Barrère et la conception traditionnelle des parlers romans
La mémoire de la Révolution Française a retenu surtout la lutte des révolutionnaires contre la diversité des idiomes, que ce soit en l’approuvant pour la créditer du déclin des parlers régionaux , ou pour la condamner au nom de la défense de la diversité. En fait, les Conventionnels ont d’abord essayé de gagner le peuple à la cause révolutionnaire en ayant recours à des bureaux de traduction pour faire connaître les décisions de l’Assemblée. Outre les problèmes de coût, la tentative n’a pas été un franc succès parce que les parlers locaux n’avaient pas les mots du vocabulaire politique
Proposerez-vous de suppléer à cette ignorance par des traductions ? Alors vous multipliez les dépenses: en compliquant les rouages politiques, vous en ralentissiez le mouvement. Ajoutons que la majeure partie des dialectes vulgaires résistent à la traduction, ou n’en promettent que d’infidèles. Si dans notre langue la partie politique est peine créée, que peut-elle être dans des idiômes dont les uns abondent à la vérité en expressions sentimentales, pour peindre les douces effusions du cœur, mais sont absolument dénués de termes relatifs à la politique; (rapport Grégoire)
Bertrand Barrère le 8 pluviose an II (janvier 1794) rend un rapport sur les « idiomes ». Seules les langues étrangères basque, breton, italien, allemand… lui posent problème :
L’idiome appelé bas-breton, l’idiome basque, les langues allemande et italienne ont perpétué le règne du fanatisme et de la superstition, assuré la domination des prêtres, des nobles et des praticiens, empêché la révolution de pénétrer dans neuf départements importants, et peuvent favoriser les ennemis de la France. […]Vous avez décrété l’envoi des lois à toutes les communes de la République ; mais ce bienfait est perdu pour celles des départements que j’ai déjà indiqués. Les lumières portées à grands frais aux extrémités de la France s’éteignent en y arrivant, puisque les lois n’y sont pas entendues. Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle l’italien, et le fanatisme parle le basque. Cassons ces instruments de dommage et d’erreur.
Les parlers variables lui paraissent des variantes de la langue normalisée : estime qu’il y a une aire française qui recouvre un continuum de parlures entre lesquelles y a suffisamment de ressemblances pour qu’il y ait intercompréhension :
Ce n’est pas qu’il n’existe d’autres idiomes plus ou moins grossiers dans d’autres départements ; mais ils ne sont pas exclusifs, mais ils n’ont pas empêché de connaître la langue nationale. Si elle n’est pas également bien parlée partout, elle est du moins facilement entendue. Les clubs, les Sociétés patriotiques, sont des écoles primaires pour la langue et pour la liberté ; elles suffiront pour la faire connaître dans les départements où il reste encore trop de vestiges de ces patois, de ces jargons maintenus par l’habitude et propagés par une éducation négligée ou nulle.
Il note que ces parlers ne suscitent pas de loyauté particulière :
Les hommes libres se ressemblent tous ; et l’accent vigoureux de la liberté et de l’égalité est le même, soit qu’il sorte de la bouche d’un habitant des Alpes ou des Vosges, des Pyrénées ou du Cantal, du Mont-Blanc ou du Mont-Terrible, soit qu’il devienne l’expression des hommes dans des contrées centrales, dans des contrées maritimes ou sur les frontières.
« Inscrire l’individu dans le tout de la nation »  : un peuple, une loi, une langue
Tout autre est la conception du célèbre abbé Grégoire dans son rapport du 16 prairial de l’an II (1794) où il développe l’idée que la propagation du français est essentielle.
Par l’édit de Villers Cotterets, pris en 1539, le Roi François Premier avait imposé dans les actes publics « le langage maternel français ». L’historien H. Peyre (1933) a montré que l’édit visait le latin, langue des anciens conquérants et ne concernait pas les langues régionales. Ce qui est arrêté concerne les actes publics, le peuple étant laissé à ses patois. Grégoire accuse le pouvoir monarchique d’avoir perpétué la fragmentation linguistique qui assigne à un lieu et qui, en empêchant la circulation des idées, favorise l’obéissance :
La féodalité qui vint ensuite morceler ce beau pays, y conserva soigneusement cette disparité d’idiômes comme un moyen de reconnoître, de ressaisir les serfs fugitifs & de river leurs chaînes. Actuellement encore l’étendue territoriale où certains patois sont usités, est déterminée par les limites de l’ancienne domination féodale.
