AULU-GELLE

Aulus Gellius2e siècle après JC

Parmi les antiques lois de Solon, qu’Athènes fit graver sur les panneaux de bois et dont les Athéniens voulurent assurer la pérennité, dès qu’elles furent proposées, en les assortissant de peines civiles et religieuses, il y avait, nous apprend Aristote, un article ainsi rédigé : «Si un désaccord majeur divise le peuple en deux factions obstinées, lesquelles, cédant à l’exaspération, en viennent à s’affronter les armes à la main, alors tout citoyen qui, en ces temps de guerre civile, aura refusé de se joindre à l’un des camps, préférant s’isoler et se soustraire au lot commun, devra se voir privé de sa maison, de sa patrie et de ses biens : qu’il soit banni et interdit de séjour sur tout le territoire.»

Après avoir lu cette loi du vénérable Solon, nous fûmes d’abord plutôt surpris : pourquoi ce sage avait-il estimé qu’il fallait punir les citoyens qui s’étaient tenus à l’écart de la tension et des émeutes ? Ceux qui avaient examiné en profondeur la lettre et l’esprit de cette loi dirent qu’elle visait non pas à envenimer le conflit, mais à y mettre un terme.
Ils avaient raison. Car si toutes les personnes d’un certain rang qui n’ont pu, au départ, empêcher les troubles d’advenir refusent ensuite d’abandonner le peuple à sa rage insensée et se répartissent dans les deux camps pour les noyauter, voici ce qu’il advient : alliés de fait, jouant chacun de leur côté les partisans fidèles, ces hauts personnages, qui ont pour eux l’avantage du charisme et de l’autorité, ne tarderont pas à s’imposer comme leaders de leurs groupes respectifs ; ils seront dès lors les mieux à même de rétablir la paix sociale, puisqu’ils maîtrisent et apaisent ceux de leur faction tout en souhaitant ramener leurs adversaires à la raison à lieu de les anéantir.

La même stratégie doit, selon le philosophe Favorinus, s’appliquer aux querelles entre frères et entre amis. En effet, ceux qui se montrent neutres et favorables aux deux partis peuvent échouer à pacifier la relation, car leur neutralité les discrédite, suggérant qu’ils ne sont pas des amis très sûrs. Dans ce cas, ils doivent se diviser pour s’allier chacun à un parti : cette marque de confiance leur ouvrira la voie qui mène à la réconciliation de leurs proches.

Souvent, hélas, ajoute Favorinus, les amis croient agir pour le mieux en laissant les deux adversaires se débrouiller tout seuls. Ce faisant, ils les livrent à des conseillers malfaisants ou cupides qui, par haine ou intérêt, enveniment la situation et attisent la rancœur.

Extrait de « Les nuits attiques » d’Aulu Gelle,
— traduit du latin par Fabrice Émont, Éd°. Arléa, Paris, 2011

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