AMADO Jorge

[1912-2001]

Tereza Baptista

— Notes de lecture

Un grand merci, ma chère C.,  pour cette merveilleuse lecture que tu m’as offerte en cet été 2011. J’ai navigué en Méditerranée avec les mots de Jorge Amado en compagnie de Tereza Baptista, femme d’honneur de courage et de liberté qui suscite notre admiration et notre respect dans ce Brésil de la première moitié du 20e siècle où la révolution industrielle a donné libre cours à de criantes et insupportables inégalités sociales, à une exploitation des pauvres et des sans grades qui ne s’accompagne d’aucun remords, et qui relève encore, à cette époque, d’un esclavage assumé et revendiqué.

Une nouvelle fois, il est démontré que la place reconnue aux femmes permet de mesurer le degré d’évolution humaine d’une société. Tereza, parangon de cette lutte, à une époque où une telle revendication peut coûter la vie, est une héroïne exceptionnelle, dans tous ses états, et jusque dans celui de prostituée, statut pour lequel Amado a sû trouver des mots magnifiques, profonds et d’un humanisme lucide.

Pour décrire cette épopée où le seul projet des gens du peuple est de vivre jusqu’au lendemain, Amado écrit avec les mots de l’enthousiasme et de la poésie (j’ai regretté plus d’une fois de ne pas connaître le portugais pour jouir de la musique de ces mots) comme un trouvère populaire, parsemant son récit d’expressions imagées et de références coutumières qui représentent à elles seules un voyage dans le temps et dans l’espace.

Tereza, baillonnée, brutalisée, violée, torturée, soumise à l’oppression insupportable du Capitao, ne deviendra pourtant jamais sa chose. Brinquebalée quelque temps par un gigolo de passage, elle tombe dans les bras d’un homme (très) mûr — qui mourra dans ses bras, en pleine épectase, comme le cardinal Danielou — puis dans celui d’un médecin sans vocation qu’elle abandonne rapidement pour soigner le peuple atteint d’une de ces terribles pestes, sœurs de la misère. Enfin, un boulanger, aisé et bien gentil, aurait pu lui rendre la vie plus légère, mais elle retourne finalement à son emploi de prostituée, au sens noble du terme, pour être avec les siens, près des siens, au milieu du peuple, son peuple.

Rien ne nous est épargné. Violences, terreurs, saleté, sang, sperme, pus, compagnons quotidiens et banals de la pauvreté qui tente de survivre en compagnie de quelques personnages hauts en couleurs, et qui dansent comme des embarcations incertaines au milieu d’une mer immense que les vagues peuvent emporter dans l’heure.

Cependant, un indéracinable optimisme nage également en ces flots, et les dernières lignes où Tereza se donne enfin, librement amoureuse, à celui dont elle rêve depuis si longtemps, nous donnent à espérer, à mieux attendre demain.

Un grand merci à toi, donc, ainsi que pour ta belle dédicace que je garderai précieusement, comme un petit bonheur, dans mon jardin personnel.

J’ai gardé « Le choix de Sophie » pour les semaines qui viennent car j’avais plusieurs ouvrages à lire pour la rentrée, et sans doute aussi parce que je redoute encore de m’y plonger, sachant ce que je vais y côtoyer. Je t’en reparlerai après.

Je te souhaite une très bonne rentrée sur les chemins de ta nouvelle route et nous serons tous heureux de te revoir bientôt.

RL

Extraits :

Chevauchant une noire monture, harnachement d’argent brillant au soleil, hautes bottes et le don du commandement, ainsi le vit Tereza s’approcher de la maison du domaine et, bien qu’une simple enfant, ignorante, en esclavage, elle constata la distance qui la séparait de tous les autres. Dans la salle elle lui servit du café fraîchement passé et le Dr Emiliano Guedes, debout, la cravache à la main, lissa sa moustache en la voyant, la jaugeant de la tête aux pieds. A côté de lui, le terrible capitão n’était rien, un laquais à ses ordres, servile. En sentant peser sur elle le regard du maître de l’usine, une étincelle s’alluma en Tereza et le docteur la devina. En allant avec le ballot de linge au bord du fleuve, elle l’aperçut encore qui galopait sur la route, soleil et argent, et, dans l’altière vision, Tereza purifia ses yeux de la mesquinerie qui l’entourait.

[Ed° Stock – 1974 – La Cosmopolite – page 314]

•••

Que celui qui l’ignore l’apprenne une fois pour toutes : une putain n’a aucun droit, une putain c’est pour donner du plaisir aux hommes, recevoir le prix parqué, et terminé. A part ça, elle se fait battre. Par le souteneur, le gigolo, le policier, le garde, le soldat,le hors-la-loi et l’autorité. Par le vice et la vertu, maudite. Pour une sottise elle se fait battre, se retrouve en prison, n’importe qui peut lui cracher à la figure. Impunément.