Après la Révolution tout citoyen actif détient le droit à la parole, mais pour exercer ce droit il faut avoir la possibilité de s’exprimer et d’être compris. L’imposition du français est indispensable à l’exercice de la vie publique :
Tous les membres du souverain sont admissibles à toutes les places; il est à désirer que tous puissent successivement les remplir, & retourner à leurs professions agricoles ou mécaniques. Cet état de choses nous présente l’alternative suivante: Si ces places sont occupées par des hommes incapables de s’énoncer, d’écrire correctement dans la langue nationale, les droits des citoyens seront-ils bien garantis par des actes dont la rédaction présentera l’impropriété des termes, l’imprécision des idées, en un mot, tous les symptômes de l’ignorance? Si au contraire cette ignorance exclut des places, bientôt renaîtra cette aristocratie qui jadis employoit le patois pour montrer son affabilité protectrice à ceux qu’on appeloit insolemment les petites gens
La diversité qui gêne Grégoire, c’est aussi celle qui menace le nouveau marché national. Renée Balibar cite des articles d’agronomes qui se plaignent des dénominations vulgaires des végétaux qui varient d’une localité à l’autre, ce qui fait qu’on ne sait pas très bien ce qu’on vend et ce qu’on achète (1985 p.191 et s.). La difficulté est encore plus notable avec les poids et les mesures. En 1793, les Conventionnels approuvent en conséquence un système et une nomenclature unifiés. Ainsi, le rapport Grégoire met l’accent sur la construction d’un collectif cohérent, la nation qui appuyée sur sa langue permet de transcender les particularismes, de développer une conscience collective au-dessus des individus.
Le bilan de ces rapports et de ces décrets dans la propagation et dans la normalisation du français peut paraître décevant. La période qui va de 1789 à 1815 a peu changé la trajectoire de la langue et la lutte contre les patois reste un vœu pieux en l’absence de personnel scolaire puisque les ordres religieux qui se chargeaient de l’alphabétisation ont été dissous. En fait, la diffusion du français a commencé bien avant la Révolution : le français s’était répandu dans les villes avec la multiplication des échanges à l’échelle du territoire, sans que la politique linguistique déclarative joue un rôle décisif. Ferdinand Brunot, dans son incontournable Histoire de la langue française (t. 7) avait noté que le développement du réseau routier au XVIIIe siècle avait eu des effets importants sur la pénétration de la langue des transactions économiques. Au contraire, dans les campagnes, la francisation ne prendra vraiment son essor qu’avec la loi Guizot de 1833 qui fait obligation aux communes de construire des écoles. Cette politique scolaire a été efficace parce qu’elle rencontrait un désir de français, les paysans s’appropriant la langue de la promotion sociale.

3. QUI EST LE GARANT DE LA NORME ?

Quel rôle doit jouer la langue quand on veut fonder une société nouvelle ? Les réponses de 1789 et de 2020 sont en partie communes et reposent sur une vision déterministe des systèmes de signes. Les féministes de 2020 estiment ainsi que le français transforme les hommes en machistes et les femmes en masochistes et qu’il faut modifier la langue pour lutter contre la domination ; de même les révolutionnaires de 89 voulaient forger un homme nouveau, en créant le vocabulaire de la liberté.
Mais qui doit inventer et garantir la norme ? Pour les Révolutionnaires, c’est au législateur qu’il appartient de bâtir la nouvelle société et de proposer une vision commune guidée par la raison. Pour bâtir un français débarrassé des préjugés du féodalisme, il faut faire appel à des sujets rationnels capables de systématiser une langue commune, même si l’usage seul pourra entériner leurs travaux. Si on revient sur les exemples cités plus haut, on voit que le vocabulaire des institutions est resté (Assemblée nationale), qu’il a fallu un siècle pour que soient intégrés les poids et mesures et pour que le français s’impose comme langue de la communication écrite.
Une deuxième source de légitimité vient des écrivains. Pour le début du XVIIe siècle, on peut mentionner Marie de Gournay, « la fille d’alliance de Montaigne » qui ferraillait contre les puristes ; au XVIIIe siècle, pour ne citer que le plus connu, Sébastien Mercier opposait la liberté des écrivains à la normalisation.
