BOBIN Christian

La grande vie

[Extraits] — NRF, Gallimard, 2014

Ceux qui nous sauvent_C.Bobin

• Les anges en robe rouge

Christian Bobin« Aujourd’hui, on n’écrit plus de lettres. C’est comme s’il n’y avait plus d’enfant pour jeter sa balle de l’autre côté du mur ».

« Le monde a tué la lenteur. Il ne sait plus où il l’a enterrée ».
— p. 17

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« Je ne suis jamais aussi proche de mon père disparu que lorsque je lis un poème qui m’émerveille, quel qu’en soit le sujet ».

« Un homme traverse sa mort comme on sort d’une maison abandonnée, brossant d’une main heureuse sur ses épaules une poussière de néant qui ne tient pas. Cet homme, pour dessiner ses yeux, j’emprunte à la lumière qui vole ».
— pp. 21-22

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« Écrire l’inconsolable engendre une paix, comme une lampe qui tourne et propose ses ombres chinoises à l’enfant au bord de s’endormir. Quand je pense aux gens que j’aime, et même à ceux que je n’aime pas, quand j’y pense vraiment, les bras m’en tombent. La vie s’approche de nous. Elle guette le moment favorable pour frapper puis, à chacun, elle lance : chante maintenant. Vas-y, chante. Écris ».
— p. 25

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« Dans cette vie tout peut nous écraser, même un rayon de soleil. Un liseron jamais ».
— p. 37

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« Une des joies éphémères de l’été, c’est de traverser une rivière en sautant sur des pierres. On écarte les bras comme s’ils étaient des ailes. On appuie les mains sur l’air. On peut glisser, se mouiller un peu, beaucoup. Si on est plusieurs à vivre cette épopée on rit aussi bien de l’échec que de la réussite. Et peut-être même l’échec entraîne-t-il une joie plus grande. On a dix ans, quinze ans. C’est l’âge des bandes. On ne sait pas alors qu’on est en train de traverser la chambre en feu de la vie, celle dont la fenêtre donne sur l’éternel. On ne sait pas non plus qu’il est aussi indifférent de perdre que de gagner. Il faudra encore des années pour comprendre que les années ne sont rien et qu’il n’y a ni vrai, ni faux, juste la rivière et nos bonds maladroits d’une parole à l’autre ».
— pp. 40-41

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« Je suis entré dans le cimetière. Mon père marchait à mes côtés : invisible, il allait avec moi vers sa tombe. Je me suis arrêté net devant une autre tombe. Elle ressemblait à une phrase parfaite : une croix au-dessus d’une dalle blanche et, devant la dalle, une vasque débordant des lobélies caressées par une main de lumière. Nous traversons les miracles en aveugles, sans voir que le moindre jaillissement d’une fleur est fait de milliers de galaxies, que les brindilles d’un nid déserté ou les étoiles d’un ciel noir parlent de la même absence adorable ».
— p. 43

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• Une Orgie d’émeraudes

« Jean Genet dit être venu à l’écriture par détresse et oisiveté forcée, avec un livre de Ronsard trouvé à la bibliothèque de Mettray. Je n’ai pas oublié cette parole même si je ne suis pas entré tout de suite dans les roseraies de Ronsard. Qui est maître de ses lectures ? Un libre nous choisit. Il frappe à notre porte. La charité, monsieur. La charité de me donner tout votre temps, tous vos soucis, toutes vos puissances de rêverie ».
— pp. 52-53

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« Le livre que je tiens entre mes mains se met parfois à sourire ».

« J’apprends que je suis vivant. Je dois cette bonne nouvelle à l’air qui circule sous une phrase en faisant flotter ses mots, très légèrement, au-dessus de la page ».
— p. 58

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« Les livres ne disparaîtront jamais. Il y aura toujours deux mains pour accueillir un peu de langage, quelqu’un pour s’éloigner de la tribu et recopier les écritures que font les étoiles dans le ciel ».
— p. 66

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« Ah ne m’enlevez pas la poésie, elle m’est plus précieuse que la vie, elle est la vie même, révélée, sortie par deux mains d’or des eaux du néant, ruisselante au soleil ».
— p. 69

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• L’empereur du Japon

Merle     « (…) Ta douceur, petit merle, cette manière si gracieuse de pencher ta tête légèrement de côté, était d’un roi qu’aucune étiquette n’empèse.

