BONNEFOY Yves

[24 juin 1923 – 1er Juillet 2016]

J’ai souvent éprouvé un sentiment d’inquiétude à des carrefours. Il me semble, dans ces moments, qu’en ce lieu ou presque : là, à deux pas sur la voie que j’ai prise et dont déjà je m’éloigne, oui, c’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu.
— L’Arrière-pays, 1973

Je me souviens, c’était un matin, l’été,
La fenêtre était entrouverte, je m’approchais,
J’apercevais mon père au fond du jardin.
Il était immobile, il regardait
Où, quoi, je ne savais, au-dehors de tout,
Voûté comme il était déjà mais redressant
Son regard vers l’inaccompli ou l’impossible.
Il avait déposé la pioche, la bêche,
L’air était frais ce matin-là du monde,
Mais impénétrable est la fraîcheur même, et cruel
Le souvenir des matins de l’enfance.
Qui était-il, qui avait-il été dans la lumière,
Je ne le savais pas, je ne sais encore.
— Les planches courbes

Et si demeure
Autre chose qu’un vent, un récif, une mer,
Je sais que tu seras, même de nuit,
L’ancre jetée, les pas titubant sur le sable,
Et le bois qu’on rassemble, et l’étincelle
Sous les branches mouillées, et, dans l’inquiète
Attente de la flamme qui hésite,
La première parole après le long silence,
Le premier feu à prendre au bas du monde mort.
— Ibid.

Elle va, et un soir c’est à nouveau
Le grand château étagé sur la mer,
Deux tours, leurs yeux fermés, le ciel, la terre
A dormir nus dans les bras l’un de l’autre.
Tu te penches sur lui. Tes doigts se posent
Sur ses paupières closes. Tu comprends
Que nuit et mort ne furent que ton rêve.
Et ta vie enfouit son front sur cette épaule,
Et qu’importe s’il est trop tard et si tu meurs.
— L’heure présente

Mais c’est la nuit maintenant, je suis seul,
Les êtres que j’ai connus dans ces années
Parlent là-haut et rient, dans une salle
Dont tombe la lueur sur l’allée ; et je sais
Que les mots que j’ai dits, décidant parfois
De ma vie, sont ce sol, cette terre noire
Autour de moi, le dédale infini
D’autres menus jardins avec leurs serres
Défaites, leurs tuyaux sur des plates bandes
Derrière des barrières, leurs appentis
Où des meubles cassés, des portraits sans cadre,
Des brocs, et parfois des miroirs comme à l’aguets
Sous des bâches, prêts à s’ouvrir aux feux qui passent,
Furent aussi, hors du temps, ma première
Conscience de ce monde où l’on va seul.
— Ce qui fut sans lumière

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