Vous, monsieur, chevalier des causes populaires, dont le nom est vanté dans les gazettes, dites-moi, s’il vous plaît, si une fois dans votre vie vous avez daigné penser aux putains, excepté, bien sûr, dans les inavouables occasions où vous avez profité d’elles, car même un juste a besoin de satisfaire la chair, est sujet aux exigences de l’instinct. Couche infâme, chair vile, bas instincts de l’avis du monde entier.

Savez-vous, éminent leader, que posséder, que posséder des maisons de rapport dans la zone de prostitution, c’est une excellente affaire ? La police délimite la zone en accord avec les intérêts de la politique, en favorisant des parents, des amis, des partisans. Car le loyer d’une maison de putes est bien plus élevé que celui des maisons pour familles. Vous connaissez cette particularité, brave champion des exploités ? D’ailleurs, pour elles tout est plus cher et plus difficile, et tout le monde trouve ça juste, personne ne proteste. Pas même vous, noble défenseur du peuple. Vous ne le saviez pas ? Eh bien, apprenez-le. Et sachez que le réduit des putes ne dépend pas d’une décision judiciaire, il suffit que la,police le décide. Sur l’ordre d’un commissaire, d’un inspecteur, d’un flic, on déplace. Ce n’est pas aux putes de choisir où elles vont habiter et travailler.

Quand une putain se déshabille et se couche avec un homme pour lui accorder le suprême plaisir de la vie en échange d’un misérable salaire, savez-vous, illustre soldat de la justice sociale, combien vivent sur cette paie ? Du propriétaire de la maison au sous-loueur, de la maquerelle au commissaire, du gigolo à l’agent de police, le gouvernement et le proxénétisme. Une putain n’a personne qui la défende, personne qui se lève pour elle, les journaux n’ouvrent pas leurs colonnes pour décrire la misère des bordels, sujet prohibé. Une putain, c’est pour les faits divers à la page des crimes, voleuse, bagarreuse, droguée, mouche du vice, arrêtée et contrôlée, accusée de tous les maux du monde, responsable de la perdition des hommes. A qui incombe la faute de tout ce qu’il y a de mauvais de par le monde ? Aux putains, naturellement.

Vous, indomptable avocat des opprimés, vous ‘avez jamais eu connaissance, par hasard, de l’existence de millions de femmes qui n’appartiennent à aucune classe sociale, rejetées par tous, mises en marge de la lutte et de la vie, marquées au fer et au feu ?Sans titre de revendication, sans organisation, sans carte professionnelle, sans syndicat, sans programme, sans manifeste, sans drapeau, sans temps de travail légal, pourries de maladies, sans médecin au dispensaire ni à l’hôpital, ayant faim et soif, sans droit à une pension alimentaire, à une retraite, à des vacances, sans droit à des enfants, sans droit à un foyer, sans droit à l’amour, seulement des putains, rien de plus ? Vous savez ou vous ne savez pas ? Eh bien apprenez-le une fois pour toutes.

Une putain, enfin, est du ressort de la police, du cachot et de la morgue. Vous avez déjà imaginé, charitable père des pauvres, si un jour les putains du monde entier s’unissaient pour décréter la grève générale, fermer la fleur, se refuser à travailler ? Vous avez pensé à ce chaos, à ce jour du jugement dernier, à cette fin du monde ?

Le dernier des derniers trouve quelqu’un qui parle et lutte pour lui, les putains non. Je suis le poète Castro Alves, mort il y a cent ans, je me lève de ma tombe, sur la place qui porte mon nom et mon monument, à Bahia, je reprends place à la tribune d’où j’ai crié grâce pour les esclaves, au théâtre São João que le feu a consumé, pour appeler les putes à dire suffit.

[Ibid. – page 452]

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(Poème d’Antônio Frederico de Castro Alves (Curralinho, 14 mars 1847 – Salvador, 6 juillet 1871) était un poète et dramaturge brésilien, célèbre pour ses poèmes abolitionnistes et républicains. L’un des plus célèbres poètes du « Condorisme », il a acquis le surnom de «O Poeta dos Escravos» (Poète des esclaves). Il a été membre de l’Académie brésilienne des lettres.)

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Tereza pensa à celui qui n’était pas parvenu à être, arraché à son ventre à l’heure de sa naissance. Elle mit sa main sur celle de Januario Gereba, Janu du Bon-Vouloir, faisant obliquer le gouvernail, virer la barque, la dirigeant vers une petite anse dans les bambous, au bord du fleuve, paisible refuge. Tereza s’allonge à la poupe de la barque.

«Viens et fais-moi un enfant, Janu.
– Pour ça, je m’y entends comme personne.»

Là, dans la lumière du matin, mer et fleuve.

— Bahia, de mars à novembre 1972.

[Ibid. – page 559]

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