Sans doute ne te reverrai-je jamais. Tu ne m’as pas vu — encore que je n’en sois pas très sûr. Vous les animaux vous avez une singulière façon de voir — par vos nerfs, vos muscles, votre dos autant que par vos yeux. Tu venais d’atterrir de l’autre côté de la vitre, sur l’herbe verte du pré. Noir sur vert, et cette pâte orangée de ton bec, lumineuse comme une lampe Émile Gallé. Tiens, me suis-je dit en te voyant : du courrier. Un mot du ciel qui n’oublie pas ses égarés. Tu es resté dix secondes devant la fenêtre. C’était plus qu’il n’en fallait. Dieu faisait sa page d’écriture, une goutte d’encre noire tombait sur le pré. Tu étais cette tache noire avec un rien orangé, le grand prêtre de l’insouciance, porteur distrait de la très bonne nouvelle : la vie est à vivre sans crainte puisqu’elle est l’inespérée qui arrive, la très souple que rien ne brise. Dix secondes et tu as filé au ras de l’herbe jusque dans le bois, à l’autre bout de mes yeux. Le passage devant ma fenêtre d’un ange en robe noire ne m’aurait pas mieux apaisé ».
— p. 78

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• Nos pauvres coeurs architectes

« Quand je vis, la vie me manque. Je la vois passer à ma fenêtre, elle tourne vers moi sa tête mais je n’entends pas ce qu’elle dit, elle passe trop vite. J’écris pour l’entendre ».

« Plus loin dans les bois il y a un chemin sur lequel je marchais avec toi, quand tu étais encore de ce monde. Le chemin te semble indifférent mais je sais qu’il se souvient de toi. Il n’y a pas de temps. Il n’y a que la joie éternelle et nos pauvres cœurs architectes ».
— pp. 90-91

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• Le martyre du sourire

« Ce qui manque à ce monde ce n’est pas l’argent. Ce n’est même pas ce que l’on appelle «le sens». Ce qui manque à ce monde c’est la rivière des yeux des enfants, la gaieté des écureuils et des anges ».
— p. 97

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• Dieu en ses provinces

« J’étais perdu, comme souvent. Les chemins pour se perdre sont innombrables. Ils mènent tous à la clairière des visions. J’allais sur les Champs-Elysées. Les hommes d’affaires sont des enfants avec des cartables en or. Ils connaissent la poésie mieux que les poètes. Ils la connaissent pour la détruire au bas de chacun de leurs contrats et dans les entrailles de chacune de leurs décisions. Les vitrines rasées de près ne reflétaient que des têtes brillant d’une santé féroce. Un pauvre ou un simple d’esprit ne laissent aucune trace sur les miroirs des magasins de luxe. Je traversais avec ennui un courant d’air de vitres et de pavés. Et le miracle a éclaté : sur une centaine de mètres, trois mendiants. Le désespoir était leur routine. J’ai vu une passante réveiller chacun d’entre eux, serrer leurs mains, leur parler. J’ai vu les visages fripés, maigres, cette chair lasse de survivre s’allumer comme une ampoule, donnant dix mille fois plus de lumière que les décorations de l’avenue de Noël. La parole qui ne veut ni convaincre ni changer quoi que ce soit rayonne comme un soleil. La passante a disparu. Les trois visages continuaient de flamber. Ils étaient les bornes éclairées du divin plantées sur cent mètres. La lumière était montée à leurs yeux comme le vin dans un verre qu’on remplit. Sans le sentiment éphémère d’être perdu, je n’aurais rien vu de ce soubassement lumineux des ténèbres, de ces roses de feu qui fleurissent entre les lignes de force du monde. Deux jours après, je suis entré dans une épicerie où l’épicière avait installé son bébé dans un couffin, près des fruits et légumes. Il suivait sa mère au bout des yeux. Elle était l’ange qui empêchait la mort d’entrer. Il s’est endormi, confiant. (…) La vie n’est pas le monde. La vie est éternelle. Le monde passe et aurait depuis longtemps roulé aux abîmes si des porteurs ne le retenaient au bord du gouffre. Les trois clochards et ce bébé enfoncé dans le repos faisaient partie de ces porteurs. J’aimerais un jour être digne d’eux ».
— pp. 103-103

