BADINTER Robert

[Né en 1928]

« Une vie d’homme, c’est une goutte d’eau qui descend le long de la vitre et qui s’évapore.
— Heureusement, elle prend son temps ».
(Interview sur Arte, 2007)

« Ne tolérons plus l’antisémitisme, 72 ans après l’occupation »

« Je suis souvent venu à Lyon pour commémorer la rafle de la rue Sainte-Catherine le 9 février 1943, en des lieux pour moi si chargés de souvenirs douloureux. J’y suis venu seul ou avec des membres de ma famille. J’ai assisté aux cérémonies. Mais je n’ai jamais voulu y prendre la parole. Les enfants des déportés disparus dans la nuit des camps d’extermination sont comme amputés des êtres chéris. La vie cicatrise la blessure. Mais par moments, la douleur revient, indicible, là où il n’y a plus que le vide. Je craignais l’émotion et préférais faire œuvre parmi vous de piété filiale et de fidélité à la mémoire. Mais aujourd’hui, le moment est venu de rompre le silence.
Pourquoi sont-ils morts ceux qui, ici même, sont tombés dans la souricière tendue par Klaus Barbie ? Ils ont été arrêtés au 2e étage, dans les locaux de l’Union générale des israélites de France, l’UGIF, où l’on s’employait à fournir aux enfants juifs des refuges clandestins. Ils ont descendu les marches de l’escalier dans le fracas des bottes des SS. Ils ont été jetés dans des camions qui les attendaient au bout de la rue et menés à la prison de Montluc. C’était la première station du chemin de douleur qui les conduirait de Lyon à Drancy, puis aux camps d’extermination en Pologne, Auschwitz.
Ainsi sont-ils morts en martyrs parce que la haine des juifs, l’antisémitisme forcené des nazis les avaient condamnés. Ils sont morts parce qu’ils étaient juifs et pour cette seule raison. Hommes et femmes, enfants et vieillards, tous avaient été voués à mourir par la décision d’Hitler et de ses complices. Le reste, l’extermination de 6 millions de juifs sur le continent européen n’était plus qu’affaire d’exécution par tous les moyens, y compris les plus atroces. La paix revint, pas les déportés. La vie ordinaire reprit son cours, sans eux. On pouvait croire que l’antisémitisme de violence avait été étouffé dans le torrent de sang versé pendant la Shoah.

Lèpre de l’humanité
C’était un leurre, nous le savons à présent. A l’antisémitisme religieux du temps de l’Inquisition, à l’antisémitisme nationaliste du temps de l’affaire Dreyfus, a succédé l’antisémitisme racial du XXe siècle, le pire de tous. Puis au XXIe siècle, un antisémitisme nouveau s’est développé, dissimulé sous le terme d’antisionisme, nourri par le conflit israélo-palestinien, à 3 000 km de la France. Nous croyons au principe d’une paix juste entre les peuples israélien et palestinien, sur la base de frontières sûres et reconnues. Mais en quoi la difficile réalisation de cette paix durable et la persistance du conflit justifieraient ici, sur la terre de France, la commission de crimes atroces inspirés par la plus fanatique idéologie d’islamistes radicaux ?
Or qu’avons-nous vu en France, au long des derniers mois ? Le vieux cri de haine « mort aux juifs » a retenti pour la première fois depuis l’Occupation dans les rues de Paris. Des synagogues ont été attaquées, des juifs insultés et molestés sur la voie publique. Ilan Halimi a été séquestré et torturé jusqu’à la mort par des brutes pour extorquer à sa famille une rançon puisque, selon le préjugé millénaire, tous les juifs seraient riches. Un jeune couple a été battu chez lui à Créteil, son domicile vandalisé et, ignominie absolue, la jeune femme violée pour savoir où ils cachaient une fortune imaginaire. Pire encore, à Toulouse, des enfants juifs ont été tués dans un lycée, massacre renouvelé des innocents.
Et ces derniers jours, nous avons vécu, après la tuerie des journalistes de Charlie Hebdo et le meurtre de deux policiers, la prise de juifs en otage dans un supermarché cacher. Quatre d’entre eux ont été abattus de sang-froid après que l’assassin se soit assuré qu’ils étaient juifs. A Nice, cette semaine, un djihadiste français frappait à coups de couteau des militaires qui gardaient un centre culturel juif. Interrogé, il n’a exprimé que sa haine pour la France, ses soldats et les juifs.
Quand Merah poursuit une petite fille de 7 ans et lui loge une balle dans la tête, il réitère les gestes des SS
Ainsi, survivants des années noires de l’Occupation, nous avons vu réapparaître avec horreur en France le visage sanglant de l’antisémitisme. Car quand Mohammed Merah, dans le lycée juif de Toulouse, poursuit une petite fille de 7 ans qui tente de s’enfuir, l’empoigne par les cheveux et lui loge à bout portant une balle dans la tête, il réitère les gestes des SS des « Einsatzgruppen » liquidant les juifs dans les ghettos de l’Europe occupée. Quand on tue ainsi un enfant, parce qu’il est né juif, qu’est-ce donc, sinon le pire des crimes antisémites ? En réalisant leurs forfaits, ces assassins commettent aussi la pire offense à la religion musulmane dont ils osent se réclamer et qui est selon les théologiens musulmans source de paix.
La vérité est simple : ce sont des barbares comme leurs prédécesseurs nazis qui opéraient ici il y a soixante-douze ans, animés de la même haine antisémite, et qui ont assassiné des millions de juifs, parmi lesquels ceux dont les noms sont inscrits sur cette plaque. Pour nous, le chagrin et la pitié ne sont pas sélectifs. Nous ne pleurons pas que nos morts. Nous saluons aussi les journalistes de Charlie Hebdo, qui sont morts pour la liberté de la presse. Notre compassion va à leurs familles, si éprouvées, comme aux parents des policiers abattus dans l’exercice de leur mission de sécurité.
Pour notre part, citoyens juifs de France, attachés indéfectiblement aux valeurs de la République, au nom de tous nos martyrs, nous lutterons sans trêve et par tous les moyens que la loi nous donne contre le racisme et l’antisémitisme, cette lèpre de l’humanité, qui demeure toujours et partout, l’expression de la barbarie.»

