AMEISEN Jean-Claude

La science moderne a (re)découvert à partir du milieu du XIXe siècle, près de deux millénaires après le De Natura Rerum de Lucrèce, l’idée que l’univers vivant a émergé et évolué en dehors de tout projet, de toute intentionnalité et de toute finalité.

« Car ce n’est pas par réflexion, ni sous l’empire d’une pensée intelligente, écrivait Lucrèce, que les atomes ont su occuper leur place ; ils n’ont pas concerté entre eux leurs mouvements. Mais comme ils sont innombrables et mus de mille manières […] et qu’ils s’abordent et s’unissent de toutes façons pour faire incessamment l’essai de tout ce que peuvent engendrer leurs combinaisons, il est arrivé qu’après avoir […] tenté unions et mouvements à l’infini, ils ont abouti enfin aux soudaines formations massives d’où tirèrent leur origine ces grands aspects de la vie : la terre, la mer, le ciel, les espèces vivantes.»

Cette notion a souvent été source de confusion : la science  n’a évidemment jamais apporté la preuve de l’absence de projet à l’œuvre dans l’univers. Elle a tout simplement découvert qu’elle était capable de beaucoup mieux comprendre, prévoir et manipuler ce que nous percevons de la réalité en faisant l’économie de toute idée de projet, d’intentionnalité et de finalité.

Si le vivant est nature, et la nature, natura, littéralement « ce qui est en train de naître », cela fait entre trois et quatre milliards d’années que le vivant est en train de naître et de se métamorphoser, faisant émerger, selon les mots de Charles Darwin, « à partir d’un début si simple », le foisonnement « sans fin des formes les plus belles et les plus merveilleuses*». Et, depuis son origine, la vie n’a jamais cessé, n’a jamais disparu, ne s’est jamais interrompue. La vie en tant que telle n’est jamais morte.

Mais nous savons aussi que cet extraordinaire voyage à travers le temps s’est déroulé sur un fond incessant d’hécatombes, que chacun de nos ancêtres est mort après avoir donné naissance à une descendance, et que plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent des espèces qui sont un jour apparues sur notre planète ont disparu. La trame de la continuité de la vie est tissée d’innombrables discontinuités : d’une succession de fins de mondes dont nous sommes, aujourd’hui, avec tous les êtres vivants qui nous entourent, les seuls témoins et les seuls rescapés.

* Charles Darwin, L’Origine des espèces, 1859

— Extrait de : Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses, J-C. Ameisen, XIXe conférence Marc Bloch de l’EHESS, 2007

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Il y a plus de deux siècles, le physiologiste Xavier Bichat définissait la vie comme «l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort». Et, plus près de nous, le philosophe Vladimir Jankélévitch poursuivait cette idée d’opposition radicale en écrivant : «Quant à la mort, elle n’implique aucune positivité d’aucune sorte : le vivant est aux prises avec la stérile et mortelle antithèse, et se défend désespérément contre le non-être ; la mort est le pur, l’absolu empêchement de se réaliser.»
— Ibid. p. 11

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Il y a près d’un demi-siècle, le philosophe des sciences Thomas Khun a proposé que les révolutions scientifiques débutent par la perception de ce qu’il a appelé des «anomalies», des observations que les concepts scientifiques, les paradigmes de l’époque ne permettent pas d’expliquer. C’est la découverte de ces «anomalies» pensait Thomas Kuhn, qui contraint les chercheurs à remettre en cause leurs représentations du monde, à élaborer des théories nouvelles, des grilles de lecture qui permettent d’intégrer ces observations dans une nouvelle représentation plus complète et plus cohérente du monde. Mais il y a une quinzaine d’années, deux philosophes des sciences, Alan Lightman et Owen Gingerich, publiaient une article intitulé «Quand débutent les anomalies ?». Au bout de combien de temps des observations difficiles, voire impossibles, à expliquer dans le cadre des concepts scientifiques d’une époque vont-elles être considérées  par les scientifiques comme des «anomalies» dignes d’intérêt, et conduire à remettre en question les concepts prédominants ? Étudiant plusieurs révolutions scientifiques sur une période de plus de deux millénaires, ils montraient que très souvent dans l’histoire des sciences, à différentes époques, la découverte d’«anomalies» n’avait pas du tout conduit à remettre en cause les paradigmes prédominants. Il en a été ainsi, par exemple, des paradigmes qui continuaient à rendre compte, longtemps après Ptolémée, de la course des planètes à travers le ciel ; ou, avant Darwin, des paradigmes concernant l’origine des espèces ; ou encore, avant Alfred Wegener, et même après, des paradigmes concernant l’origine des continents. Dans tous ces domaines, la découverte d’«anomalies» a d’abord été perçue comme une source de gêne, comme une dissonance difficile à supporter. Ces anomalies ont été considérées comme des erreurs, et ont été écartées, rejetées, oubliées ou méconnues, aussi longtemps que personne n’avait élaboré une théorie permettant de poser autrement, et d’essayer de résoudre, le problème qu’elles soulevaient. Ce n’est que l’émergence d’une nouvelle représentation du monde, d’une nouvelle grille de lecture — transformant enfin ces «anomalies» en phénomènes «normaux», enfin compréhensibles — qui a chaque fois permis, par un processus de «reconnaissance a posteriori», d’intégrer et de prendre en compte l’existence de ces anomalies, au moment où elles avaient cessé d’en être. Autrement dit, ce n’est souvent pas la découverte d’anomalies qui provoque un changement de paradigme, mais un changement de paradigme qui permet de reconnaître, rétrospectivement, l’existence d’anomalies qu’on refusait, jusque là, de prendre en compte.
— Ibid. pp. 19 à 22

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Bâtie en dehors de tout projet sur la variation aléatoire et la diversité, faite de déconstructions et de reconstructions incessantes, tissant la trame de la continuité à partir d’innombrables discontinuités et fondée sur des modalités d’interdépendance, de sursis et de précarité qui se traduisent en termes de vie et de mort, l’évolution du vivant depuis près de quatre milliards d’années, constitue un extraordinaire modèle d’émergence de la complexité. mais ce modèle nous dévoile aussi le prix de sa splendide efficacité : une indifférence aveugle et absolue au devenir, à la liberté et à la souffrance de chacune des entités qui composent l’univers du vivant.
— Ibid. p. 87

Un commentaire pour AMEISEN Jean-Claude

  1. arcadio dit :

    En parfait accord avec ces précieux textes qui clarifient, synthétisent, en bref simplifient,la compréhension de l’évolution du vivant.

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