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Prélude Partita 1 Bach-BWV825

Prélude Partita n° 1 – Jean-Sébastien Bach – BWV 825

« Et tout d’un coup, j’ai vu trembler la crête des pétales de roses sur la terrasse. En vérité, c’était l’univers entier qui tremblait. Il n’y avait plus rien de sage, aucune étoile qui ne fût saisie de fièvre. Il faisait beau. Vous savez, cette beauté des soirs d’été, quand une pensée furieuse traverse le monde à gué. On dirait qu’aucun asile n’est plus accordé à la mort. Les roses grelottaient de joie. J’ai pensé à vous. J’ai pensé qu’il me fallait écrire une lettre sur Bach. Car c’était la montage aérienne des partitas que j’avais sous les yeux. Et les oiseaux, ah les frères oiseaux, ils se sont mis de la partie. Si vous voulez non pas comprendre mais voir la vie, la voir par les milliers de fenêtres ouvertes de votre sang, alors écoutez un air de Bach au piano. Il n’y a que cette pauvreté pour atteindre l’extrémité du ciel où tout verse en cataractes roses, bleues, vertes. Le ciel est un torrent qui se jette dans l’amour de Dieu. Bach compte les étincelles sur ce torrent qui coule dans l’infini ouvert d’un cœur dément. Un cœur où chute à chaque instant toute la création, et vous avec moi.

Je reprends, calmement. Les roses, l’été. Et Bach. Et les oiseaux qui piquent en jazz sur le baroque. Nous sommes les éléments d’un air sans âge. Rien ne tient en place. Rien n’a la même forme pour toujours. Les variations de Bach sont la pensée la plus profonde sur la vie qui nous quitte, et le baiser qu’elle nous donne.

     S’il y a un dieu, alors c’est un joueur. Il assemble puis il sépare. Il élève puis il brise. Il monte des châteaux d’atomes enluminés — ce que nous appelons nos «âmes» — puis il passe en coup de vent, éteint toutes les lumières, reprend les atomes, les briques, les soupirs, les réassemble autrement, ailleurs, sous la forme passagère d’un palais, d’une cascade ou d’un éclat de rire. Le rire est un château monté dans les airs par des anges maçons qui travaillent très vite. En une seconde c’est fini. Le rire aux mille pièces d’eau, aux jardins intérieurs et aux chambres secrètes s’effondre à peine construit, mais Dieu, que c’était beau. Fonctionnaires de mairie, écrivains, cambrioleurs, magistrats, cantonniers, nous ne sommes que des constructions éphémères et le bruit de nos rires, c’est celui de notre effondrement. Bach le dit, et la vie dit pareil. Et les deux ne font qu’un. Le début d’un air, juste son début et j’accepte tout, aussi bien de mourir que de vivre. C’est vivre qui est le plus dur, n’est-ce pas ?

Sans Bach, nous ne saurions pas ce qu’un oiseau pense. Nous ne saurions pas ce que peut faire notre frère Dieu de ses vastes journées, dans son empire sans contraire. Il fait ce que font les moineaux, exactement. Il joue. Il assemble des atomes puis il contemple leur architecture et il passe à autre chose. Dieu n’est pas plus incompréhensible qu’un moineau. Il est le maître des moineaux. Le tremblement en chef. La crête d’un pétale de rose ou l’enthousiasme d’une feuille de tremble trahissent à peine son passage.

     Éternel passage. Tremblement de ciel. Les berceaux surgissent comme des muguets de la terre. Les tombes sont de la nuit qui boit la nuit. La mort en robe de taupe creuse et passe elle aussi. Il n’y a que le passage qui ne passe pas. Il n’y a que le tremblement qui ne passe pas.

     L’ange qui nous a chassés du paradis a négligé de fermer quelques portes. »
— pp. 110-113

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« Tu ressemblais dans ton cercueil à une petite fille inuit. Un je-ne-sais-quoi de noble et d’oriental.