En savoir plus sur Le Monde.fr (13-02-2015)

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Laïcité – Extrait d’un discours prononcé le 11 mars 2011 à l’université de Galatasaray, à Istanbul. 

On parle volontiers aujourd’hui d’une crise de la laïcité. Pour certains, la laïcité devrait être assortie d’un adjectif. On évoque une laïcité « positive » (comme si la laïcité pouvait être négative) ou bien « ouverte » (comme si la laïcité était refermée sur elle-même comme un cercle), ou bien « moderne » comme s’il pouvait y avoir une laïcité antique ou démodée. Méfions-nous des adjectifs, ils sont l’acné du style et servent plus souvent à cacher des arrière-pensées qu’à préciser la pensée. Tenons-nous en au terme de « laïcité », telle qu’en elle-même la République l’a forgé au long des temps et qui est inscrit dans l’article I de notre Constitution.

Quand je dis république, je vise avec Condorcet « le régime où les droits de l’homme sont conservés ». Ainsi existe-t-il des monarchies constitutionnelles qui sont respectueuses de la laïcité. Comme à l’inverse, il existe des régimes républicains qui méconnaissent la laïcité. Mais la proposition de Condorcet a le mérite de proclamer à la fois la nature du régime et sa finalité, en rendant indissociable la république du respect des droits de l’homme. Par là, elle nous invite à fonder la laïcité de la république sur le respect des droits de l’homme.

Car à l’heure où certains invoquent les droits humains pour la combattre, il faut rappeler haut et fort que la laïcité découle de ces droits fondamentaux reconnus à tous les êtres humains : la liberté et l’égalité. La laïcité, en effet, garantit à chacun l’exercice de la liberté d’opinion, « même religieuse » précise l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, c’est-à-dire la liberté de croire en la religion de son choix ou d’être agnostique ou athée.

S’agissant de l’égalité, la laïcité garantit à chacun une égalité de droit absolue quelles que soient ses convictions religieuses ou son absence de conviction. Elle implique ainsi l’interdiction de toute discrimination entre les êtres humains en raison de leur conviction religieuse ou philosophique. Elle est source de fraternité civique. Elle a réuni dans les temps d’épreuves collectives « celui qui croyait en Dieu et celui qui n’y croyait pas » (Louis Aragon-NDLR).

De cette liberté de conscience et de l’égalité des citoyens qui en bénéficient découle nécessairement la neutralité de l’Etat à l’égard de toute croyance religieuse. La conséquence en est évidente : dans une république, l’Etat doit être séparé radicalement de toute Eglise, de toute communauté organisée religieuse ou philosophique. L’Etat les reconnaît toutes, il les respecte toutes, mais il n’en privilégie aucune. Comme le disait Victor Hugo, « l’Etat chez lui, l’Eglise chez elle ».

Cette séparation des Eglises et de l’Etat est pour nous la clé de voûte de la laïcité républicaine. Elle implique la neutralité religieuse absolue dans les services publics. Comment, par exemple, admettre qu’au nom de motifs religieux, un homme s’oppose dans un hôpital public à ce que des soins nécessaires soit pratiqués sur sa femme ou sa fille par un médecin homme ou des infirmiers ?