« Je fais ma langue. Tant pis pour celui qui ne fait pas la sienne, l’instrument est à moi. La langue française est ma servante ; car je ne reçois pas la loi, Dieu merci, je la donne (Notes de travail, II. 1, 44 Bollème 237, cité dans S. Auroux, 1986, 266)
Mais Mercier ne se préoccupe pas de la validation de ses trouvailles. Il n’aspire pas à faire partie des autorités qui régissent l’usage. Au XIXe siècle cependant lorsqu’ils sont des « classiques (auteurs enseignés dans des classes »), les écrivains s’imposent comme la source originaire de la culture et du langage de la nation d’abord dans les classes des lycées et peu à peu à travers récitations et dictées dans l’école primaire. Jusqu’à aujourd’hui, les citations des dictionnaires instaurent le fantasme de la littérature comme source de la langue.
Or, pour certains sociolinguistes (eux-mêmes issus de couches sociales éduquées, insérés dans les universités et souvent écoutés dans les médias) l’Etat et le fantasme de la littérature sont à déconstruire. Ils critiquent ce qui a constitué pendant plusieurs siècles le modèle français au nom de la place à faire à la compétence de ceux qui sont humiliés depuis des siècles et de la reconnaissance dues à toutes les communautés.
Pour juger de l’impact de discours programmatiques, il peut être intéressant de se tourner vers les usages des Français selon qu’ils déplacent ou contestent le français standard. Un corpus de 800 000 mots (CFPP 2000, Branca-Rosoff et al.), collecté à Paris et dans quelques banlieues proches, montre en fait que pour les années 2000-2020, dans une situation où des enquêteurs viennent interviewer des habitants nés en France, la quasi-totalité des personnes s’efforce d’user d’un français « commun ». Un principe d’accommodation à autrui met en avant ce qui réunit plutôt que ce qui marque sa différence : les enquêteurs effacent, autant que faire se peut, leurs habitudes universitaires évitant par exemple les questions à inversion. De façon plus ou moins consciente, leurs interlocuteurs, quand bien même, ils pratiquent des formes communautaires avec des amis, les mettent en sourdine. Quels que soient la classe sociale et le niveau d’étude des locuteurs, la convergence relative du français du centre de Paris est frappante. Cette norme, assimilée à la langue, est bien sûr un français parlé qui présente des caractéristiques bien répertoriées par les spécialistes de l’oral. L’énoncé a ainsi un mode d’organisation spécifique qui contraste avec le mode d’organisation de l’écrit normé : les locuteurs recourent massivement à des structures à présentatifs ou à des structures clivées. Cette variété courante comporte aussi des variantes non normatives, certaines quasi généralisées comme les non–accords du participe passé avec avoir ou la chute de ne dans des structures pronom personnel + verbe  (« j’ai pas vu ») ; d’autres très répandues, mais qui alternent avec des formes standard comme les interrogatives indirectes en qu’est-ce que (« je sais pas qu’est-ce qu’il fait »).
Quelques exceptions viennent de jeunes femmes éduquées privilégiant un marquage identitaire au reste essentiellement lexical et énonciatif. Je pense à une interne de médecine, Blanche Duchemin, qui, avec emphase, use d’emprunts à l’américain, d’abréviations (« passer l’aspi » = ‘passer l’aspirateur’), et de quelques mots familiers comme « mec ». Elle se réclame par ailleurs du groupe des bobos qu’elle caractérise par un comportement corporel, vestimentaire, politique et culturel distinct de l’ordre bourgeois habituel.
Cet affichage de répertoires langagiers identitaires même dans une situation semi-formelle va-t-il se répandre ou s’agit-il de modes, passagères comme l’a été le mouvement des Précieuses ? Il est pour le moment minoritaire dans le corpus rassemblé, mais il est impossible de dire si une norme standard à évolution lente continuera à représenter le français commun ou si – dans un monde bouleversé par internet et qui parvient à former des courants d’opinion spectaculaires à partir « d’innovateurs » – triompheront les variantes correspondant aux nouveaux imaginaires identitaires et à la dénonciation du caractère oppressif des normes d’Etat.


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