(…) Je n’ai pas voulu garder grand chose de tes affaires. Une icône — mais je ne crois pas aux icônes. Ce sont des tartines d’or, un goûter pour l’œil-enfant. Les vraies icônes, celles devant lesquelles j’aimerais m’attarder, ce sont les écritures éphémères de la neige sur un tronc d’arbre. Là, oui, je vois quelque chose. Il y a un sourire sous le monde. J’en devine l’épuisement dans la pâle vibration bleutée d’une plaque de neige. Il faut, à ce sourire, traverser tellement d’épaisseurs avant de nous atteindre !

J’ai gardé le réveil de plastique noir qui était sur ta table de chevet. Je l’ai mis dans la chambre d’écriture. Il y poursuit sa manie de découper la vie éternelle en tranches égales. Si je le regarde, je pense à un martyre car c’est un martyre d’être dans une maison de retraite.

(…) J’ai demandé à ce que l’on mette autour de tes épaules ce cachemire que nous t’avions offert pour Noël. Une couleur orangée, boisée, réconfortante aux yeux. Tu craignais le froid des fins de jour, cette heure après le dîner où le néant en personne entre dans les chambres et pose sa main glacée sur le cœur des pensionnaires. Et puis ce cachemire, tu ne t’y étais pas habituée, tu lui préférais une mauvaise couverture de laine bleue, moins belle et surtout moins chaude.

Comme la vie est sage en ses virevoltes ! Ce cachemire — une épaisseur de braise et de soleil couchant — avait été acheté à Paris pour ta joie. Il se révélait dans ta mort : une armure de douceur pour ta rencontre avec les ombres.

La porte entrouverte derrière laquelle la royauté de ta mort nous attendait, la lumière crispée du néon au-dessus de ton lit, la chaleur qui s’attardait à tes joues et sur tes mains, cette vie qui reste quelques heures auprès d’un mort comme un reste de dessert — j’ai tout enregistré sans y penser. Le cœur est une chambre noire, le seul appareil-photographique fiable.

Lorsqu’une montagne s’effondre sa forme demeure quelques heures dans l’air. Il m’a fallu écarter les sept voiles de la crainte pour bien te voir. Tu semblais au bord de respirer. De l’or brûlait sous les yeux clos de la petite fille inuit.

Après avoir sauté sur la table, le petit chat buvait l’eau des fleurs dans le pot sur lequel une hirondelle rose était modelée. Un soir après avoir bu il s’est approché de moi et a laissé tomber sa tête sur ma main. Puis il a sauté de la table sur le piano dont il avait fait son île. Quelques mois plus tard, la mort est venue. Le petit chat a été emporté. L’hirondelle est devenue sa veuve. La table et le piano ont souffert en silence de ne plus jamais entendre les pattes de velours. J’ai longtemps senti sur le dos de ma main droite le poids de la petite tête noire. Je t’ai parlé un jour de cette scène et tu as souri. Ce sourire-là n’était pas comme les autres. Il était, comment dire : aérien. Délivré.

J’ai sous ton règne traversé mille angoisses, et connu le sort lumineux des agoraphobes : une âme à la Rembrandt, un peu d’or au fond d’une cave. Mes livres en naissent qui s’émerveillent d’un rien de lumière sur une montagne d’ombre. J’ai agonisé sous des tonnes d’absence. J’ai suffoqué sous l’attente sans visage. J’ai retenu mon souffle pendant trente ans pour que mon chant éclate au zénith et qu’on ne doute pas, en m’entendant, que cette vie est le plus haut bien même si parfois elle nous broie.

Je te revois préparer à manger pour les tiens. Ce travail infini pour lequel personne jamais en vous remercie. Les mères, par leurs soins élémentaires fleurissent les abîmes. S’il y a encore des lions, des étoiles et des saints c’est parce qu’une femme épuisée pose un plat sur la table à midi. Cette femme est la mère de tous les poètes. C’est en la regardant qu’ils apprennent à écrire.

La poésie c’est le bec grand ouvert de l’oisillon et un silence qui tombe dans la gorge pourpre.

Plus éprouvante que la mort, cette vision de ton cercueil sorti de l’église : un nid d’oiseau ruiné porté en triomphe.

La poésie c’est la grande vie.

— pp. 118-122

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