De même, l’école publique  doit demeurer un espace de neutralité religieuse, politique ou philosophique. L’enfant ou l’adolescent doit être protégé contre toute pression confessionnelle ou partisane, contre tout acte de prosélytisme religieux au sein de l’école. On ne saurait être assez vigilant pour préserver la neutralité de l’école publique, ce lieu privilégié de la laïcité. C’est le sens de la loi de 2004 en France qui interdit dans les collèges et lycées publics le port de tout signe ou tenue ostensible marquant une appartenance confessionnelle dans l’espace scolaire. Croix, kippa ou voile n’ont pas leur place dans l’enceinte de l’école publique. Libre à chaque enfant de les remettre à la sortie conformément à sa foi ou aux vœux de ses parents. Mais il n’appartient pas à ceux-ci ni aux enfants de faire étalage de leurs convictions religieuses au sein de l’école publique. Sa neutralité doit être assurée car elle est la garantie de la liberté de conscience de chacun.

La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a d’ailleurs reconnu dans son arrêt Dogru contre France du 4 mars 2009 que la loi française sur l’interdiction du port de signes religieux à l’école publique n’était pas contraire à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés. La Cour a relevé « qu’en France comme en Turquie ou en Suisse, la laïcité est un principe constitutionnel, fondateur de la République, auquel l’ensemble de la population adhère et dont la défense paraît primordiale, en particulier à l’école ».

Quant au port de la burqa ou du niqab dans les services publics, si la loi française l’interdit, c’est non seulement au regard de la laïcité mais parce que ces tenues procèdent d’une certaine idée de la femme qui est incompatible avec notre conception des droits humains et le principe fondamental en notre temps de l’égalité absolue de droits et de condition des femmes et des hommes dans la République. Il s’agit là pour nous d’un impératif catégorique avec lequel nous ne saurions transiger. La femme est égale en droits et en dignité à l’homme, toujours et partout, en quelque temps et circonstance que ce soit. Or la burqa ou le voile intégral dénient symboliquement ce principe absolu. Ils sont l’expression ostensible d’une inégalité de condition entre la femme et l’homme que nous refusons. Si, pour des raisons confessionnelles, qui ne sont d’ailleurs point partagées tant s’en faut par tous les musulmans, des femmes veulent se dissimuler sous la burqa, elles restent libres de le faire. Mais il ne peut en être ainsi dans les services publics ni dans les lieux où la sécurité ou l’ordre public exige qu’on circule à visage découvert. Qu’on ne nous dise pas que cette prescription attenterait à la liberté de conscience des porteuses de burqa. Chacune est toujours libre de pratiquer sa religion, soit en privé, soit dans les lieux de culte. A ce sujet encore, la CEDH a rappelé les principes en rejetant les recours contre l’interdiction du port du simple voile non plus à l’école mais à l’université en Turquie dans l’arrêt Leyla Sahin contre Turquie du 10 novembre 2005 : pour elle, « c’est le principe de laïcité qui est la considération primordiale ayant motivé l’interdiction du port de symboles religieux dans les universités ». La Cour a ajouté qu’étaient en jeu « les valeurs de pluralisme, de respect des droits d’autrui et, en particulier, d’égalité des hommes et des femmes devant la loi ».

Au-delà de ces lois et de ces décisions de justice, je voudrais dégager la signification profonde de la laïcité en notre temps. La laïcité n’est pas seulement le corollaire nécessaire de la liberté d’opinion et de l’égalité entre croyants de toutes confessions et non croyants. La laïcité est aujourd’hui dans la République la garante de la dignité de chacune et de chacun. Jean Jaurès disait déjà en 1905 que la laïcité, c’était « la fin des réprouvés ». Propos admirable qui traduit exactement l’importance de la laïcité pour toutes les minorités religieuses et spirituelles. Le respect par chacun de l’autre, de tout autre et de ses convictions, est une exigence première de la dignité humaine. Là s’inscrit le sens premier de la laïcité : je te respecte au-delà de nos différences de religion ou d’opinion comme de sexe, de race ou d’orientation sexuelle parce que tu es comme moi un être humain, tu es mon frère ou ma sœur en humanité.

Les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ont voulu, au lendemain de la Seconde Guerre  mondiale, proclamer solennellement l’égale dignité des êtres humains, de tous les êtres humains, quelles que soient leurs différences naturelles ou culturelles. Parce que la laïcité garantit cette dignité et assure ce respect de tous à l’égard de chacun, dans le domaine si sensible des croyances et des opinions, elle demeure un fondement irremplaçable de la République. La laïcité est un bien conquis de haute lutte par des décennies de combats républicains. Sachons la préserver contre toute atteinte d’où qu’elles viennent et la transmettre comme un héritage précieux aux nouvelles générations. C’est le devoir de tous les républicains.

[Voir aussi la page laïcité sur ce site]

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